L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
-Ils feraient mieux de ne pas cracher en l'air, ca leur retombe sur le nez, criait-elle, quand on la poussait a bout. Chacun dans son trou, n'est-ce pas? Qu'ils laissent vivre les braves gens a leur facon, s'ils veulent vivre a la leur... Moi, je trouve que tout est bien, mais a la condition de ne pas etre trainee dans le ruisseau par des gens qui s'y promenent, la tete la premiere.
Et, maman Coupeau s'etant un jour montree plus claire, elle lui avait dit, les dents serrees:
-Vous etes dans votre lit, vous profitez de ca... Ecoutez, vous avez tort, vous voyez bien que je suis gentille, car jamais je ne vous ai jete a la figure votre vie, a vous! Oh! je sais, une jolie vie, des deux ou trois hommes, du vivant du pere Coupeau... Non, ne toussez pas, j'ai fini de causer. C'est seulement pour vous demander de me ficher la paix, voila tout!
La vieille femme avait manque etouffer. Le lendemain, Goujet etant venu reclamer le linge de sa mere pendant une absence de Gervaise, maman Coupeau l'appela et le garda longtemps assis devant son lit. Elle connaissait bien l'amitie du forgeron, elle le voyait sombre et malheureux depuis quelque temps, avec le soupcon des vilaines choses qui se passaient. Et, pour bavarder, pour se venger de la dispute de la veille, elle lui apprit la verite crument, en pleurant, en se plaignant, comme si la mauvaise conduite de Gervaise lui faisait surtout du tort. Lorsque Goujet sortit du cabinet, il s'appuyait aux murs, suffoquant de chagrin. Puis, au retour de la blanchisseuse, maman Coupeau lui cria qu'on la demandait tout de suite chez madame Goujet, avec le linge repasse ou non; et elle etait si animee, que Gervaise flaira les cancans, devina la triste scene et le creve-coeur dont elle se trouvait menacee.
Tres pale, les membres casses a l'avance, elle mit le linge dans un panier, elle partit. Depuis des annees, elle n'avait pas rendu un sou aux Goujet. La dette montait toujours a quatre cent vingt-cinq francs. Chaque fois, elle prenait l'argent du blanchissage, en parlant de sa gene. C'etait une grande honte pour elle, parce qu'elle avait l'air de profiter de l'amitie du forgeron pour le jobarder. Coupeau, moins scrupuleux maintenant, ricanait, disait qu'il avait bien du lui pincer la taille dans les coins, et qu'alors il etait paye. Mais elle, malgre le commerce ou elle etait tombee avec Lantier, se revoltait, demandait a son mari s'il voulait deja manger de ce pain-la. Il ne fallait pas mal parler de Goujet devant elle; sa tendresse pour le forgeron lui restait comme un coin de son honneur. Aussi, toutes les fois qu'elle reportait le linge chez ces braves gens, se trouvait-elle prise d'un serrement au coeur, des la premiere marche de l'escalier.
-Ah! c'est vous enfin! lui dit sechement madame Goujet, en lui ouvrant la porte. Quand j'aurai besoin de la mort, je vous l'enverrai chercher.
Gervaise entra, embarrassee, sans oser meme balbutier une excuse. Elle n'etait plus exacte, ne venait jamais a l'heure, se faisait attendre des huit jours. Peu a peu, elle s'abandonnait a un grand desordre.
-Voila une semaine que je compte sur vous, continua la dentelliere. Et vous mentez avec ca, vous m'envoyez votre apprentie me raconter des histoires: on est apres mon linge, on va me le livrer le soir meme, ou bien c'est un accident, le paquet qui est tombe dans un seau. Moi, pendant ce temps-la, je perds ma journee, je ne vois rien arriver et je me tourmente l'esprit. Non, vous n'etes pas raisonnable... Voyons, qu'est-ce que vous avez, dans ce panier! Est-ce tout, au moins! M'apportez-vous la paire de draps que vous me gardez depuis un mois, et la chemise qui est restee en arriere, au dernier blanchissage?
-Oui, oui, murmura Gervaise, la chemise y est. La voici.
