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Sous les vents de Neptune

Электронная книга - «Sous les vents de Neptune». Краткое содержание книги:

Cette formation sur les empreintes génétiques au Québec, Jean-Baptiste Adamsberg l’accueille avec soulagement. Deux semaines sans subir l'inexplicable hostilité de son adjoint Danglard, le paradis ! Mais une coupure de presse ravive de pesants souvenirs sur un meurtre commis durant sa jeunesse qui mettait en cause son frère Raphaël, disparu depuis. Le tueur au Trident serait-il de retour ? Un malaise et un coma éthylique plus tard, Adamsberg perd le contrôle. Seules la mansuétude d’un Danglard et l’ingéniosité de sa collaboratrice Violette Retancourt pourront le sortir, presque indemne, des affres du passé.
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— Normalement, je débouche pas la bouteille avant l’angélus, expliqua le vieux sans répondre. Mais ma foi, quand on a du monde.

— On dit que vous êtes la mémoire du pays, monsieur Barlut.

André lui fit un clin d’œil.

— Si je racontais tout ce qu’il y a là-dedans, dit-il en aplatissant sa casquette sur son crâne, ça ferait un livre. Un livre sur l’humain, commissaire. Vous en dites quoi, de cette gnôle ? Pas trop fruitée, si ? Ça cale les idées, croyez-moi bien.

— Excellente, confirma Adamsberg.

— Je la fabrique moi-même, expliqua André avec fierté. Ça peut pas faire de mal.

Soixante degrés, estima Adamsberg. Le liquide lui transperçait les dents.

— Il était presque trop brave, le père Guillaumond. Il m’avait pris comme apprenti et on faisait une sacrée équipe à nous deux. Vous pouvez m’appeler André.

— Vous étiez métallier ?

— Ah non. Je vous parle du temps où Gérard faisait jardinier. La métallerie, c’était fini pour lui depuis longtemps. Depuis l’accident. Couic, deux doigts dans la meuleuse, expliqua André d’un geste significatif en frappant sur sa main.

— Comment cela ?

— Comme je vous le dis. Les deux doigts y sont passés. Le pouce et puis le petit doigt. Il lui en restait plus que trois à la main droite, comme ça, dit André en étendant trois doigts de sa main vers Adamsberg. Alors, forcément, la métallerie, c’était plus praticable, il faisait jardinier. Il était pas manchot pour autant. C’était le meilleur à manier la bêche, je peux le dire.

Adamsberg regardait, fasciné, la main ridée d’André. Trois doigts étendus. La main mutilée du père en forme de fourche, de trident. Trois doigts, trois griffes.

— Pourquoi dites-vous « trop brave », André ?

— Parce que c’est ce qu’il était. Bon comme le pain blanc, toujours à dépanner, toujours à vous servir une blague. J’en dirais pas autant de sa femme et j’ai toujours eu mon idée là-dessus.

— Sur quoi ?

— Sur sa noyade. Elle l’a usé, cet homme. Elle l’a miné. Alors au bout du compte, soit qu’il a pas fait attention à sa barque, qu’avait fendu pendant l’hiver, soit qu’il se soit laissé couler. Si on va chercher par là, ça a bien été de sa faute, à elle, s’il s’est perdu dans l’étang.

— Vous ne l’aimiez pas ?

— Personne l’aimait. Elle venait de la pharmacie de La Ferté-Saint-Aubin. Des gens bien, quoi. Le coup lui a pris de marier Gérard, parce que Gérard, en son temps, c’était un très bel homme. Et puis après, ça a viré autrement. Elle faisait sa dame, elle le prenait de haut. Vivre à Collery avec un métallier, c’était pas assez bon pour elle. Elle disait qu’elle s’était mariée en dessous de sa condition. Ça a été bien pis encore après son accident. Elle en avait honte, de Gérard, et elle s’embarrassait pas pour le dire. Une mauvaise femme, voilà tout.

