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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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— Karadima voulait tout savoir sur la vie privée des prêtres, il écoutait tous les commérages, toutes les rumeurs. Il s’intéressait aux prêtres progressistes et tentait avec zèle de savoir s’ils étaient gays. Il transmettait toutes ces informations au nonce Sodano, afin de bloquer la carrière de ceux qui étaient de gauche.

Il est probable que ces informations, qu’elles aient été transmises par Sodano à ses amis fascistes ou qu’elles aient circulé directement de Karadima à Pinochet, ont permis l’arrestation de prêtres progressistes. Plusieurs témoins évoquent les conciliabules entre Sodano et Sergio Rillón, l’homme-lige de Pinochet, et leurs échanges de dossiers. Sodano qui a l’oreille de Karadima, et s’enorgueillit de son vaste savoir, aurait donc partagé ces confidences avec la dictature chilienne.

Beaucoup d’officiers de l’armée, d’agents de la police secrète de Pinochet et plusieurs de ses conseillers personnels, comme Rodrigo Serrano Bombal, un ancien officier de l’armée, ou Osvaldo Rivera, son homme de culture, sont aussi des habitués de la paroisse de Karadima. Les ministres et les généraux de Pinochet assistent là, en bons pratiquants, à la messe.

On peut même dire qu’El Bosque devient dans les années 1970 et 1980 la paroisse de la dictature et un repaire de fascistes. Ils y sont si nombreux, ils ont tant de crimes ou de méfaits à se faire pardonner, qu’on se demande bien comment ils peuvent encore communier et espérer éviter le purgatoire ! Sauf que le prêtre Fernando Karadima semble leur promettre le paradis, avec la bénédiction du nonce.

Angelo Sodano est une figure omniprésente d’El Bosque, selon tous les témoignages, et il s’affiche constamment en compagnie de Karadima, avec lequel il dit parfois la messe. L’envoyé du pape Jean-Paul II, fasciste à ses heures catholiques et beau-de-nuit, apparaît même durant certains événements aux côtés de Pinochet. Le reste du temps, il évolue dans ce milieu pro-fasciste et furieusement anticommuniste : il a un contact direct avec Sergio Rillón, l’éminence grise de Pinochet, qui suit personnellement les affaires religieuses, ainsi qu’avec Francisco Javier Cuadra, le diabolique conseiller spécial du dictateur, puis l’un de ses ministres et finalement son ambassadeur au Vatican. (Les archives déclassées de la CIA confirment là aussi ces informations, tout comme Osvaldo Rivera, un autre proche conseiller de Pinochet, que nous avons interviewé.)

Sodano semble à l’aise dans ce milieu fasciste. La garde rapprochée de Pinochet l’adopte comme l’un des siens parce que l’archevêque est fiable idéologiquement et qu’il ne parle jamais. Et comme il a la connexion avec Jean-Paul II, et passe pour un futur cardinal, le nonce devient un pion précieux dans un plan d’ensemble. Lui, en retour, fier d’attirer tant de convoitise, redouble de flagornerie et d’appétit. Il ne faut jamais sous-estimer, aimait à dire Roosevelt, un homme qui se surestime ! Vaniteux comme peu de nonces l’ont été, le futur « doyen des cardinaux » a un orgueil et un ego XXL.

L’ambitieux Sodano navigue donc entre ses multiples identités en évitant de mêler les réseaux et de laisser des traces. Il cloisonne ses vies au point de rendre difficile le décryptage de ses années chiliennes. Il est la caricature de ce qu’on appelle, en anglais, un « control freak ». Figure réservée, indéchiffrable même, il se montre déjà au Chili, comme plus tard à Rome, prudent, discret, secret◦– sauf quand il ne l’est pas. Ainsi dans sa relation privilégiée, ithyphallique dans le genre « marin », avec un certain Rodrigo Serrano Bombal.

Et quel nom ce Bombal ! Quel pedigree ! Quel CV ! Il est à la fois l’un des habitués d’El Bosque, un officier de réserve de la marine, un agent probable des services secrets de Pinochet et, dit-on, un homosexuel « closeted ». (Son appartenance à la DINA, la Dirección de Inteligencia Nacional, les services secrets de Pinochet, serait attestée par son décret de nomination, que la journaliste Mónica González a pu consulter ; ce recrutement policier a été également évoqué, ainsi que sa possible homosexualité, par des témoignages faits à l’occasion des procès de la dictature.)

COMMENT SAIT-ON TOUT CELA DE MANIÈRE FIABLE ? Il se trouve que toutes ces informations sont désormais accessibles dans les pièces du dossier, et les auditions de témoins, de l’« affaire » Karadima.

Fernando Karadima a fait l’objet, au moins depuis 1984, de plusieurs dénonciations pour abus sexuels. Angelo Sodano, au moment où il le fréquentait, ne pouvait pas, malgré son sourire bifide, ignorer ces faits.