Mais madame Goujet se recria. Cette chemise n'etait pas a elle, elle n'en voulait pas. On lui changeait son linge, c'etait le comble! Deja, l'autre semaine, elle avait eu deux mouchoirs qui ne portaient pas sa marque. Ca ne la ragoutait guere, du linge venu elle ne savait d'ou. Puis, enfin, elle tenait a ses affaires.
-Et les draps? reprit-elle. Ils sont perdus, n'est-ce pas?... Eh bien ma petite, il faudra vous arranger, mais je les veux quand meme demain matin, entendez-vous!
Il y eut un silence. Ce qui achevait de troubler Gervaise, c'etait de sentir, derriere elle, la porte de la chambre de Goujet entr'ouverte. Le forgeron devait etre la, elle le devinait; et quel ennui, s'il ecoutait tous ces reproches merites, auxquels elle ne pouvait rien repondre! Elle se faisait tres souple, tres douce, courbant la tete, posant le linge sur le lit le plus vivement possible. Mais ca se gata encore, quand madame Goujet se mit a examiner les pieces une a une. Elle les prenait, les rejetait, en disant:
-Ah! vous perdez joliment la main. On ne peut plus vous faire des compliments tous les jours... Oui, vous salopez, vous cochonnez l'ouvrage, a cette heure... Tenez, regardez-moi ce devant de chemise, il est brule, le fer a marque sur les plis. Et les boutons, ils sont tous arraches. Je ne sais pas comment vous vous arrangez, il ne reste jamais un bouton... Oh! par exemple, voila une camisole que je ne vous paierai pas. Voyez donc ca? La crasse y est, vous l'avez etalee simplement. Merci! si le linge n'est meme plus propre...
Elle s'arreta, comptant les pieces. Puis, elle s'ecria:
-Comment! c'est ce que vous apportez?...Il manque deux paires de bas, six serviettes, une nappe, des torchons... Vous vous moquez de moi, alors! Je vous ai fait dire de tout me rendre, repasse ou non. Si dans une heure votre apprentie n'est pas ici avec le reste, nous nous facherons, madame Coupeau, je vous en previens.
A ce moment, Goujet toussa dans sa chambre. Gervaise eut un leger tressaillement. Comme on la traitait devant lui, mon Dieu! Et elle resta au milieu de la chambre, genee, confuse, attendant le linge sale. Mais, apres avoir arrete le compte, madame Goujet avait tranquillement repris sa place pres de la fenetre, travaillant au raccommodage d'un chale de dentelle.
-Et le linge? demanda timidement la blanchisseuse.
-Non, merci, repondit la vieille femme, il n'y a rien cette semaine.
Gervaise palit. On lui retirait la pratique. Alors, elle perdit completement la tete, elle dut s'asseoir sur une chaise, parce que ses jambes s'en allaient sous elle. Et elle ne chercha pas a se defendre, elle trouva seulement cette phrase:
-Monsieur Goujet est donc malade?
Oui, il etait souffrant, il avait du rentrer au lieu de se rendre a la forge, et il venait de s'etendre sur son lit pour se reposer. Madame Goujet causait gravement, en robe noire comme toujours, sa face blanche encadree dans sa coiffe monacale. On avait encore baisse la journee des boulonniers; de neuf francs, elle etait tombee a sept francs, a cause des machines qui maintenant faisaient toute la besogne. Et elle expliquait qu'ils economisaient sur tout; elle voulait de nouveau laver son linge elle-meme. Naturellement, ce serait bien tombe, si les Coupeau lui avaient rendu l'argent prete par son fils. Mais ce n'etait pas elle qui leur enverrait les huissiers, puisqu'ils ne pouvaient pas payer. Depuis qu'elle parlait de la dette, Gervaise, la tete basse, semblait suivre le jeu agile de son aiguille reformant les mailles une a une.
-Pourtant, continuait la dentelliere, en vous genant un peu, vous arriveriez a vous acquitter. Car, enfin, vous mangez tres bien, vous depensez beaucoup, j'en suis sure... Quand vous nous donneriez seulement dix francs chaque mois...