Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Benedetta s’étonna de voir qu’il n’y avait pas une seule femme.
Certains chiens et trois hommes levèrent les yeux vers elle. Un des chiens aboya, paresseusement. Un homme lui envoya un baiser.
« Par ici, suivez-moi », dit le serviteur en traversant la galerie pour ouvrir une porte, lui indiquant une pièce.
Dès que Benedetta eut franchi le seuil, le serviteur reprit sa marche devant elle, lui montrant le chemin dans un dédale de chambres et de chambrettes, de plus en plus sombres. Enfin, face à une large porte à deux battants revêtue d’un tissu damassé, de chaque côté de laquelle étaient allumés deux grands candélabres muraux avec une douzaine de bougies pleurant des larmes de cire sur le plancher, le serviteur s’écarta, ouvrit l’un des battants et fit signe à Benedetta d’entrer.
« Son Excellence vous rejoindra dès qu’il lui conviendra », dit-il.
Benedetta entra dans la pièce et sursauta quand la porte se referma derrière elle. Elle entendit que le serviteur donnait deux tours de clé et sentit le désespoir la gagner. D’instinct, elle s’accrocha à la poignée, terrorisée. Puis elle s’efforça de se calmer.
“Tu sais bien pourquoi tu es ici”, se dit-elle en respirant profondément.
Quand elle était immobile sur la paillasse de l’auberge, à mesure que la douleur de ce silence intérieur devenait plus intolérable, et qu’elle se rendait compte que si elle restait là, couchée, sa haine pour Giuditta la rongerait jusqu’à l’os plus sûrement que les punaises, elle avait décidé d’accepter l’invitation qui lui avait été adressée le jour où Mercurio l’avait chassée. La voix de sa mère le lui avait murmuré à l’oreille. Sa mère la connaissait mieux que tout autre. Sa mère savait qui elle était vraiment.
“Tu sais bien pourquoi tu es ici”, se répéta-t-elle.
Entre-temps, ses yeux s’étaient habitués à la pénombre. Elle se trouvait dans une sorte d’antichambre, étouffante et sombre, peinte en noir. En face, à travers une lourde tenture, filtrait un peu de lumière. Elle avança et écarta l’un des pans. Elle se retrouva dans une salle immense, bleu et or, étincelante. Mais réduite à l’essentiel. D’une élégance que Benedetta peinait à comprendre. Au centre, une table, simple, aux pieds légèrement galbés, fins. Elle était envahie de parchemins à reliure de cuir. Sous la table, un grand tapis, bleu et or comme le reste de la pièce. Dans un renfoncement semi-circulaire de la pièce était installé un lit en alcôve doré, avec des colonnes marquetées qui soutenaient un voile de gaze presque transparent, brodé de fils d’or. Sur le lit, une courtepointe de soie bleue au centre de laquelle étaient brodées les armes de la famille Contarini. Dans les deux cheminées identiques qui se faisaient face, pétillait un feu de bûches de chêne.
Dans la pièce régnait un parfum léger, du jasmin. Benedetta leva les yeux au plafond. Une fresque y représentait un ciel avec des nuages vaporeux et une jeune fille aux cheveux roux, vêtue de blanc, dont la carnation était aussi claire que la tunique qu’elle portait. Elle se balançait sur une escarpolette, souriante.
Au moment précis où elle regardait la fresque, Benedetta entendit une voix perçante qui disait : « Tu te reconnais ? »
Benedetta se tourna mais ne vit personne.
On entendit un rire étouffé. Puis la voix reprit : « Tu ne peux pas encore te reconnaître, n’est-ce pas ? »
Benedetta tentait de comprendre d’où venait la voix.
« Il y a une petite porte à droite du lit. Ouvre-la. »
Benedetta alla à la porte et l’ouvrit. À l’intérieur, elle trouva une tunique immaculée.
« Mets-la », dit la voix perçante.
Benedetta regarda autour d’elle.
