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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Il sortit de la douche, régénéré. Il pensait à Packmell et sifflotait de plaisir. Ce qu'il appelait « les femmes » ne tenait dans son existence qu'une place secondaire ; l'amour sentimental, aucune. Il se contentait de rencontres faciles ; et il en tirait vanité parce que c'était plus « pratique ». D'ailleurs, certains soirs exceptés, il se défendait assez bien contre tout cela ; non par discipline ; ni par indifférence physique ; mais parce que « tout cela » faisait partie d'un genre de vie différent de celui qu'il avait une fois pour toutes résolu d'adopter. Il avait l'impression que ces obsessions-là étaient des faiblesses ; lui, il était un « fort ».

Ding ! On venait de sonner. Un coup d'œil vers la pendule : au besoin, il aurait encore le temps de voir un malade avant de rejoindre la bande chez Packmell.

— « Qui est là ? » cria-t-il à travers la porte.

— « C'est moi, Monsieur Antoine. »

Il reconnut la voix de M. Chasle, et ouvrit. Pendant les séjours de M. Thibault à Maisons-Laffitte, son secrétaire continuait à travailler rue de l'Université.

— « Ah, c'est vous », dit M. Chasle machinalement. Puis, gêné de voir Antoine en caleçon, il tourna la tête, en murmurant : « Quoi ? » d'un air interrogatif. « Ah, vous vous habillez », ajouta-t-il presque aussitôt, levant le doigt comme s'il découvrait le mot d'une énigme. « Je ne vous dérange pas, au moins ? »

— « Il faut que je sois parti dans vingt-cinq minutes », s'empressa d'avouer Antoine.

— « C'est bien plus qu'il ne faut. Regardez, docteur. » Il déposa son chapeau, retira ses lunettes et écarquilla les yeux. « Vous ne voyez rien ? »

— « Où ça ? »

— « Dans l'œil. »

— « Lequel ? »

— « Celui-ci. »

— « Ne bougez pas. Je ne vois absolument rien. Un coup d'air, peut-être ? »

— « Ah, oui, sûrement ! Merci. Ce n'est rien : un coup d'œil sur l'air… J'avais ouvert les deux fenêtres. » Il toussota et remit ses lunettes. « Merci. Me voilà tranquillisé. Un coup d'œil sur l'air. Ça arrive souvent, ça n'est rien. » Il ajouta, après un petit rire : « Vous voyez, je ne vous ai pas dérangé longtemps. » Mais, au lieu de reprendre son chapeau, il se hissa sur le bord d'une chaise, sortit son mouchoir, et s'épongea le front.

— « Il fait chaud », dit Antoine.

— « Sûr ! » répondit l'autre en plissant les paupières avec malice, « un vrai temps à orage. Ceux qu'il faut plaindre, ce sont ceux qui ont à aller ici ou là ; ceux qui ont des démarches à faire. »

Antoine, qui laçait ses bottines, leva le nez :

— « Des démarches ? »

— « Dame, par cette chaleur ! Dans les bureaux, dans les commissariats, on étouffe. Alors, on remet au lendemain », conclut-il en secouant la tête avec indulgence.

Antoine restait le nez en l'air.

— « À propos », fit M. Chasle, « voilà longtemps que je veux vous demander ça : connaissez-vous l'Asile de l'Âge mûr ? »

— « De l'Âge mûr ? »

— « Oui. Pour les vieillards. Pas des incurables. Une maison de retraite, au Point-du-Jour. Ça, comme air, n'y a pas mieux. Et tenez, pendant que nous sommes là-dessus, Monsieur Antoine, une chose que je vais également vous demander : vous n'avez pas trouvé, un jour, une pièce de cent sous, oubliée ? »

— « Oubliée ?… dans une poche ? »

— « Non… Dans un jardin. Dans la rue, en quelque sorte ? »

Debout, son pantalon à la main, Antoine regardait M. Chasle, et songeait : « Dès qu'on est avec cet animal-là, on a l'impression d'être devenu idiot. » Il fit un effort pour être attentif, et déclara sérieusement :

— « Je ne comprends pas bien votre question. »

— « Voyons : il y a des gens qui perdent une chose, par exemple. Eh bien, cette chose, il y a des gens qui pourraient la trouver, pourquoi pas ? »

— « Évidemment. »

