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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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— Prote… garcettes de ver… de verdure.

— D’envergure. Garcettes d’envergure.

— Garcettes d’envergure… grippées… »

Scarabello dessina un canal de l’autre côté des murs. « Ça, c’est le rio della Tana. » Il tendit le bras vers la droite. « Il est là-bas. Et il donne directement sur les eaux ouvertes. Il y a une échelle à l’arrière de la Tana. J’y grimpais toujours quand j’étais gamin, et après je sautais sur la muraille. C’est un sacré saut. Tu peux le faire. Après, quand tu es là-haut, tu te jettes dans le canal. Tu trouves quelqu’un avec une embarcation qui n’attire pas l’attention, un pêcheur, par exemple, et le tour est joué. Il te récupère et vous vous en allez. » Scarabello sourit et effaça le dessin du bout de sa botte. « C’est quoi cette histoire de navire ? demanda-t-il.

— Un jour, je voudrais avoir un navire à moi », répondit Mercurio tout d’un trait.

Scarabello leva les sourcils.

Et une nouvelle fois Mercurio se sentit un imbécile.

« Étudie un plan pour pénétrer dans l’Arsenal. » Scarabello lui donna une tape sur l’épaule et commença à s’éloigner. « Et vite.

— Qu’est-ce qu’il est devenu, ton père ? », lui demanda Mercurio.

Scarabello s’arrêta. Il se retourna. « Il a été condamné à mort pour haute trahison et noyé dans la lagune.

— Noyé ? dit doucement Mercurio.

— C’est la méthode la plus propre de la Sérénissime. Regarde autour de toi. L’eau ne manque pas. »

Mercurio sentit la peur lui tenailler la gorge.

39

Giuditta se leva de la table où elle était restée assise plus de quatre heures à coudre, tête baissée. Ses doigts lui faisaient mal, et le bout de son index gauche était rouge et gonflé à force d’être piqué par l’aiguille. Au sol et sur la table se trouvaient des dizaines de bonnets jaunes de formes variées, cousus d’étoffes de trame différente et de diverses nuances de couleur. Elle lança un regard dans la chambre de son père. Depuis plusieurs jours Isacco restait couché, la tête dans les mains. La mort de Marianna, l’amie de Lanzafame, l’avait plongé dans le désespoir. Giuditta avait assisté à cette chute sans savoir que faire ni comment l’aider. Au pied du lit, elle vit une bouteille de vin. Elle se glissa dans la chambre, essayant de ne pas faire de bruit, et s’en empara.

« Laisse ça là, dit Isacco sans se retourner, d’une voix rauque.

— Tu te fais du mal, père…

— Laisse ça là ! »

Giuditta tressaillit. Elle n’était pas habituée à ce ton de voix. Elle eut envie de pleurer mais retint ses larmes. Elle reposa la bouteille sur le plancher. « Tu es en train de devenir comme le capitaine… »

Isacco se retourna d’un bloc, grinçant des dents, les narines dilatées. « On ne peut pas rester tranquille, dans cette maison ? »

Giuditta fit un pas en arrière, apeurée.

Isacco tendit le bras vers la bouteille, la saisit et l’agita en l’air. « C’est à cause de ça qu’on ne peut pas me laisser tranquille ? »

Giuditta recula jusqu’à la porte.

« C’est à cause de ça ? », hurla encore Isacco en lançant la bouteille contre le mur. Elle explosa, tachant de rouge la paroi et le plancher. « Voilà ! Le problème est résolu ! » Isacco pointa le doigt vers sa fille. « Et ne t’avise pas de ramasser les morceaux et de nettoyer. Dehors ! » Puis il se rejeta sur sa couche, la tête entre ses mains.

Giuditta sortit de la pièce, effrayée. Elle ferma la porte et se mit à la petite fenêtre qui donnait sur le campo del Ghetto. Elle se mordait les lèvres pour ne pas pleurer.

« Ha-Shem, dit-elle tout bas, j’ai besoin de ton aide. Si je n’ai plus mon père… — elle retint un sanglot —, je n’ai plus personne. »

La peur et le désespoir prenaient le dessus. Elle se tourna pour regarder le pauvre logement où ils vivaient. Des plafonds si bas que d’instinct on y marchait courbé, des chambres étroites, des planchers grinçants et pourris, des fenêtres si petites que même ouvertes elles laissaient à peine passer l’air. Deux pièces pour tout faire : dormir, cuisiner et manger. Des habitations misérables dans lesquelles les Juifs étaient tous contraints d’habiter, entassés les uns sur les autres, dans une promiscuité humiliante et pour un loyer bien plus élevé que celui des précédents locataires chrétiens.

Par la minuscule fenêtre, Giuditta voyait des petits garçons jouer sur le campo et, plus loin, l’une des deux grandes portes qui étaient fermées le soir, avec ce bruit sourd du bois et ce grincement des chaînes qui donnaient le frisson.

Elle regarda les murs de briques rouges mal assemblées construits en toute hâte autour de la zone pour les enfermer, comme des animaux dans une cage. Elle pensa à la famille qui habitait juste à côté et dont l’appartement donnait sur le rio et non sur le campo. Leur fenêtre qui ouvrait sur le monde libre avait été murée, comme le prévoyait le décret officiel. Et cette famille de cinq personnes, chaque fois qu’elle s’asseyait à table, avait devant elle ces rangées de briques et de mortier qui bouchaient la fenêtre. Emmurés vivants, se dit Giuditta.

« Je t’emmènerai loin d’ici ! », avait hurlé Mercurio, le premier soir où ils avaient été enfermés.

Giuditta avait encore sa voix dans les oreilles. Tous les jours, elle regardait vers le pont, espérant le voir apparaître. Mais Mercurio n’était jamais revenu, même quand c’était autorisé, même quand les grandes portes de l’enceinte restaient ouvertes. Giuditta commençait d’éprouver une rage sombre, pleine de rancœur. Mercurio était sûrement en train d’embrasser sa Benedetta, se disait-elle. Et ils riaient sûrement d’elle, tous les deux, et de sa naïveté.

“Tu es une idiote”, pensa-t-elle, avec colère.

Mais malgré cela, sa main alla toute seule au mouchoir de lin qu’elle portait toujours sur elle. Ce tissu dans lequel leurs deux sangs s’étaient mêlés, quand ils s’étaient rencontrés pour la première fois. Leur “contrat” rédigé par le destin, ainsi que l’appelait Giuditta.

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