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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Il n’avait pas pu résister, la veille, au besoin nostalgique de la revoir : suprême et amère joie, qu’il s’était accordée, sans illusions, comme une faveur de condamné. Mais l’atroce désespoir d’Anne au moment de son départ et le regret qu’il éprouvait d’avoir cédé à la tentation, l’avaient laissé frissonnant et abattu. Rentré chez lui, il avait passé le reste de la nuit debout, à ranger des tiroirs, à brûler des papiers, à mettre sous enveloppe les petites sommes d’argent qu’il destinait à diverses personnes, à M. Chasle, aux bonnes, à Mlle de Waize, et même aux deux orphelins de la rue de Verneuil, le petit clerc débrouillard, Robert Bonnard, et son frère. (Il avait continué à s’occuper d’eux, de loin en loin, et ne voulait pas les laisser sans ressources dans ces premières semaines de désorganisation générale.) Puis il avait écrit une assez longue lettre à Gise pour lui recommander de ne pas quitter l’Angleterre ; et une autre à Jacques, adressée à Genève, — car il s’était persuadé que son frère, après la scène de la veille, ne viendrait pas lui dire adieu. En quelques mots fraternels, il s’excusait de l’avoir blessé, et le suppliait de lui donner des nouvelles.

Après quoi, il avait gagné son cabinet de toilette pour endosser son uniforme de réserviste. Et, aussitôt équipé, il s’était senti très calme ; comme si le pas décisif se fût trouvé franchi.

En mettant ses jambières, il passa mentalement en revue tout ce qu’il avait projeté de faire avant son départ. Rien n’était oublié. Cette certitude acheva de l’apaiser. Il réfléchit soudain que bien des choses allaient lui faire défaut pour accomplir efficacement sa besogne de médecin militaire. Sans hésiter, il vida rapidement la cantine qu’il avait cependant préparée avec beaucoup d’application, et remplaça la majeure partie du linge, des objets personnels, des livres même qu’il avait eu la faiblesse d’emporter, par tout ce qu’il put trouver, dans ses placards, de bandes, de compresses, de pinces, de seringues, d’anesthésiques et de désinfectants.

Les deux bonnes étaient levées depuis longtemps et rôdaient dans les couloirs. (Léon avait déjà quitté Paris ; avant de rejoindre son régiment, il avait voulu aller au pays revoir ses « vieux ».)

Adrienne vint annoncer que le déjeuner était servi dans la salle à-manger. Elle avait les yeux rouges. Elle supplia Antoine de glisser dans son bagage un poulet rôti qu’elle apportait, tout empaqueté.

Antoine se levait de table, lorsqu’on sonna.

Il pâlit légèrement ; son visage s’éclaira d’un tendre sourire. Jacques ?…

En effet, c’était lui. Il s’arrêta sur le seuil. Antoine s’avança, gauchement. L’émotion leur nouait la gorge. Ils se serrèrent la main, en silence, comme si rien ne s’était passé la veille.

— « Je craignais d’être en retard », balbutia enfin Jacques. « Tout est prêt ? Tu allais partir ? »

— « Oui… Sept heures… Il va être temps. »

Il s’efforçait d’affermir sa voix. D’un mouvement désinvolte, il saisit son képi, et s’en coiffa. Sa tête avait-elle grossi depuis la dernière période militaire ? Ou bien portait-il les cheveux plus longs que naguère ? Le képi restait ridiculement juché sur le haut du crâne. Il se vit dans le miroir du vestibule ; ses sourcils se froncèrent. Tandis qu’il bouclait maladroitement son ceinturon, son regard errait autour de lui ; il semblait prendre congé de son logis, de sa vie civile, de lui-même ; mais ses yeux revenaient sans cesse vers l’image désobligeante que lui renvoyait la glace.