— Fernando Karadima repérait les jeunes garçons qui avaient des problèmes familiaux et s’arrangeait pour les fidéliser à sa paroisse. Peu à peu, il les éloignait et les séparait de leur famille et, finalement, abusait d’eux. Son système était toutefois risqué, car ces garçons appartenaient généralement aux familles de l’élite chilienne, me raconte l’avocat de plusieurs victimes, Juan Pablo Hermosilla.

Les actes du prêtre suscitent l’indignation durant les années 1980 et 1990, mais l’entourage gay de Pinochet et l’épiscopat chilien protègent Karadima et étouffent toutes les affaires. Le Vatican, où Angelo Sodano est devenu entre-temps secrétaire d’État, couvre également Karadima et demande même à l’Église chilienne de ne pas le dénoncer. (La version officielle serait que le Vatican n’a été informé de l’affaire Karadima qu’en 2010, lorsque Sodano n’était plus secrétaire d’État. Seul le cardinal de Santiago, Francisco Javier Errázuriz, aurait tardé à transmettre le dossier au saint-siège, le gardant par-devers lui sans agir pendant sept années◦– ce qui lui vaut aujourd’hui d’être mis en examen par la justice.)

Les raisons qui ont poussé Sodano (ainsi que les cardinaux Errázuriz et Bertone, lequel remplace Sodano comme secrétaire d’État en 2006) à protéger ce prêtre pédophile restent mystérieuses. Tout laisse à penser qu’il ne s’agissait pas de couvrir seulement un prêtre accusé d’abus sexuels mais tout un système où l’Église et la dictature de Pinochet étaient étroitement mêlées et auraient eu beaucoup à perdre si le prêtre s’était mis à parler. Par esprit de système d’ailleurs, Sodano défendra toujours les prêtres accusés d’abus sexuels, à la fois pour préserver l’institution, défendre ses amis et, peut-être aussi, se protéger lui-même.

Selon les quatorze témoignages du procès et la cinquantaine de plaintes enregistrées, les abus sexuels ont commencé à la fin des années 1960 et se sont perpétués jusqu’en 2010. Pendant cinquante ans, Karadima a abusé de dizaines de garçons de douze à dix-sept ans, généralement blancs et blonds.

Ce n’est qu’après la dictature, en 2004, qu’une enquête est formellement ouverte contre lui. Il faut encore attendre 2011 pour que quatre plaintes circonstanciées soient jugées crédibles (quoique prescrites). À ce moment-là, le cardinal Sodano ayant été écarté par le pape Benoît XVI, le Vatican ordonne un procès canonique. Le père Karadima sera jugé coupable d’abus sexuels sur mineurs et sanctionné mais il ne sera réduit à l’état laïc qu’en septembre 2018, par le pape François. Selon mes informations, il vit encore aujourd’hui au Chili, à plus de quatre-vingts ans, privé de toute charge religieuse, dans un endroit isolé tenu secret.

Depuis 2010, l’Église chilienne est largement « discréditée » et « décrédibilisée » par cette affaire, selon les mots de Pablo Simonetti. Le nombre de croyants s’est effrondré et l’indice de confiance dans le catholicisme est passé de 50 % à moins de 22 %.

La visite du pape François en 2018 a rouvert les plaies : François a paru d’abord protéger un prêtre proche de Karadima accusé lui aussi d’avoir couvert des abus sexuels, et sans doute faut-il voir dans cette faute moins une erreur – hélas – qu’une tentative désespérée pour éviter que tout le système Karadima, et ses connivences jusqu’aux cardinaux Angelo Sodano, Ricardo Ezzati et Francisco Javier Errázuriz, ne s’effondre littéralement. Après une enquête approfondie, le pape s’est finalement excusé dans une lettre publique pour « avoir fait de graves erreurs dans l’évaluation et dans [sa] perception de la situation, dues en particulier à un manque d’information fiable et équilibrée ». Il vise ainsi explicitement ceux qui l’ont mal informé : selon la presse chilienne, il s’agirait du nonce Ivo Scapolo ou des cardinaux Ricardo Ezzati ou Francesco Javier Errázuriz◦– tous les trois proches d’Angelo Sodano. Depuis, l’ensemble des évêques chiliens a démissionné et l’affaire a pris des proportions internationales. Plusieurs cardinaux et évêques, dont Errázuriz et Ezzati, ont été mis en examen par la justice chilienne. De nombreuses révélations sont encore à venir. (J’utilise dans ce chapitre des pièces du procès et le témoignage de victimes, dont Juan Carlos Cruz que j’ai interviewé, ainsi que les documents transmis par leur principal avocat, Juan Pablo Hermosilla, qui m’a aidé dans mon enquête. Un prêtre proche de Karadima, Samuel Fernández, qui s’est repenti, a également accepté de parler.)

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