Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
DURANT SES ANNÉES CHILIENNES, Angelo Sodano a donc fréquenté assidûment la « mafia gay » de Pinochet et la paroisse El Bosque. Que savait-il précisément ? Quelles étaient ses motivations ?
Il faut préciser ici qu’à aucun moment, ni durant le procès Karadima, ni par la presse, ni au cours des dizaines d’entretiens que j’ai eus à Santiago, Sodano n’a été soupçonné d’avoir lui-même participé aux abus sur mineurs qui ont été commis à El Bosque. Ce que confirme clairement Juan Pablo Hermosilla, l’avocat des victimes :
— Nous avons fait une investigation approfondie, à partir des relations entre Karadima et le nonce Sodano, sur la participation personnelle de Sodano dans les abus sexuels de Karadima et nous n’avons trouvé aucune preuve ni témoignage qui attesterait qu’il ait pris part à ces crimes. Je n’ai jamais entendu personne dire que Sodano était présent quand Karadima commettait ses actes. Je pense que cela ne s’est pas produit car nous le saurions forcément, après toutes ces années.
Mais l’avocat des victimes ajoute :
— En revanche, il est presque impossible, compte tenu de l’ampleur des crimes sexuels de Karadima, leur fréquence et les rumeurs qui circulaient depuis longtemps, et étant donné que la plupart des victimes ou des témoins sont des prêtres, que Sodano ait pu ignorer ce qui se passait.
UN DERNIER MYSTÈRE SUBSISTE TOUTEFOIS : la proximité du nonce avec l’entourage de Pinochet. Cet entregent, ces liaisons, ces mondanités avec cette véritable mafia gay restent pour le moins étranges, quand on connaît les positions de l’Église catholique durant les années 1980 sur l’homosexualité.
Cette connivence contre-nature avec Pinochet vaut même au nonce d’être affublé d’un surnom : « Pinochette » (selon le témoignage de plusieurs personnes). À la décharge d’Angelo Sodano, ses défenseurs – parmi lesquels le nonce François Bacqué – me font remarquer qu’il était difficile, pour un diplomate du Vatican, d’agir en dissident sous la dictature. Fréquenter l’entourage de Pinochet était indispensable et s’opposer à lui aurait conduit à la fin des relations diplomatiques avec le Vatican, au renvoi du nonce et peut-être à l’arrestation de prêtres. Cet argument n’est pas faux.
De même, les cardinaux que j’ai interrogés à Rome pointent l’important succès diplomatique de Sodano dès son arrivée au Chili en 1978. Il aurait, selon eux, joué un rôle déterminant dans la médiation entre le Chili et l’Argentine, lors du conflit qui opposait ces deux pays catholiques, quant à leur frontière dans l’extrême sud américain, près de la Terre de Feu. (Mais, selon d’autres témoignages fiables, Sodano fut initialement hostile à la médiation du Vatican, que l’on doit d’abord au cardinal Raúl Silva Henríquez et au nonce italien Antonio Samorè, que le pape dépêcha sur place comme médiateur du conflit.)
Les mêmes soulignent que Jean-Paul II ne s’est pas privé de critiquer Pinochet, y compris dans une expression publique qui fut décisive. Lors de son voyage de 1987, le pape a permis, durant la messe qu’il célébra, à des opposants politiques et des dissidents de s’exprimer à ses côtés pour critiquer le régime en l’accusant de censure, de torture et d’assassinats politiques. Ce voyage aura un impact durable sur l’évolution du pays vers la démocratie à partir de 1990.
— Jean-Paul II a exercé une pression démocratique sur Pinochet et cela a payé. Une année après la visite du pape, un référendum ouvre la voie à la transition démocratique, confirme Luis Larraín, le président d’une importante association LGBT au Chili, et dont le père fut ministre du dictateur.
Reste le rôle étrange de la police politique de Pinochet vis-à-vis du nonce Sodano.
— Si on se replace dans le contexte des années 1980, Pinochet considérait ses relations diplomatiques avec le Vatican comme cruciales. Il est normal que Sodano ait été adoubé en public par le couple présidentiel et « traité » en privé par les services secrets chiliens. Ce qui est plus étrange, c’est la relation anormale qu’il a nouée, les relations intimes qu’il a eues avec des agents et des conseillers du dictateur, parmi les plus gradés du régime, relève un journaliste chilien qui a beaucoup écrit sur les crimes de la dictature.
Pas moins de quatre officiels de Pinochet « traitent » Sodano en personne. D’abord le capitaine Sergio Rillón, un proche conseiller du dictateur et son agent de « liaison » pour les affaires religieuses, qui dispose d’un bureau à l’étage noble de la Moneda, le palais présidentiel.
— C’est un homme d’extrême droite et même un « national-socialiste ». C’était l’un des « maîtres à penser » de Pinochet et il représentait l’aile dure, me dit la journaliste Alejandra Matus à Santiago.
Bien que marié, Sergio Rillón était connu pour être proche de Karadima et de Sodano.
— Rillón était un intime parmi les intimes de Pinochet. Et un intime parmi les intimes de Sodano, insiste Santiago Schuler.
Autre officier traitant : Osvaldo Rivera, un mondain, autoproclamé « expert culturel » de Pinochet, qui a ses entrées, lui aussi, dans les étages nobles de la Moneda. On le surnomme « La Puri » (raccourci ironique et féminisé pour « la puritaine »).
— Rivera s’affichait comme le « cultural tzar » du régime. Mais c’était surtout celui qui censurait la télévision pour Pinochet. On savait tous qu’il évoluait dans un milieu à la fois d’extrême droite et gay, commente Pablo Simonetti.
Interrogé aujourd’hui, Osvaldo Rivera se souvient très bien d’Angelo Sodano. Il est même intarrissable sur le sujet. Rivera se répand sur la vie de Sodano au Chili et nous livre bien des informations sur sa vie. Il le revoit « buvant du whisky entouré de riches et polissons amis », puis rentrant chez lui, sous bonne garde, parce qu’il était « assez saoul ».
Surnommé « El Rey Pequeño » (le « petit Karadima », puisque ce dernier était baptisé « El Rey »), Rodrigo Serrano Bombal aurait été un autre agent de la DINA, la police secrète de Pinochet, et l’ami intime, je l’ai dit, de Sodano.
Enfin, Sodano est également proche de Francisco Javier Cuadra, l’homme à tout faire de Pinochet, son porte-parole, futur ministre et ambassadeur au Vatican. Lui aussi, bien que divorcé et père de huit enfants, est décrit dans un roman à clé comme ayant eu une vie personnelle mouvementée.
Deux autres personnages troubles méritent d’être mentionnés ici car ils gravitaient également autour du dictateur et appartenaient à la même « mafia ». Le premier, un homosexuel extravagant bien que closeted, Arancibia Clavel, était proche du dictateur Pinochet et de l’armée pour laquelle il mettait en œuvre des opérations d’élimination physique d’opposants politiques ; il fut lourdement condamné pour ses crimes avant d’être assassiné par un « taxi boy ». Le second, Jaime Guzman, est l’un des théoriciens du régime : cet ultra-catholique rigide et professeur de droit était, selon les archives des services secrets chiliens et plus d’une dizaine de témoignages concordants, lui-même homosexuel ; il a été assassiné en 1991 par l’extrême gauche. Tous les deux ont connu Sodano, si le mot « connaître » a ici un sens.