« Déshabille-toi et mets-la, répéta la voix. Je veux te voir le faire. »
Benedetta sentit le nœud grossir encore dans sa gorge. “Tu sais bien pourquoi tu es ici”, pensa-t-elle de nouveau. Elle glissa la main dans la poche de la robe de quatre sous qu’elle portait. Elle palpa la chose qu’elle avait préparée pour l’occasion. Elle respira profondément. « Je dois uriner », dit-elle. Et elle resta immobile.
Dans la chambre un long silence s’installa.
Puis la voix recommença à parler, plus aiguë encore, agacée : « Tu ne pouvais pas y penser avant, à pisser ?
— Je vous demande pardon, votre Grâce », dit Benedetta humblement.
Il y eut un autre long silence.
« Sous le lit, il y a un pot de chambre… »
Benedetta tressaillit. Elle ne pouvait pas faire ce qu’elle avait à faire sous le regard du maître de maison.
« … Mais ne gâche pas tout. Pisse dans l’antichambre, loin de mon regard. Dépêche-toi ! »
Benedetta poussa un soupir de soulagement. Elle s’agenouilla au pied du lit, tendit la main et prit le pot de chambre en métal laqué. Elle se rendit dans l’antichambre noire, de l’autre côté de la tenture, releva ses jupes, prit ce qu’elle avait dans sa poche, mouilla la chair entre ses jambes et l’enfila, suffisamment au fond mais pas trop, attentive à ne pas le rompre. Elle se rendit compte que le pot de chambre était vide. N’importe qui se serait rendu compte qu’elle n’avait pas uriné. Alors elle le fit rouler bruyamment sur le sol, puis écarta les tentures, et revint dans la chambre bleu et or.
« Je suis désolée, votre Seigneurie, j’ai renversé le pot de chambre, dit-elle.
— Cela ne m’intéresse pas ! » La voix était irritée.
Benedetta baissa la tête.
Il y eut un nouveau long silence. Puis la voix, retrouvant son calme, parla : « Déshabille-toi. Jette tes affreux vêtements sous le lit, que je ne les voie pas. Et mets la tunique. »
Benedetta commença à se déshabiller.
« Doucement, dit la voix. Un bouton après l’autre… un vêtement après l’autre… »
Benedetta défit un à un les boutons de son corset et l’ôta. Puis, lentement, elle dénoua les lacets de sa robe et la laissa tomber à terre. Elle fit de même pour sa chemise, et resta nue. Elle se pencha pour enfiler la tunique.
« Non ! l’arrêta la voix. Fais d’abord disparaître tes vêtements ! »
Benedetta les ramassa et les poussa sous le lit.
« C’est bien. Maintenant, mets la tunique. »
Benedetta la prit et la fit glisser sur elle. C’était de la soie. D’une douceur extraordinaire, qui lui donna des frissons sur tout le corps, comme une caresse invisible.
« Voilà, dit la voix perçante. Tu te reconnais à présent ? »
Benedetta ne comprenait pas ce que cela voulait dire.
La voix rit tout bas. « Regarde là-haut. »
Benedetta leva les yeux au plafond et se rendit compte qu’elle était habillée comme la jeune fille sur la balançoire. Et qu’elle avait la même couleur de cheveux. Et la même peau d’albâtre.
« Oui… à présent tu te reconnais », murmura la voix avec satisfaction.
Une petite porte, masquée dans le mur, s’ouvrit.
Le prince Contarini s’avança dans la chambre, avec sa démarche de guingois, sa jambe plus courte que l’autre, son bras racorni tendu vers l’extérieur pour chercher l’équilibre et son épaule gauche déformée par sa gibbosité. Il était vêtu de blanc de pied en cap, y compris ses chaussures, légères, décolletées, avec une simple boucle en or, comme les boutons de sa casaque ajustée, cousue sur mesure, avec des manches de longueur différente pour ne pas ajouter à ses défauts.