Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
On comprend que le physique passe avant l’intellect. Ce que résume d’une belle formule James Alison, un prêtre anglais, qui a longtemps vécu au Mexique, et que j’interroge à Madrid :
— Les Légionnaires du Christ sont des Opus dei qui ne lisent pas de livres.
LA DOUBLE VIE DU CHEF LÉGIONNAIRE a été dénoncée précocement, contrairement à ce qu’a pu affirmer le Vatican. Dès les années 1940, Marcial Maciel a été renvoyé à deux reprises du séminaire par ses supérieurs, en raison de faits troubles liés à la sexualité. Les premiers abus sexuels remontent aux années 1940 et 1950 et ils ont été signalés officiellement aux évêques et aux cardinaux mexicains dès cette période. La toxicomanie maladive de Marcial Maciel, dépendance qui accompagne notamment ses séances homosexuelles, fait également l’objet de signalements jusqu’à Rome. En 1956, Marcial Maciel est suspendu par le Vatican sur ordre du cardinal Valerio Valeri◦– preuve, s’il en est, que le dossier est connu dès cette époque.
Pourtant, comme à plusieurs reprises dans la carrière de ce menteur et falsificateur de génie, Marcial Maciel réussit à se faire pardonner : son dossier est blanchi par le cardinal Clemente Micara à la fin de l’année 1958. En 1965, le pape Paul VI reconnaît même officiellement les Légionnaires du Christ par un décret qui les rattache directement au saint-siège. En 1983, Jean-Paul II relégitimera encore la secte de Marcial Maciel en validant la charte constitutionnelle des Légionnaires, bien qu’elle contrevienne gravement à la loi canonique.
Il faut dire qu’entre-temps, les Légionnaires du Christ sont devenus une machine de guerre formidable qui suscite éloges et louanges partout◦– alors que les rumeurs redoublent sur leur fondateur. Marcial Maciel est maintenant à la tête d’un empire qui regroupera à la fin de sa carrière quinze universités, cinquante séminaires et instituts d’études supérieures, cent soixante-dix-sept collèges, trente-quatre écoles pour enfants défavorisés, cent vingt-cinq maisons religieuses, deux cents centres éducatifs et mille deux cents oratoires et chapelles, sans parler des associations caritatives. Partout, le drapeau des légionnaires flotte au vent et déploie ses oriflammes.
Innocenté et relégitimé par Paul VI et Jean-Paul II, le père Marcial Maciel redouble d’énergie pour développer son mouvement, et de perversion pour assouvir sa soif de prêtre prédateur. D’un côté, le comprachicos◦– terme d’argot espagnol pour définir ceux qui font le commerce d’enfants volés◦– noue des relations privilégiées avec des multi-milliardaires comme Carlos Slim, le roi des télécommunications mexicaines, dont il célèbre le mariage, et en fait l’un des philanthropes pour ses Légionnaires. On estime que Marcial Maciel, à travers holdings et fondations, a amassé une fortune constituée d’une douzaine de propriétés au Mexique, en Espagne, à Rome, ainsi que de liquidités placées sur des comptes secrets évalués à plusieurs centaines de millions de dollars (selon le New York Times). L’argent est évidemment l’une des clés du système Maciel.
D’un autre côté, profitant des échanges en confession, et des fiches dont il dispose sur de nombreux jeunes séminaristes, il fait chanter ceux qui ont été repérés pour leur conduite homosexuelle et abuse d’eux, en retour, en toute impunité. Au total, le prédateur Maciel aurait agressé sexuellement des dizaines d’enfants et d’innombrables séminaristes : plus de deux cents victimes sont aujourd’hui recensées.
Son train de vie est également exceptionnel pour l’époque◦– et pour un prêtre. Le père qui affiche en public une humilité absolue, et une modestie à toute épreuve, vit en privé dans un appartement blindé, voyage et séjourne dans des hôtels de luxe, conduit des voitures de sport hors de prix. Il possède aussi de fausses identités, entretient deux femmes avec lesquelles il aura au moins six enfants et n’hésite pas à user sexuellement de ses propres fils, dont deux ont porté plainte depuis.
À Rome, où il se rend fréquemment dans les années 1970, 1980 et 1990, il est reçu comme un humble serviteur de l’Église par Paul VI et en guest-star par son « ami personnel » Jean-Paul II.
