Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
La cigarette aux lèvres, Daniel s'était accoudé et regardait fixement Rinette. Il ne souriait plus ; il avait un visage figé, et ses lèvres se pinçaient. « Où donc l'ai-je vu ? » se demandait la jeune femme ; elle riait avec excès, et prenait soin de ne pas rencontrer les yeux de Daniel. Elle y parvenait de moins en moins aisément ; et comme une alouette voletant au miroir, de plus en plus souvent son attention se laissait happer par ce regard tenace : regard voilé sans être vague, et dont la précision semblait réglée sur un point situé fort au-delà de Rinette ; regard qui restait aigu et tenace ; regard brûlant, aimanté, dont elle réussissait bien chaque fois à se déprendre, mais chaque fois avec plus d'effort.
Tout à coup, Daniel sentit quelque chose remuer presque contre lui. Il avait les nerfs si tendus qu'il ne put s'empêcher de tressaillir. C'était, parmi les coussins de la banquette, roulé dans le manteau soyeux de Dolorès, le petit orphelin qui dormait, un doigt près de la bouche, et des larmes mal séchées au bord des cils.
La musique s'était tue. Le violoniste quêtait de table en table. Lorsqu'il s'approcha de Daniel, celui-ci glissa un billet sous la serviette :
— « Le prochain boston, un quart d'heure sans arrêt », murmura-t-il. Les paupières bistrées battirent en signe d'acquiescement.
Daniel sentit que Rinette le surveillait. Alors, relevant la tête, il s'empara de son regard. Il comprit que maintenant il en était le maître ; une ou deux fois, par jeu, il se donna le plaisir de le prendre et de le laisser, afin d'éprouver sa possession. Puis il ne le quitta plus.
Très allumé, Ludwigson redoublait d'amabilités. Cependant l'attention que lui prêtait Rinette était de plus en plus factice et haletante. Lorsque le violon attaqua une nouvelle valse, dès le premier coup d'archet, elle comprit au frémissement que lui communiqua le visage crispé de Daniel, qu'un événement décisif allait avoir lieu. En effet, Daniel s'était levé ; très calme, et sans lâcher sa proie du regard, il traversa le salon et vint droit sur elle. Il eut le temps de se dire : « Je joue ma situation chez Ludwigson » ; ce fut comme un coup de fouet qui cingla son désir. Rinette le regardait approcher, et son œil fixe exprima quelque chose de si anormal que Ludwigson et maman Juju, ensemble, se retournèrent. Ludwigson crut que Daniel venait le saluer, et déjà il ébauchait le geste de l'accueillir à sa table. Daniel n'eut même pas l'air de le reconnaître. Il inclina la tête et plongea son regard dans les yeux verts où se lisait autant de consentement que d'effroi. Elle se dressa subjuguée. Sans un mot, il l'enlaça, l'étreignit, et disparut avec elle dans la salle où se tenait l'orchestre.
Ludwigson et maman Juju restèrent une seconde immobiles, suivant le couple des yeux. Puis ils se regardèrent.
— « Quel toupet ! » balbutia-t-elle ; son double menton tremblait d'émotion et de colère.
Ludwigson leva les sourcils et ne répondit pas. Son teint blafard l'empêchait de pouvoir pâlir. Il avança, vers la coupe qui était devant lui, sa main énorme dont les ongles étaient sombres comme des cornalines, et il trempa ses lèvres dans l'asti.
Maman Juju respirait comme quelqu'un qui vient de courir.
— « Voilà toujours un blanc-bec qui ne travaillera plus pour vous, je suppose ! » dit-elle, avec un rire sec de femme qui se venge.
Il parut surpris :
— « M. de Fontanin ? Et pourquoi donc ? »
Il sourit, en grand seigneur qui ne s'abaisse pas à certaines mesquineries, et, très maître de lui, enfila ses gants. Peut-être bien s'amusait-il vraiment de l'aventure ? Il tira son portefeuille, jeta un billet sur la table, et, se levant, salua maman Juju d'un geste courtois. Puis il gagna la salle où l'on dansait et s'arrêta sur le seuil, pour attendre que le couple vînt à passer devant lui. Daniel rencontra son regard endormi, où il y avait un peu de méchanceté, un peu d'envie, de l'admiration ; il le vit ensuite glisser vers la sortie en longeant les banquettes et disparaître dans le tambour vitré, qui parut le cueillir dans son remous pour le jeter dehors.
