Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Dans la cuisine, les restes de leur déjeuner traînaient encore sur la table.
— « Notre dînette », fit Jacques.
Il fit couler l’eau jusqu’à ce qu’elle fût fraîche, et tendit le verre à Jenny, qui s’était assise sur la chaise la plus proche. Elle en but quelques gorgées, et le lui rendit, en détournant les yeux : elle était sûre qu’il mettrait ses lèvres là où elle venait de poser les siennes… Il avala deux verres, coup sur coup, émit une sorte de grognement satisfait, et vint à elle. Il lui saisit le visage entre ses mains, et se pencha… Mais il se contenta de la regarder longuement, de tout près. Puis il dit, avec une grande douceur :
— « Pauvre, pauvre chérie… Il est tard… Vous n’en pouvez plus… Et la nuit prochaine, ce long voyage… Il faut aller faire un grand somme… Dans votre lit », ajouta-t-il.
Elle ploya les épaules, sans répondre. Il l’obligea à se redresser, et la mena, flageolante, jusqu’à l’entrée de sa chambre.
La pièce était obscure, à peine éclairée par la nuit d’été qui entrait par la fenêtre ouverte.
— « Maintenant, il faut dormir, dormir », répéta-t-il, à son oreille.
Elle se raidit. Elle restait sur le seuil, serrée contre lui. Elle murmura, dans un souffle :
— « Là-bas… »
« Là-bas », c’était le divan de la chambre de Daniel… Il respira profondément, et ne répondit pas. Au moment où Jenny avait accepté de l’accompagner en Suisse, il avait pensé : « C’est à Genève qu’elle sera ma femme. » Mais, après les secousses de cette pathétique journée… L’équilibre universel semblait rompu ; l’imprévu régnait, l’exceptionnel était devenu la loi ; aucun engagement ne tenait plus…
Quelques secondes encore, pleinement conscient, il lutta contre lui-même. Il s’écarta d’elle, et la regarda.
Elle levait vers lui ses prunelles limpides. Un même trouble, une même joie grave et pure, les oppressaient tous deux.
— « Oui », dit-il enfin.
LXXII
Le Simplon-Express, qui, d’après l’horaire, devait arriver vers dix-sept heures à Paris, n’atteignit qu’à vingt-trois heures passées la gare de Laroche, où il fut immédiatement garé sur une voie latérale, afin de laisser les grandes lignes aux convois de ravitaillement de l’armée. Presque uniquement composé de vieux wagons de troisième classe, il était bondé de voyageurs, entassés à treize ou quatorze dans des compartiments de dix places. À une heure du matin, après d’interminables manœuvres, le train repartit péniblement vers la capitale. À trois heures, il défilait à l’allure d’un chasseur à pied dans la gare de Melun, pour s’arrêter presque aussitôt sur le pont de la Seine. Une fin de nuit laiteuse blanchissait la courbe du fleuve ; la ville se devinait à quelques rangées de lumières qui clignotaient dans la brume. Peu à peu, derrière les collines, l’aube parut ; et, sur une route en contrebas, le long de l’eau, on put distinguer un régiment en marche, suivi par une longue file de voitures régimentaires.
Enfin, à quatre heures et demie, après d’innombrables stationnements, de faux départs, d’attentes sous des tunnels, le train, sifflant et stoppant à tous les signaux, traversa lentement la banlieue parisienne, et vint s’arrêter sur une voie sans quai, à trois cents mètres de la gare P.-L.-M.
Mme de Fontanin suivit les voyageurs que les employés faisaient descendre sur le ballast, et chassaient à travers les rails vers le hall d’arrivée. Sa lourde valise lui barrait les jarrets, et la faisait chanceler à chaque pas.
Elle avait quitté Vienne en plein branle-bas de guerre, dans un des derniers trains d’étrangers qu’on expédiait sur l’Italie. Elle voyageait depuis trois jours ; elle avait changé sept fois de wagon, et passé trois nuits sans dormir. Mais elle avait obtenu le retrait des plaintes contre son mari, et que le nom de Fontanin ne figurât pas dans les rapports de l’enquête.
