Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
L’UNE DES PREMIÈRES GRANDES ŒUVRES de charité de Marcial Maciel, celle qui a lancé sa carrière, faisant oublier ses premières turpitudes, fut la construction de l’église Notre-Dame-de-Guadalupe à Rome. Elle se veut une réplique miniature de la célèbre basilique du même nom à Mexico, l’une des plus vastes du monde, qui accueille chaque année des millions de pèlerins.
Dans les deux cas, il s’agit de lieux de grande dévotion qui frappent par leurs rituels archaïques, presque sectaires. Les foules prosternées me frappent lorsque je visite la basilique mexicaine. Le Français que je suis, et qui connaît le catholicisme plutôt intellectuel de son pays – celui des Pensées de Pascal, des oraisons funèbres de Bossuet ou du Génie du christianisme de Chateaubriand –, a du mal à comprendre cette ferveur et cette religiosité populaires.
— On ne peut pas concevoir le catholicisme mexicain sans la vierge de Guadalupe. L’amour de la vierge, sa fraternité, comme une mère, rayonne dans le monde entier, m’explique Mgr Monroy.
Cet ancien recteur de la basilique de Mexico me fait visiter le complexe religieux qui, outre deux basiliques, compte des couvents, des musées, des magasins de souvenirs grandioses, et m’apparaît, en fin de compte, comme une véritable industrie touristique. Mgr Monroy me montre aussi les nombreux tableaux qui le peignent sous toutes les coutures sacerdotales (dont un portrait magnifique réalisé par l’artiste gay, Rafael Rodriguez, que j’ai également interviewé à Santiago de Querétaro, au nord-ouest de Mexico).
Selon plusieurs journalistes, Notre-Dame-de-Guadalupe serait le cadre d’affaires mondaines et, par le comportement de certains de ses prêtres, une sorte de « confrérie gay ». À Mexico, comme à Rome.
Situé Via Aurelia, à l’ouest du Vatican, le siège officiel italien des Légionnaires du Christ a été financé par le jeune Maciel, dès le début des années 1950. Grâce à une incroyable collecte de fonds menée au Mexique, en Espagne et à Rome, l’église et sa paroisse ont été construites à partir de 1955 et inaugurées par le cardinal italien Clemente Micara fin 1958. Au même moment, durant l’interrègne entre Pie XII et Jean XXIII, le dossier critique sur la toxicomanie et l’homosexualité de Marcial Maciel s’évaporait au Vatican.
Pour tenter de comprendre, à l’ombre de la pureté de la vierge de Guadalupe, le phénomène Maciel, il faut décrypter les protections dont il a bénéficié et le vaste système ayant rendu possible, au Mexique comme à Rome, cet immense scandale. Plusieurs générations d’évêques et de cardinaux mexicains et d’innombrables cardinaux de la curie romaine ont fermé les yeux ou soutenu, en connaissance de cause, l’un des plus grands pédophiles du XXe siècle.
QUE DIRE DU PHÉNOMÈNE MARCIAL MACIEL ? S’agit-il d’un pervers mythomane, pathologique et démoniaque ou est-il le produit d’un système ? Une figure accidentelle et isolée ou bien le signe d’une dérive collective ? Pour le dire autrement : est-ce l’histoire d’un seul homme, comme on l’avance pour dédouaner l’institution, ou le produit d’un modèle de gouvernement que le cléricalisme, le vœu de chasteté, l’homosexualité secrète et endémique au sein de l’Église, le mensonge et la loi du silence ont rendu possible ? Comme pour le prêtre Karadima au Chili et de nombreuses autres affaires en Amérique latine, l’explication tiendrait, selon les témoins interrogés, en cinq facteurs◦– auxquels je me dois de rajouter un sixième élément.
D’abord, l’aveuglement par le succès. Les réussites fulgurantes des Légionnaires du Christ ont longtemps fasciné le Vatican, puisque nulle part au monde les recrutements de séminaristes n’étaient aussi impressionnants, les vocations sacerdotales aussi enthousiastes et les rentrées d’argent aussi fastueuses. Lors de la première visite de Jean-Paul II au Mexique, en 1979, Marcial Maciel a montré son sens de l’organisation, la puissance de ses réseaux politiques et médiatiques, sa capacité à régler les moindres détails, avec une armée d’assistants, tout en restant humble et discret. Jean-Paul II a été littéralement émerveillé. Il reviendra à quatre reprises au Mexique, chaque fois plus fasciné par le savoir-faire de son « cher ami » Maciel.