— « Eh bien, vous, par hasard, si vous la trouviez, la chose, qu'est-ce que vous en feriez ? »

— « Je chercherais à qui elle appartient. »

— « N'est-ce pas ? Mais, s'il n'y avait plus personne ? »

— « Où ? »

— « Dans le jardin, dans la rue, par exemple. »

— « Eh bien, je porterais la… chose au commissariat de police. »

M. Chasle eut un sourire en coin :

— « Mais, si c'était de l'argent ? Ah, ah ! Une pièce de cent sous ? On sait trop bien ce que ça deviendrait, chez ces gens-là ! »

— « Vous supposez que le commissaire garderait la pièce pour lui ? »

— « Sûr ! »

— « Mais non, Monsieur Chasle. D'abord, il y a des formalités, des paperasses. Tenez, avec un ami, nous avons trouvé un jour dans un fiacre un hochet d'enfant, très joli, ma foi, ivoire et vermeil. Eh bien, au commissariat, on a pris le nom de mon ami, le mien, celui du cocher, nos adresses, le numéro de la voiture, et on nous a fait signer une déclaration, et on nous a donné un reçu en règle. Ça vous étonne ? Et même un an après, mon ami a été avisé que personne n'était venu réclamer le hochet et qu'il pouvait venir le chercher. »

— « Pour quoi faire ? »

— « C'est le règlement : si l'objet trouvé n'est réclamé par personne, il appartient de droit, au bout d'un an et un jour, à celui qui l'a trouvé. »

— « Un an et un jour ? À celui qui l'a trouvé ? »

— « Parfaitement. »

M. Chasle haussa les épaules :

— « Un hochet, possible. Mais si c'était un billet… un billet de cinquante francs, par exemple… »

— « Ce serait la même chose. »

— « Je ne crois pas, Monsieur Antoine. »

— « Et moi, j'en suis sûr, Monsieur Chasle. »

Le nain à poils gris, juché sur sa chaise, regarda fixement le jeune homme par-dessus ses lunettes. Puis il détourna les yeux, toussa dans le creux de sa main, et dit :

— « Je vous demandais ça, c'est pour ma mère. »

— « Votre mère a trouvé de l'argent ? »

— « Quoi ? » fit M. Chasle, se trémoussant sur son siège. Il était devenu pourpre, et, pendant une seconde, son visage refléta la plus douloureuse incertitude. Presque aussitôt, il sourit finement : « Mais non, je parlais de l'Asile. » Puis, comme Antoine enfilait son veston, il sauta de sa chaise pour l'aider à glisser le bras dans l'emmanchure : « La traversée de la Manche », insinua-t-il ; et, profitant de ce qu'il était derrière Antoine, il lui glissa très vite, dans l'oreille : « Le terrible, voyez-vous, c'est qu'ils demandent 9.000 francs. Avec les petits frais, comptez 10.000. Et 10.000 francs d'avance : c'est imprimé. Alors, après, si on veut partir ? »

— « Partir ? » fit Antoine, en se retournant ; et, de nouveau, il eut la sensation pénible qu'il perdait le fil.

— « Dame, elle n'y restera pas trois semaines ! Est-ce que c'est une chose à faire, voyons ? La voilà qui entre dans ses soixante-dix-sept ans. Eh bien, il y a gros à parier qu'elle n'aura plus le temps de les dépenser à la maison, les 10.000 francs ! Pas vrai ? »

— « Soixante-dix-sept ans ? » répéta Antoine, qui, malgré lui, esquissa le lugubre calcul.

Il ne songeait plus à l'heure. « Dès qu'on déplace son attention pour la porter sur autrui », remarqua-t-il, « on découvre un cas. » (En dépit de ses habitudes professionnelles, son attention était si naturellement concentrée sur lui-même, qu'il avait le sentiment de la déplacer dès qu'il la tournait vers autrui.) « Cet imbécile est certainement un cas », se dit-il, « le cas Chasle. » Il se souvint de la première année ou il avait connu le bonhomme : sur la recommandation des abbés de l'École, M. Thibault avait emmené M. Chasle en vacances, à titre de répétiteur ; puis, à la rentrée, séduit par sa ponctualité, il se l'était attaché comme secrétaire. « Voilà dix-huit ans que je vois ce petit homme presque chaque jour, et je ne sais rien de lui… »

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