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L'assommoir

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L'assommoir
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Gervaise, en effet, se montrait un peu rude par moments. La baraque tournait mal, tout le monde s'y aigrissait et s'envoyait promener au premier mot. Coupeau, un matin qu'il avait les cheveux malades, s'etait ecrie: " La vieille dit toujours qu'elle va mourir, et elle ne meurt jamais! " parole qui avait frappe maman Coupeau au coeur. On lui reprochait ce qu'elle coutait, on disait tranquillement que, si elle n'etait plus la, il y aurait une grosse economie. A la verite, elle ne se conduisait pas non plus comme elle aurait du. Ainsi, quand elle voyait sa fille ainee, madame Lerat, elle pleurait misere, accusait son fils et sa belle-fille de la laisser mourir de faim, tout ca pour lui tirer une piece de vingt sous, qu'elle depensait en gourmandises. Elle faisait aussi des cancans abominables avec les Lorilleux, en leur racontant a quoi passaient leurs dix francs, aux fantaisies de la blanchisseuse, des bonnets neufs, des gateaux manges dans les coins, des choses plus sales meme qu'on n'osait pas dire. A deux ou trois reprises, elle faillit faire battre toute la famille. Tantot elle etait avec les uns, tantot elle etait avec les autres; enfin, ca devenait un vrai gachis.

Au plus fort de sa crise, cet hiver-la, une apres-midi que madame Lorilleux et madame Lerat s'etaient rencontrees devant son lit, maman Coupeau cligna les yeux, pour leur dire de se pencher. Elle pouvait a peine parler. Elle souffla, a voix basse:

-C'est du propre!... Je les ai entendus cette nuit. Oui, oui, la Banban et le chapelier... Et ils menaient un train! Coupeau est joli. C'est du propre!

Elle raconta, par phrases courtes, toussant et etouffant, que son fils avait du rentrer ivre-mort, la veille. Alors, comme elle ne dormait pas, elle s'etait tres bien rendu compte de tous les bruits, les pieds nus de la Banban trottant sur le carreau, la voix sifflante du chapelier qui l'appelait, la porte de communication poussee doucement, et le reste. Ca devait avoir dure jusqu'au jour, elle ne savait pas l'heure au juste, parce que, malgre ses efforts, elle avait fini par s'assoupir.

-Ce qu'il y a de plus degoutant, c'est que Nana aurait pu entendre, continua-t-elle. Justement, elle a ete agitee toute la nuit, elle qui d'habitude dort a poings fermes; elle sautait, elle se retournait, comme s'il y avait eu de la braise dans son lit.

Les deux femmes ne parurent pas surprises.

-Pardi! murmura madame Lorilleux, ca doit avoir commence le premier jour... Du moment ou ca plait a Coupeau, nous n'avons pas a nous en meler. N'importe! ce n'est guere honorable pour la famille.

-Moi, si j'etais la, expliqua madame Lerat en pincant les levres, je lui ferais une peur, je lui crierais quelque chose, n'importe quoi: Je te vois! ou bien: V'la les gendarmes!... La domestique d'un medecin m'a dit que son maitre lui avait dit que ca pouvait tuer raide une femme, dans un certain moment. Et si elle restait sur la place, n'est-ce pas? ce serait bien fait, elle se trouverait punie par ou elle aurait peche.

Tout le quartier sut bientot que, chaque nuit, Gervaise allait retrouver Lantier. Madame Lorilleux, devant les voisines, avait une indignation bruyante; elle plaignait son frere, ce jeanjean que sa femme peignait en jaune de la tete aux pieds; et, a l'entendre, si elle entrait encore dans un pareil bazar, c'etait uniquement pour sa pauvre mere, qui se trouvait forcee de vivre au milieu de ces abominations. Alors, le quartier tomba sur Gervaise. Ca devait etre elle qui avait debauche le chapelier. On voyait ca dans ses yeux. Oui, malgre les vilains bruits, ce sacre sournois de Lantier restait gobe, parce qu'il continuait ses airs d'homme comme il faut avec tout le monde, marchant sur les trottoirs en lisant le journal, prevenant et galant aupres des dames, ayant toujours a donner des pastilles et des fleurs. Mon Dieu! lui, faisait son metier de coq; un homme est un homme, on ne peut pas lui demander de resister aux femmes qui se jettent a son cou. Mais elle, n'avait pas d'excuse; elle deshonorait la rue de la Goutte-d'Or. Et les Lorilleux, comme parrain et marraine, attiraient Nana chez eux pour avoir des details. Quand ils la questionnaient d'une facon detournee, la petite prenait son air beta, repondait en eteignant la flamme de ses yeux sous ses longues paupieres molles.