André l’avait très bien connue, la famille Guillaumond. Tout gosse, il filait jouer avec le jeune Roland, un fils unique comme lui, du même âge, et qui habitait la maison d’en face. Il en avait passé des après-midi et des dîners chez eux. Tous les soirs après le repas, c’était la même chose, partie de Mah-Jong obligatoire. C’était comme cela qu’on faisait à la pharmacie de La Ferté et la mère maintenait la tradition. Elle ne manquait pas une occasion d’humilier Gérard. Parce qu’attention, au Mah-Jong, c’était interdit de bocher. C’est-à-dire ? avait demandé Adamsberg qui ne connaissait rien à ce jeu. C’est-à-dire mélanger les familles pour gagner plus vite, quoi, comme mélanger des trèfles avec des carreaux. Ça ne se faisait pas, ce n’était pas chic. Bocher, c’était un truc de bouseux. Lui et Roland, ils n’osaient pas désobéir, ils préféraient perdre que bocher. Mais le père Gérard, il s’en foutait bien. Il piochait les dominos avec sa main à trois doigts et il faisait des blagues. Et Marie Guillaumond qui disait tout le temps : « Mon pauvre Gérard, le jour où t’auras la main d’honneurs, les poules auront des dents. » Façon de l’humilier, comme d’habitude. La main d’honneurs, c’était faire une belle partie, comme on abat un carré d’as. Combien de fois il l’avait entendue, cette satanée phrase, et sur quel ton, commissaire. Mais Gérard, il se contentait d’en rire et il faisait pas la main d’honneurs. Elle non plus d’ailleurs. Elle, la Marie Guillaumond, toujours en blanc pour pouvoir repérer la moindre tache sur ses vêtements. Comme si on en avait quelque chose à faire à Collery. Aux cuisines, on l’appelait « le dragon blanc », derrière son dos. C’est bien vrai que cette femme-là, elle l’avait usé, Gérard.

— Et Roland ? demanda Adamsberg.

— Elle lui bourrait la cervelle, il n’y a pas d’autre mot. Elle voulait qu’il fasse une carrière à la ville, qu’il devienne quelqu’un. « Toi, mon Roland, tu seras pas un incapable comme ton père. » « Tu seras pas un bon à rien. » Alors c’est vite venu qu’il se croyait au-dessus de nous, les autres gamins de Collery. Il faisait son prétentieux, il prenait ses grands airs. Mais au fond de ça, c’est le dragon blanc qui voulait pas qu’il nous fréquente. On n’était pas assez bien pour lui, elle lui disait. Au bout de ça, Roland était pas devenu agréable comme son père, ça non. C’était un taiseux, un fier, et gare à qui lui cherchait noise. Agressif et mauvais comme un jars.

— Il se battait ?

— Il menaçait. Pour vous dire, quand on avait pas quinze ans, on s’amusait des fois à attraper des grenouilles près de l’étang, et puis on les faisait exploser à la cigarette. Je dis pas que c’est bien joli, mais on n’avait pas beaucoup de distractions à Collery.

— Des grenouilles ou des crapauds ?

— Des grenouilles. Des rainettes vertes. Quand on leur met une cigarette dans la gueule, elles se mettent à aspirer et plof, elles explosent. Faut le voir pour le croire.

— Je me figure, dit Adamsberg.

— Eh bien, le Roland, combien de fois il est arrivé avec son couteau, et crac, il coupait directement la tête de la grenouille. Ça giclait le sang partout. Bon, au résultat, je reconnais que ça revenait au même. Je veux dire que la grenouille, elle était morte. Mais on trouvait que ça faisait une différence de façon de faire, et on n’aimait pas sa manière. Après, il essuyait le sang de la lame sur l’herbe et il s’en allait. Comme pour bien montrer qu’il pouvait toujours faire plus fort que nous.

Pendant qu’André se resservait une rasade, Adamsberg essayait de boire son eau-de-vie le plus lentement possible.

— Seulement, il y avait un os, ajouta André. C’est que Roland, tout obéissant qu’il était, il vénérait son père, ça je peux le dire. Il endurait pas comment le dragon le traitait bas. Il disait rien mais je voyais bien que le soir, au Mah-Jong, il serrait les poings quand elle lâchait ses phrases.

— Il était beau ?

— Comme un astre. Pas une fille de Collery qui lui tournait pas autour. Nous autres, on avait l’air de moins que rien. Mais Roland regardait pas les filles, à croire qu’il était pas normal de ce côté. Ensuite, il est parti à la ville pour faire des études de monsieur. Il avait son ambition.

— Des études de droit.

— Oui. Et puis il est arrivé ce qu’est arrivé. Il pouvait rien en sortir de bon, avec toute cette méchanceté dans la maison. À l’enterrement du pauvre Gérard, la mère a même pas eu une larme. J’ai toujours pensé qu’en revenant, elle avait dû lâcher une saleté.

— Par exemple ?

— Quelque chose à sa façon. « Eh bien maintenant, on n’a plus ce lourdaud sur les bras. » Une vacherie comme elle avait la manière d’en dire. Et le Roland, il a dû tourner au rouge, avec tout le chagrin qu’il avait des obsèques. Je le défends pas, mais j’ai mon idée. Il a dû perdre la tête, attraper l’outil de son père et lui courir après à l’étage. Et c’est arrivé. Il a tué le vieux dragon blanc.

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