Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
Il tenait peut-être un magnifique scandale. Mieux, une revanche. Joubert l’avait méprisé et, maintenant, il était impatient de le clouer au pilori.
Il avait été décidé que Paul assisterait au récital depuis la coulisse. Outre qu’un enfant handicapé dans un fauteuil roulant ne correspondait pas exactement à l’image que les autorités du Reich se faisaient de l’humanité telle qu’elles la rêvaient et qu’on n’avait pas besoin d’un intermède de plus dans une soirée qui s’annonçait déjà assez compliquée, Paul voulait être avec son amie et avec Vladi qui avait accepté avec enthousiasme de se charger d’une mission dont elle ne mesurait pas réellement la portée.
Une vingtaine de minutes avant le début du spectacle, Solange s’installait sur la scène, montait laborieusement sur ses praticables et n’en bougeait plus, les habilleuses, les maquilleuses s’affairaient, elle demeurait de marbre face au rideau fermé, dans un état second dont elle ne sortirait qu’à la fin, comme si Dieu Lui-même avait claqué des doigts pour la faire redescendre sur terre. Richard Strauss qui demanda à venir la saluer ne fut pas autorisé à aller jusqu’à la scène.
À l’heure dite la salle était remplie, à l’exception des loges des dignitaires qui se faisaient attendre. Paul, dont le fauteuil avait été poussé entre les pendrillons, fixait Vladi qui, comme si elle avait été elle-même la vedette de la soirée, s’apprêtait à entrer en scène.
Brouhaha dans la salle, Paul risqua un œil. Le chancelier arrivait, suivi de sa cour, des hommes en uniforme, quelques femmes élégantes, Paul leva la main, Vladi s’avança résolument en portant à bout de bras une échelle quatre fois plus grande qu’elle, qu’elle planta devant les grands cadres de toile peinte qui constituaient le décor.
Cris retenus, hurlements de gorge…
Comprenant que quelque chose était en passe d’échapper à leur contrôle, les trois régisseurs se précipitèrent sur la scène, mais Vladi avait déjà écarté les pieds de son échelle et monté les sept ou huit premiers barreaux… Les trois hommes levèrent la tête vers elle, s’arrêtèrent net. Vladi, en haut, venait de saisir, du bout des doigts, un morceau de la toile qu’elle tirait à elle, qui se détachait, tombait lentement au sol et s’enroulait sur le plancher comme une gigantesque pelure de fruit, laissant apparaître ce qui constituait le véritable décor. Les régisseurs, hypnotisés, la regardaient faire, sans un geste. Qu’avait-elle, ou que n’avait-elle pas sous sa jupe, pour pétrifier à ce point les trois hommes ? C’est la question que se posait Paul et le moment que choisit Vladi pour se tourner légèrement vers lui et lui adresser un clin d’œil coquin qui le fit pouffer de rire.
En quelques secondes, elle avait décollé la moitié du décor. Elle descendit les barreaux un à un, lentement, déplaça son échelle et remonta pour décoller la seconde partie. Curieusement, aucun des trois hommes n’esquissa le moindre geste pour l’en empêcher. Ils reprirent leur position de factotums au pied de l’échelle, le regard au ciel, comme rivé à la porte du paradis.
La seconde partie du décor chuta au sol, Vladi redescendit, ramassa les lambeaux de toile déchirée.
La sonnerie du début du spectacle qui retentit alors fit aux trois hommes l’effet d’une électrocution, l’un d’eux s’empara de l’échelle, ils disparurent dans la coulisse, aucun d’eux n’avait eu le moindre regard pour le motif qui venait d’être mis au jour et qui s’illumina brusquement lorsque le rideau s’ouvrit dans un tonnerre d’applaudissements.
La salle était plongée dans le noir, la scène violemment éclairée, au centre de laquelle, dans un déluge de tulle, de tissus et de rubans, trônait Solange Gallinato, massive et impériale.
Le public n’eut pas le temps de réagir que s’élevait déjà cette première note, chantée a capella, que tous voulaient entendre, une note de légende qui annonçait trois mots simples qui avaient fait le tour du monde :
L’immense salle de l’Opéra de Berlin était saisie par la magie de la diva dont la voix, puissante, modulée, comme déchirée, venait parler au cœur de chacun, mais aussi par la difficulté d’interpréter le motif du décor qui n’avait rien à voir avec celui, agricole et triomphant, sans imagination ni relief, d’un jaune banal et rassurant, que l’on avait annoncé et, croyait-on, vérifié.
C’était une ruine en effet qui était peinte, un immense violoncelle hors d’usage, poussiéreux, décati, qu’on aurait dit échappé d’un grenier, auquel deux cordes manquaient. L’instrument, à bien regarder, tenait aussi de la guitare parce qu’il possédait une rosace entièrement occupée par une huître ouverte.
Le chaos couva pendant cette ouverture que Solange n’avait peut-être jamais mieux chantée, qu’elle n’avait jamais habitée avec autant de foi. Il plana sur les premiers applaudissements qui furent hésitants, clairsemés, inquiets. Tout le monde avait le regard rivé sur la loge du chancelier.
Conformément au programme, l’orchestre fit entendre les premières mesures de Mein Herz schwimmt im Blut, mais la voix de Solange s’imposa. Le chef, déboussolé, se tourna vers elle, vit sa main droite dirigée vers la fosse, paume en avant, Solange qui disait, d’un ton autoritaire : « Bitte ! Bitte ! »
Les musiciens, en désordre, abandonnèrent leur partition. Pendant quelques secondes, on put croire que les instruments cherchaient à s’accorder. Le silence vint. La salle était muette. Solange ferma les yeux et se mit à chanter, a capella de nouveau, Meine Freiheit, meine Seele (Ma liberté, mon âme) de Lorenz Freudiger, pièce qui devait être noyée dans le programme, mais dont elle faisait la véritable ouverture de son récital.
Solange chantait Ich wurde mit dir geboren (Je suis née avec toi) les yeux fermés.
Une minute s’écoula puis le chancelier se leva, tout le monde se leva, Solange chantait toujours Ich will mit dir sterben (Je mourrai avec toi).
Paul pleurait d’émotion dans la coulisse, les officiels quittèrent les loges, aussitôt tout le monde fit mouvement.