Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Et maintenant ? Lui faudrait-il, pour qu’on lui ouvrit la grande porte, frapper à la loge, se faire reconnaître, expliquer son retour, et ce départ subit ?… Par chance, la concierge, qu’elle avait sans doute éveillée en arrivant, s’était levée, et s’habillait ; il y avait de la lumière derrière les rideaux, et la porte de l’avenue était ouverte. La pauvre femme put se glisser dehors sans être remarquée.
Où aller ? Où trouver un refuge ?
Elle traversa la chaussée et entra dans les jardins. Ils étaient déserts. Elle gagna le banc le plus proche et s’y laissa tomber.
Autour d’elle, le silence, la fraîcheur. Au loin, un bruit sourd, continu : le roulement des convois et des camions, qui ne cessaient de passer boulevard Saint-Michel.
Mme de Fontanin n’essayait pas de comprendre. Elle ne se demandait même pas ce qui avait pu se passer en son absence, comment les choses en étaient arrivées là. Elle ne parvenait pas à réfléchir. Mais elle continuait à voir. L’image restée devant ses yeux avait le relief indiscutable de la réalité : le divan en désordre, le pied nu de Jenny tendu sous le jour de la fenêtre, les bras de Jacques refermés sur le buste de la jeune fille, et leur pose abandonnée, et, sur leurs lèvres rapprochées dans le sommeil, cette expression de molle, de douloureuse extase… « Qu’ils étaient beaux », songeait-elle, malgré sa honte, malgré son effroi. À son indignation, à son instinctive révolte, se mêlait déjà cet autre sentiment, si fort enraciné en elle : le respect d’autrui ; le respect de la destinée, de la responsabilité d’autrui.
Jacques eut-il, à travers son sommeil, l’intuition que quelque chose avait bougé dans l’appartement ? Ses paupières battirent ; il ouvrit les yeux. En une seconde, il reprit conscience de tout. Son regard, avant de se poser sur le visage endormi, glissa sur un pied nu, sur la rondeur d’un sein, sur la courbe d’une épaule. Quelle tristesse, dans le pli de cette bouche ! Quelle impression figée de souffrance, sur ces traits inanimés ! De souffrance, et pourtant de repos… Le masque mortuaire d’une enfant dont l’agonie a été cruelle…
Il retenait son souffle, et ne pouvait détacher les yeux de cette bouche crispée. La pitié, le remords, un sentiment d’effroi, dominaient sa tendresse. Une fatalité s’appesantissait sur eux. Fatalité ? Non : ce qui était arrivé, il l’avait voulu, il était seul à l’avoir voulu. De tout temps, il s’était jeté sur Jenny comme sur une proie. À Maisons-Laffitte, c’était lui qui s’était imposé à elle, qui s’était fait aimer — pour fuir aussitôt, l’abandonner à son désespoir. Et, cet été, voilà que, de nouveau, il avait fondu sur elle — sur elle qui commençait à se reprendre, à oublier… L’irréparable était accompli. Huit jours plus tôt, elle pouvait encore vivre sans lui. Aujourd’hui, non. Elle était sienne ; il l’entraînait dans son sillage. Vers quel redoutable inconnu… ? Sans lui, maintenant, elle ne pouvait plus trouver de saveur à la vie. Et, avec lui, serait-elle heureuse ? Non. Il le savait bien. Antoine n’avait que trop raison ! Il n’était pas de ceux qui apportent aux autres le bonheur.
Antoine… Instinctivement ses yeux cherchèrent la pendule. C’était ce matin qu’il avait promis d’accompagner son frère à la gare. Six heures moins vingt. Dans cinq minutes, il faudrait se lever.
Par la fenêtre ouverte entrait un roulement saccadé et sourd. Il dressa la tête. Des régiments, des convois, des trains d’artillerie, parcouraient la ville. La guerre était là, guettant leur réveil. Le premier jour de la mobilisation est le dimanche 2 août… La guerre, ce matin, commençait pour tous !