Il faut attendre 1997 pour qu’une nouvelle plainte crédible et bien étayée parvienne sur le bureau du pape. Elle émane de sept prêtres, anciens séminaristes de la Légion, qui disent avoir été abusés par Maciel. Ils placent leur démarche sous le sceau de l’évangile et sont soutenus par des universitaires de renom. La lettre est classée sans suite. Le cardinal secrétaire d’État Angelo Sodano et le secrétaire personnel du pape Stanisław Dziwisz l’ont-ils transmise au pape ? On l’ignore.
Rien d’étonnant : Angelo Sodano a toujours défendu par principe, on l’a vu, les prêtres soupçonnés d’abus sexuels. Selon lui, comme s’il reprenait la fameuse épigraphe figurant dans les stances de Raphaël, que j’ai vues dans le palais apostolique : « Dei Non Hominum Est Episcopos Iudicare » (C’est à Dieu, non aux hommes, de juger les évêques).
Mais le cardinal Sodano est allé bien plus loin, au point de dénoncer publiquement, lors d’une célébration pascale, les accusations de pédophilie qualifiées de « ragots du moment ». Par la suite, il sera mis en cause nommément et violemment par un autre cardinal, le courageux et friendly archevêque de Vienne Christoph Schönborn, pour avoir couvert les crimes sexuels de son prédécesseur, le cardinal Hans Hermann Groër. Homosexuel, Groër fut contraint à la démission après un retentissant scandale en Autriche.
— La règle du cardinal Angelo Sodano, c’était de ne jamais abandonner un prêtre, même quand on l’accuse du pire. Il n’a jamais dévié de cette ligne. Je pense qu’il s’agissait pour lui d’éviter les divisions de l’Église, de ne jamais donner prise aux ennemis de celle-ci. Rétrospectivement, on peut dire que c’était une erreur, mais le cardinal Sodano est un homme né dans les années 1920, une autre époque. Dans le cas de Marcial Maciel, il est certain que ce fut une faute, m’explique un archevêque à la retraite, qui connaît bien le cardinal.
Toujours est-il que le secrétaire d’État Angelo Sodano ne se contente pas d’être l’un des avocats de Marcial Maciel auprès du saint-père : il fut aussi, en tant que nonce, puis comme chef de la diplomatie vaticane, un des principaux « développeurs » des Légionnaires du Christ en Amérique latine. Cette organisation était absente du Chili avant le passage de Sodano : il a noué des contacts avec Marcial Maciel et favorisé l’implantation de son mouvement dans ce pays, puis en Argentine et, peut-être ensuite, en Colombie.
Sol Prieto, une universitaire argentine, spécialiste du catholicisme, et que j’interroge à Buenos Aires, tente d’expliquer les motivations rationnelles du cardinal :
— Toute la logique d’Angelo Sodano était d’affaiblir les ordres religieux traditionnels comme les Jésuites, les Dominicains, les Bénédictins ou les Franciscains, dont il se méfiait, ou qu’il suspectait d’être de gauche. Il leur préférait les mouvements laïques ou les congrégations conservatrices comme l’Opus dei, Communion & libération, l’ordre du Verbe incarné ou les Légionnaires du Christ. Pour lui, l’Église était en guerre et il lui fallait des soldats, pas seulement des moines !
Bientôt, de nouvelles accusations circonstanciées de pédophilie sont transmises à la Congrégation pour la doctrine de la foi à Rome, que dirige alors le cardinal Ratzinger. De nombreux viols sont encore signalés à la fin des années 1990 et au début des années 2000, alors que, peu à peu, apparaît non plus seulement une série d’actes isolés, mais un véritable système du Mal. En 1997, un dossier complet est constitué et il ne tient qu’au Vatican de mettre un terme aux agissements du prédateur. En 2003, le secrétaire privé de Marcial Maciel informe lui-même le Vatican des comportements criminels de son patron, en venant personnellement à Rome avec des preuves qu’il transmet à la fois à Jean-Paul II, à Stanisław Dziwisz et à Angelo Sodano, qui ne l’écoutent pas (ce point est attesté par une note au pape Benoît XVI révélée par le journaliste Gianluigi Nuzzi).