Au milieu de cette indignation publique, Gervaise vivait tranquille, lasse et un peu endormie. Dans les commencements, elle s'etait trouvee bien coupable, bien sale, et elle avait eu un degout d'elle-meme. Quand elle sortait de la chambre de Lantier, elle se lavait les mains, elle mouillait un torchon et se frottait les epaules a les ecorcher, comme pour enlever son ordure. Si Coupeau cherchait alors a plaisanter, elle se fachait, courait en grelottant s'habiller au fond de la boutique; et elle ne tolerait pas davantage que le chapelier la touchat, lorsque son mari venait de l'embrasser. Elle aurait voulu changer de peau en changeant d'homme. Mais, lentement, elle s'accoutumait. C'etait trop fatigant de se debarbouiller chaque fois. Ses paresses l'amollissaient, son besoin d'etre heureuse lui faisait tirer tout le bonheur possible de ses embetements. Elle etait complaisante pour elle et pour les autres, tachait uniquement d'arranger les choses de facon a ce que personne n'eut trop d'ennui. N'est-ce pas? pourvu que son mari et son amant fussent contents, que la maison marchat son petit train-train regulier, qu'on rigolat du matin au soir, tous gras, tous satisfaits de la vie et se la coulant douce, il n'y avait vraiment pas de quoi se plaindre. Puis, apres tout, elle ne devait pas tant faire de mal, puisque ca s'arrangeait si bien, a la satisfaction d'un chacun; on est puni d'ordinaire, quand on fait le mal. Alors, son devergondage avait tourne a l'habitude. Maintenant, c'etait regle comme le boire et le manger; chaque fois que Coupeau rentrait soul, elle passait chez Lantier, ce qui arrivait au moins le lundi, le mardi et le mercredi de la semaine. Elle partageait ses nuits. Meme, elle avait fini, lorsque le zingueur simplement ronflait trop fort, par le lacher au beau milieu du sommeil, et allait continuer son dodo tranquille sur l'oreiller du voisin. Ce n'etait pas qu'elle eprouvat plus d'amitie pour le chapelier. Non, elle le trouvait seulement plus propre, elle se reposait mieux dans sa chambre, ou elle croyait prendre un bain. Enfin, elle ressemblait aux chattes qui aiment a se coucher en rond sur le linge blanc.

Maman Coupeau n'osa jamais parler de ca nettement. Mais, apres une dispute, quand la blanchisseuse l'avait secouee, la vieille ne menageait pas les allusions. Elle disait connaitre des hommes joliment betes et des femmes joliment coquines; et elle machait d'autres mots plus vifs, avec la verdeur de parole d'une ancienne giletiere. Les premieres fois, Gervaise l'avait regardee fixement, sans repondre. Puis, tout en evitant elle aussi de preciser, elle se defendit, par des raisons dites en general. Quand une femme avait pour homme un soulard, un saligaud qui vivait dans la pourriture, cette femme etait bien excusable de chercher de la proprete ailleurs. Elle allait plus loin, elle laissait entendre que Lantier etait son mari autant que Coupeau, peut-etre meme davantage. Est-ce qu'elle ne l'avait pas connu a quatorze ans? est-ce qu'elle n'avait pas deux enfants de lui? Eh bien! dans ces conditions, tout se pardonnait, personne ne pouvait lui jeter la pierre. Elle se disait dans la loi de la nature. Puis, il ne fallait pas qu'on l'ennuyat. Elle aurait vite fait d'envoyer a chacun son paquet. La rue de la Goutte-d'Or n'etait pas si propre! La petite madame Vigouroux faisait la cabriole du matin au soir dans son charbon. Madame Lehongre, la femme de l'epicier, couchait avec son beau-frere, un grand baveux qu'on n'aurait pas ramasse sur une pelle. L'horloger d'en face, ce monsieur pince, avait failli passer aux assises, pour une abomination; il allait avec sa propre fille, une effrontee qui roulait les boulevards. Et, le geste elargi, elle indiquait le quartier entier, elle en avait pour une heure rien qu'a etaler le linge sale de tout ce peuple, les gens couches comme des betes, en tas, peres, meres, enfants, se roulant dans leur ordure. Ah! elle en savait, la cochonnerie pissait de partout, ca empoisonnait les maisons d'alentour! Oui, oui, quelque chose de propre que l'homme et la femme, dans ce coin de Paris, ou l'on est les uns sur les autres, a cause de la misere! On aurait mis les deux sexes dans un mortier, qu'on en aurait tire pour toute marchandise de quoi fumer les cerisiers de la plaine Saint-Denis.

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