Le hall, rempli de pantalons rouges, ressemblait à un bivouac. Elle dut se faufiler parmi les faisceaux, se heurter à des barrières gardées par des plantons, et rebrousser dix fois chemin avant de pouvoir sortir de la gare. La pensée de son fils, qui ne la quittait guère, l’étreignit davantage au milieu de ces soldats. Elle était sans nouvelles de lui. Elle allait trouver des lettres à la maison. Daniel ! Vers quel destin s’avançait-il ? Elle le vit, dans son bel uniforme, avec son casque étincelant, à cheval près d’un poteau-frontière, dressé comme un défenseur devant la patrie menacée… Dieu le protégerait ! Craindre pour lui eût été manquer de foi.
Dehors, aucun taxi, aucun autobus. Rentrer chez elle à pied n’était pas infaisable : la joie de toucher au but l’empêchait de sentir tout le poids de sa fatigue. Mais que faire de son bagage ? À la consigne, plus de cent personnes faisaient queue. Traînant tant bien que mal sa valise, elle traversa la place, et aperçut une brasserie ouverte. Le désordre des tables, l’aspect ensommeillé des garçons, quelques lampes restées allumées bien qu’il commençât à faire grand jour, indiquaient que le café, en dépit des règlements, n’avait pas dû fermer cette nuit. Une jeune femme, à la caisse, apitoyée par le sourire avenant de la voyageuse, consentit à garder la valise en dépôt ; et Mme de Fontanin, délestée, partit vers l’Observatoire. Elle touchait enfin au terme de ses tribulations : dans une demi-heure, elle serait auprès de Jenny, chez elle, devant son plateau de thé. Elle ne sentait presque plus son épuisement.
Ce Paris matinal du 2 août était déjà si animé que, en arrivant à sa maison, elle fut étonnée de trouver la grand-porte close. Sa montre était arrêtée. En passant devant la loge, dont les rideaux étaient encore tirés, elle calcula qu’il ne devait pas être plus de cinq heures et demie. « Jenny dort, et elle a certainement mis la chaîne », pensa-t-elle, en gravissant l’escalier. « Entendra-t-elle seulement le timbre du vestibule ? »
À tout hasard, avant de carillonner, elle essaya d’entrer avec sa clef. Le battant s’ouvrit : la serrure n’était même pas fermée à double tour.
Son premier coup d’œil dans le vestibule se heurta à un chapeau d’homme, un feutre noir… Daniel ? Non… Elle fut prise de peur. Toutes les portes béaient. Elle fit deux pas jusqu’à l’entrée du couloir. Là-bas, au fond, la cuisine était allumée… Rêvait-elle ? Elle ne se sentait pas très lucide. Elle appuya un instant son épaule au mur. Aucun bruit. L’appartement semblait vide. Pourtant, ce chapeau, cette ampoule allumée… L’idée d’un cambriolage lui traversa l’esprit… Machinalement, elle avançait dans le couloir, vers la cuisine, quand tout à coup, devant la chambre de Daniel dont la porte était ouverte, elle s’arrêta, l’œil fixe : sur le divan, parmi les coussins en désordre, deux corps enlacés…
Une seconde, l’idée d’un meurtre se substitua à l’idée du vol. Une seconde à peine : car elle avait aussitôt reconnu les deux visages renversés : Jenny dormait dans les bras de Jacques endormi !
Elle recula brusquement dans l’ombre du couloir. Elle pressait la main contre sa poitrine, comme si les battements de son cœur allaient signaler sa présence. Son unique pensée était de fuir. Fuir, pour ne pas avoir vu ! Fuir pour éviter l’atroce humiliation : la leur, la sienne…
Vite, à pas de loup, elle regagna le vestibule. Là, elle dut faire halte, prête à défaillir. Et peut-être se serait-elle demandé si elle n’avait pas été victime d’une hallucination, quand elle aperçut de nouveau le feutre de Jacques, insolemment posé au milieu de la table. Alors elle se roidit, ouvrit avec précaution la porte du palier, la referma sans bruit, et, accrochée à la rampe, lourdement, marche à marche, elle descendit les étages.