Le deuxième facteur est la proximité idéologique entre Jean-Paul II et les Légionnaires du Christ, une organisation de droite extrême violemment anticommuniste. Ultraconservateur, Marcial Maciel a été le fer de lance au Mexique d’abord, en Amérique latine et en Espagne ensuite, du combat contre les régimes marxistes et le courant de la théologie de la libération. Obsessionnellement anticommuniste, paranoïaque même, Maciel a anticipé les attentes du pape qui a trouvé en lui un défenseur de sa ligne dure. Ce faisant, le psychologique s’ajoutant à l’idéologique, le père Maciel a su intelligemment caresser l’orgueil de Jean-Paul II, un pape mystique que plusieurs témoins décrivent en privé comme un homme misogyne et d’une grande vanité.
Le troisième facteur, lié au précédent, est le besoin d’argent de Jean-Paul II pour sa mission idéologique anticommuniste, notamment en Pologne. Il semble désormais acquis, malgré les dénégations du saint-siège, que Marcial Maciel a bien décaissé de l’argent pour financer des officines antimarxistes en Amérique latine et, peut-être aussi indirectement, le syndicat Solidarnosc. Selon un ministre et un haut diplomate interrogés au Mexique, ces transferts financiers seraient restés dans un cadre « ecclésial ». À Varsovie et à Cracovie, des journalistes et des historiens me confirment, de leur côté, que des relations financières ont existé entre le Vatican et la Pologne :
— Il est certain que de l’argent a circulé. Cela passait par des canaux comme les syndicats, les églises, renchérit le vaticaniste polonais Jacek Moskwa, qui fut longtemps correspondant à Rome, et l’auteur d’une biographie du pape Jean-Paul II en quatre volumes.
Mais lors de cette même interview à Varsovie, Moskwa réfute tout engagement direct du Vatican :
— On a beaucoup dit que la banque du Vatican ou la banque italienne Ambrosiano avaient été mises à contribution. Je pense que cela est faux.
De même, le journaliste Zbigniew Nosowski, qui dirige le média catholique WIEZ à Varsovie, se montre réservé sur l’existence même de tels financements :
— Je ne crois pas que de l’argent ait pu ainsi circuler entre le Vatican et Solidarnosc.
Au-delà de ces positions de principe, d’autres sources tendraient à prouver un engagement contraire. Lech Wałęsa, ancien président de Solidarnosc, devenu président de la République polonaise, a lui-même reconnu que son syndicat avait reçu de l’argent du Vatican. Plusieurs journaux et livres signalent également des flux financiers : leur source serait, en amont, les Légionnaires du Christ de Marcial Maciel, et leur destination, en aval, le syndicat Solidarnosc. En Amérique latine, certains pensent même, sans plus de certitudes, que le dictateur chilien Augusto Pinochet a pu contribuer à certains financements (grâce à l’entregent du nonce Angelo Sodano), de même que les narcotrafiquants colombiens (par l’intermédiaire du cardinal Alfonso López Trujillo). À ce stade, toutes ces hypothèses sont possibles mais elles n’ont pas été confirmées de manière claire. « Dirty money for good causes ? » s’interroge un bon connaisseur du dossier : si les sources ont pu être opaques, la cause n’en serait pas moins juste…
— Nous savons par des témoins directs que Mgr Stanisław Dziwisz, le secrétaire particulier du pape Jean-Paul II, distribuait au Vatican des enveloppes de billets à certains de ses visiteurs polonais, qu’ils soient civils ou religieux. À cette époque, dans les années 1980, le syndicat Solidarnosc était interdit. Dziwisz demandait à ses visiteurs : « Comment peut-on vous aider ? » Le manque d’argent était souvent un souci. Alors, l’assistant du pape partait quelques instants dans une pièce adjacente, et il revenait avec une enveloppe, me raconte Adam Szostkiewicz, lors d’une interview à Varsovie. (Influent journaliste de l’hebdomadaire Polityka, Szostkiewicz suit depuis longtemps le catholicisme polonais et, membre lui-même de Solidarnosc, il fut durant six mois prisonnier politique de la junte militaire communiste.)