À ce moment, les deux bonnes, debout, côte à côte et les bras ballants, éclatèrent en sanglots. Agacé, il leur sourit cependant, et vint leur serrer la main :

— « Allons, allons… »

Son ton martial ne sonnait pas très juste. Il s’en aperçut et, pour brusquer le départ, il se tourna vers Jacques :

— « Aide-moi à descendre ça, veux-tu ? »

Ils saisirent chacun une poignée de la cantine et gagnèrent le palier. En passant la porte, l’angle de la cantine heurta le battant, et fit une longue estafilade sur le vernis neuf. Antoine considéra le dégât, fit machinalement une grimace, aussitôt corrigée par un geste d’indifférence ; et ce fut peut-être à cette seconde-là qu’il sentit le plus intensément la coupure entre son passé et l’avenir.

Ils descendirent les deux étages sans échanger un mot. Antoine marchait lourdement dans ses brodequins cloutés ; son dolman boutonné, son col raide, l’étouffaient. En bas, essoufflé, il murmura :

— « C’est bête. Je n’ai pas pensé qu’il y avait l’ascenseur. »

Il avait prévu qu’il ne trouverait pas de taxi, et, — bien que le chauffeur, Victor, fût mobilisé, dès ce matin, pour la réquisition des poids lourds, à Puteaux, — il avait décidé de prendre sa voiture, et d’emmener un vieux mécano du garage voisin, capable de ramener l’auto.

Sous la porte cochère, dans l’ombre de la voûte, la concierge, en camisole blanche, surveillait le départ. Elle larmoya :

— « Monsieur Antoine ! »

Il lui cria allègrement :

— « À bientôt ! »

Puis il fit monter le mécano dans le fond, installa Jacques à côté de lui, et prit le volant.

Il commençait déjà à y avoir beaucoup de monde dans les rues. Par suite de la désorganisation des services de voirie, les boîtes à ordures, non vidées, encombraient le devant des portes.

Aux quais, l’auto dut s’arrêter longtemps pour laisser le passage à une file de camions et d’automobiles déséquipés, conduits par des soldats. Sur le pont Royal, nouvel arrêt : au milieu de la chaussée, des piétons, le nez en l’air, agitaient joyeusement leurs chapeaux. Jacques se pencha : dans le ciel léger, six aéroplanes, volant bas, en triangle, se dirigeaient vers le nord-est. On voyait distinctement les cocardes tricolores sur les plans inférieurs.

Rue de Rivoli, entre deux haies de curieux, un régiment d’infanterie coloniale, en tenue de campagne, défilait au pas cadencé, sans musique, dans un silence saisissant. Au passage des chefs de bataillon montés, la foule se découvrait.

Avenue de l’Opéra, les balcons étaient pavoisés de drapeaux. L’auto longea une section de voitures de la Croix-Rouge ; puis un détachement de soldats, en bourgerons de corvée, avec des pelles et des pioches.

Place de l’Opéra, il fallut stopper de nouveau. Un train d’artillerie, suivi d’une dizaine de voitures blindées, montait vers la Bastille. Sur le toit de l’Opéra, des équipes d’ouvriers installaient des projecteurs destinés à surveiller la venue nocturne des « taubes » sur Paris.

Tout le long des boulevards, malgré le service d’ordre, des curieux se massaient devant les magasins allemands ou autrichiens qui avaient été pillés, dans la nuit. Autour de la Cristallerie de Bohême, le sol était jonché de tessons et de verre pulvérisé. La Brasserie Viennoise semblait avoir subi un siège : par la devanture éventrée, l’on apercevait les glaces brisées, les tables et les banquettes démolies.

Jacques, muet, enregistrait ces premiers témoignages du fanatisme patriotique. Il observait passionnément la rue, le visage des gens. Il aurait volontiers rompu le silence ; mais il n’avait rien à dire à son frère. D’ailleurs, la présence du mécano, au fond de la voiture, pouvait être une excuse… Il songeait, avec une précipitation fiévreuse, à cent choses diverses : à Jenny, à la nuit dernière, à leur prochain départ pour Genève… Et ensuite ? C’était toujours là que sa pensée venait buter… Meynestrel, la Parlote… Non, sous aucun prétexte, il n’accepterait de reprendre cette vie d’attente, de conspiration illusoire, de vaines palabres… Alors, quoi ? Militer, agir, risquer, — le pourrait-il, là-bas ?…

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