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L'assommoir

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L'assommoir
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Au milieu de ce demolissement general, Coupeau prosperait. Ce sacre soiffard se portait comme un charme. Le pichenet et le vitriol l'engraissaient, positivement. Il mangeait beaucoup, se fichait de cet efflanque de Lorilleux qui accusait la boisson de tuer les gens, lui repondait en se tapant sur le ventre, la peau tendue par la graisse, pareille a la peau d'un tambour. Il lui executait la-dessus une musique, les vepres de la gueule, des roulements et des battements de grosse caisse a faire la fortune d'un arracheur de dents. Mais Lorilleux, vexe de ne pas avoir de ventre, disait que c'etait de la graisse jaune, de la mauvaise graisse. N'importe, Coupeau se soulait davantage, pour sa sante. Ses cheveux poivre et sel, en coup de vent, flambaient comme un brulot. Sa face d'ivrogne, avec sa machoire de singe, se culottait, prenait des tons de vin bleu. Et il restait un enfant de la gaiete; il bousculait sa femme, quand elle s'avisait de lui conter ses embarras. Est-ce que les hommes sont faits pour descendre dans ces embetements? La cambuse pouvait manquer de pain, ca ne le regardait pas. Il lui fallait sa patee matin et soir, et il ne s'inquietait jamais d'ou elle lui tombait. Lorsqu'il passait des semaines sans travailler, il devenait plus exigeant encore. D'ailleurs, il allongeait toujours des claques amicales sur les epaules de Lantier. Bien sur, il ignorait l'inconduite de sa femme; du moins des personnes, les Boche, les Poisson, juraient leurs grands dieux qu'il ne se doutait de rien, et que ce serait un grand malheur, s'il apprenait jamais la chose. Mais madame Lerat, sa propre soeur, hochait la tete, racontait qu'elle connaissait des maris auxquels ca ne deplaisait pas. Une nuit, Gervaise elle-meme, qui revenait de la chambre du chapelier, etait restee toute froide en recevant, dans l'obscurite, une tape sur le derriere; puis, elle avait fini par se rassurer, elle croyait s'etre cognee contre le bateau du lit. Vrai, la situation etait trop terrible; son mari ne pouvait pas s'amuser a lui faire des blagues.

Lantier, lui non plus, ne deperissait pas. Il se soignait beaucoup, mesurait son ventre a la ceinture de son pantalon, avec la continuelle crainte d'avoir a resserrer ou a desserrer la boucle; il se trouvait tres bien, il ne voulait ni grossir ni mincir, par coquetterie. Cela le rendait difficile sur la nourriture, car il calculait tous les plats de facon a ne pas changer sa taille. Meme quand il n'y avait pas un sou a la maison, il lui fallait des oeufs, des cotelettes, des choses nourrissantes et legeres. Depuis qu'il partageait la patronne avec le mari, il se considerait comme tout a fait de moitie dans le menage; il ramassait les pieces de vingt sous qui trainaient, menait Gervaise au doigt et a l'oeil, grognait, gueulait, avait l'air plus chez lui que le zingueur. Enfin, c'etait une baraque qui avait deux bourgeois. Et le bourgeois d'occasion, plus malin, tirait a lui la couverture, prenait le dessus du panier de tout, de la femme, de la table et du reste. Il ecremait les Coupeau, quoi! Il ne se genait plus pour battre son beurre en public. Nana restait sa preferee, parce qu'il aimait les petites filles gentilles. Il s'occupait de moins en moins d'Etienne, les garcons, selon lui, devant savoir se debrouiller. Lorsqu'on venait demander Coupeau, on le trouvait toujours la, en pantoufles, en manches de chemise, sortant de l'arriere-boutique avec la tete ennuyee d'un mari qu'on derange; et il repondait pour Coupeau, il disait que c'etait la meme chose.

Entre ces deux messieurs, Gervaise ne riait pas tous les jours. Elle n'avait pas a se plaindre de sa sante, Dieu merci! Elle aussi devenait trop grasse. Mais deux hommes sur le dos, a soigner et a contenter, ca depassait ses forces, souvent. Ah! Dieu de Dieu! un seul mari vous esquinte deja assez le temperament! Le pis etait qu'ils s'entendaient tres bien, ces matins-la. Jamais ils ne se disputaient; ils se ricanaient dans la figure, le soir, apres le diner, les coudes poses au bord de la table; ils se frottaient l'un contre l'autre toute la journee, comme les chats qui cherchent et cultivent leur plaisir. Les jours ou ils rentraient furieux, c'etait sur elle qu'ils tombaient. Allez-y! tapez sur la bete! Elle avait bon dos; ca les rendait meilleurs camarades de gueuler ensemble. Et il ne fallait pas qu'elle s'avisat de se rebequer. Dans les commencements, quand l'un criait, elle suppliait l'autre du coin de l'oeil, pour en tirer une parole de bonne amitie. Seulement, ca ne reussissait guere. Elle filait doux maintenant, elle pliait ses grosses epaules, ayant compris qu'ils s'amusaient a la bousculer, tant elle etait ronde, une vraie boule. Coupeau, tres mal embouche, la traitait avec des mots abominables. Lantier, au contraire, choisissait ses sottises, allait chercher des mots que personne ne dit et qui la blessaient plus encore. Heureusement, on s'accoutume a tout; les mauvaises paroles, les injustices des deux hommes finissaient par glisser sur sa peau fine comme sur une toile ciree. Elle en etait meme arrivee a les preferer en colere, parce que, les fois ou ils faisaient les gentils, ils l'assommaient davantage, toujours apres elle, ne lui laissant plus repasser un bonnet tranquillement. Alors, ils lui demandaient des petits plats, elle devait saler et ne pas saler, dire blanc et dire noir, les dorloter, les coucher l'un apres l'autre dans du coton. Au bout de la semaine, elle avait la tete et les membres casses, elle restait hebetee, avec des yeux de folle. Ca use une femme, un metier pareil.

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