Il restait là, dressé sur un coude, l’oreille tendue, l’œil fixe, le front moite. Par instants, le bruit semblait s’évanouir. Un émouvant silence succédait au martèlement de fer ; un silence que traversait parfois un pépiement d’oiseaux, ou bien, comme un soupir, le discret murmure du vent sur les cimes de l’avenue. Puis la sinistre rumeur renaissait au loin. De nouvelles troupes montaient le boulevard ; leur pas cadencé s’approchait, s’amplifiait, étouffant le silence, couvrant le chant des moineaux, écrasant tout sous son pilonnement.
Au risque d’éveiller Jenny, il la souleva doucement et la prit dans ses bras. Le rapprochement de leurs chairs la fit se contracter brusquement, dans son sommeil. Elle murmura : « Non… non… » Puis ses paupières se soulevèrent, et elle lui sourit : un sourire tendre et craintif, tandis que, au fond des prunelles nouées, la lueur apeurée s’éteignait avec lenteur. Une minute, ils demeurèrent étroitement joints, sans bouger. Dans l’immobilité brûlante de ce contact, leurs corps frémissaient des souvenirs de la nuit. Mais ce n’était pas les mêmes souvenirs… Et lorsque Jacques resserra son étreinte, Jenny, paralysée dans sa tendresse par la crainte de souffrir encore, chercha d’instinct à se dérober. Vaincue enfin par sa faiblesse, par son amour, par l’exaltation du sacrifice autant que par son propre désir, elle céda… Abandon résolu — où s’exprimait juste assez de passion et même de joie pour que Jacques pût s’y méprendre, et ne pas soupçonner ce qu’un tel consentement dissimulait de peur, de renoncement, de volonté.
Appuyée au dossier du banc, les mains jointes sur sa jupe, Mme de Fontanin regardait devant elle, sans force pour penser à rien.
Le temps passait. Le jardin, brillant de soleil matinal, avec ses chants d’oiseaux, ses verdures, ses fleurs, ses statues blanches dont les ombres s’allongeaient sur les gazons, l’enveloppait de solitude. Les hommes, les femmes qui, à pas rapides, traversaient en biais l’avenue, passaient loin d’elle, sans un coup d’œil pour cette femme en deuil, échouée sur un banc. Les arbres lui cachaient les fenêtres de son appartement, mais elle apercevait, par-dessus les massifs, la porte de sa maison.
Brusquement, elle baissa la tête et rabattit son voile : Jacques, puis Jenny, venaient d’apparaître sur le seuil… Ils ne pouvaient guère la voir ni la reconnaître à cette distance, à moins qu’ils ne fussent venus vers elle. Lorsqu’elle se décida à relever les yeux, ils s’éloignaient rapidement vers le Luxembourg.
Elle respira. Le sang battait dans ses veines. Elle suivit le couple des yeux, avec égarement, jusqu’à ce qu’il eût disparu. Quelques instants encore, elle demeura assise, sans courage. Puis elle se leva, et, d’un pas presque ferme, — malgré tout, cette interminable attente l’avait un peu délassée — elle se dirigea vers sa maison.
LXXIII
— « Repose-toi », avait dit Jacques à Jenny. « Moi, je vais conduire Antoine au train. J’irai ensuite faire mes adieux à Mourlan ; je passerai à la C. G. T., à l’Huma. Et puis, à la fin de la matinée, je reviendrai ici te prendre. »
Mais Jenny ne l’entendait pas ainsi. Elle était bien décidée à ne pas rester seule, ce matin, dans l’appartement.
— « Et ton bagage à faire ? Et ces rangements dont tu parlais hier ? Tu ne seras jamais prête à partir ce soir », dit-il, pour la taquiner.
Elle souriait, d’un sourire tout à fait nouveau, timide et voluptueux, qui embuait son regard.
— « J’ai mon idée… Je vais aller revoir notre petit square de la rue La Fayette. Vous… tu m’y trouveras, si tu veux, en sortant de la gare du Nord. Ou plus tard. »
Ils convinrent qu’elle l’accompagnerait, à pied, à travers le Luxembourg, jusqu’à la rue de l’Université ; puis qu’elle irait patiemment l’attendre devant l’église Saint-Vincent-de-Paul. Et elle courut s’habiller.
Antoine avait quitté Anne à trois heures du matin.