Daniel boutonnait sans hâte, le corps en apparence immobile, la tête droite, avec une sorte de flegme fait de raideur et d'aisance, ne dansant qu'avec la pointe de ses pieds, qui ne quittaient pas le sol. Rinette, inconsciente, grisée, incapable de savoir si elle était exaspérée ou ravie, épousait les moindres ondulations de son cavalier, semblait n'avoir jamais dansé qu'avec lui. Au bout de dix minutes, ils restaient les derniers ; les autres couples, depuis longtemps fatigués, formaient cercle autour d'eux. Cinq nouvelles minutes s'écoulèrent. Ils bostonnaient toujours. Enfin, après une dernière reprise, l'orchestre, doucement, s'arrêta.
Ils avaient dansé jusqu'aux derniers accords : elle, à demi pâmée sur son épaule ; lui, grave, les paupières baissées sur un regard brûlant qu'il essayait de temps à autre sur elle, et qui la faisait tour à tour palpiter de rancune et de désir.
Des applaudissements éclatèrent.
Daniel ramena Rinette à la table de Ludwigson, s'assit le plus simplement du monde à la place vacante, demanda une quatrième coupe, l'emplit d'asti, la leva gaiement vers maman Juju, et la vida.
— « Pouah », fit-il, « quel sirop ! »
Rinette partit d'un éclat de rire nerveux, et ses yeux s'emplirent de larmes.
Maman Juju couvait Daniel d'un œil émerveillé ; sa rage s'était évanouie. Elle se leva, haussa les épaules, et soupira drôlement :
— « Tout ça n'est rien — tant qu'on a la santé. »
Une demi-heure plus tard, Rinette et Daniel sortaient ensemble de chez Packmell. Il avait plu.
— « Une voiture ? » proposa le groom.
— « Marchons d'abord un peu », dit Rinette. Sa voix avait des inflexions molles que Daniel remarquait avec joie.
Malgré l'averse, la température demeurait orageuse. Les rues étaient vides, mal éclairées. Ils allaient doucement devant eux sur le trottoir luisant d'eau.
Un fantassin les croisa, qui tenait deux femmes par la taille et s'amusait à leur faire changer le pas : « Un, deux ! Pas comme ça ! On saute sur le pied gauche : un, deux ! » Leurs rires, longtemps, résonnèrent entre les façades muettes.
Elle s'était attendue, en quittant le bar, à ce qu'il vînt aussitôt glisser son bras sous le sien. Mais Daniel savourait si fort les attentes, qu'il se plaisait à les prolonger jusqu'à l'énervement. Ce fut elle qui se rapprocha, après un éclair lointain.
— « L'orage n'est pas fini. Il va pleuvoir. »
— « Ça va être délicieux », répliqua-t-il, sur un ton caressant qui exprimait toutes sortes de choses. C'était bien subtil pour elle, que la réserve de Daniel intimidait. Elle dit :
— « Vous savez, on ne m'ôtera pas de l'idée que je vous ai déjà vu ailleurs. »
Il sourit dans l'ombre ; il lui savait gré de ne prononcer que des mots prévus. Il était loin de soupçonner qu'elle pensait vraiment l'avoir rencontré. Par gaminerie, il fut sur le point de répondre : « Moi aussi » ; et ils auraient émis des hypothèses. Mais il s'amusait davantage encore à l'intriguer en se taisant.
— « Pourquoi qu'ils vous appellent le Prophète ? » reprit-elle, après un silence.
— « Parce que je m'appelle Daniel. »
— « Daniel quoi ? »
Il hésita ; il n'aimait pas à se livrer, si peu que ce fût. Pourtant la curiosité de Rinette était si dépourvue de rouerie, qu'il eut scrupule à se fabriquer pour elle un nom d'emprunt.