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Sous les vents de Neptune

Электронная книга - «Sous les vents de Neptune». Краткое содержание книги:

Cette formation sur les empreintes génétiques au Québec, Jean-Baptiste Adamsberg l’accueille avec soulagement. Deux semaines sans subir l'inexplicable hostilité de son adjoint Danglard, le paradis ! Mais une coupure de presse ravive de pesants souvenirs sur un meurtre commis durant sa jeunesse qui mettait en cause son frère Raphaël, disparu depuis. Le tueur au Trident serait-il de retour ? Un malaise et un coma éthylique plus tard, Adamsberg perd le contrôle. Seules la mansuétude d’un Danglard et l’ingéniosité de sa collaboratrice Violette Retancourt pourront le sortir, presque indemne, des affres du passé.
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Retancourt s’était trompée de taupe, songeait Adamsberg en tisonnant le feu. Comment disaient donc les Québécois pour « tisonner » ? Ah oui. Achaler, achaler le feu. Les deux femmes étaient endormies et lui ne pouvait trouver le sommeil. Il achalait. Il n’identifierait jamais cette taupe, qui n’avait sans doute jamais existé. C’était bien le gardien de l’immeuble, et lui seul, qui avait informé Laliberté. Quant à la fouille à son domicile, elle ne se fondait pas sur grand-chose. Une clef déplacée de quelques centimètres, sans certitude, et un carton que Danglard s’imaginait avoir mieux rangé. Autant dire quasiment rien. Il ne trouverait jamais l’improbable compagnon du chemin de portage. Quand bien même restituerait-il tous les crimes de Fulgence, il resterait seul à vie sur ce sentier macabre. Adamsberg sentait les fils craquer les uns après les autres, l’isolant du monde comme un ours meurtrier sur un fragment de banquise, s’éloignant du continent. Terré ici, à l’abri sous les porto-flips de Clémentine et les chaussons gris de Josette.

Il enfila sa veste, enfonça son bonnet arctique et sortit sans bruit dans la nuit. Les ruelles délabrées de Clignancourt étaient vides et sombres, l’éclairage public défaillant. Il enfourcha la vieille mobylette de Josette, repeinte de deux bleus différents et, vingt-cinq minutes plus tard, il freinait sous les fenêtres de Camille. L’instinct d’un autre refuge, le désir de puiser, ne serait-ce qu’en regardant l’immeuble, un peu de cet air salutaire qui lui venait de Camille, ou bien qui se formait à la jonction de Camille et de lui-même. Il faut deux fenêtres pour faire un courant d’air, aurait asséné Clémentine. Il éprouva un choc en levant les yeux vers la verrière du septième étage. Allumée. Elle était donc revenue de Montréal. À moins qu’elle n’ait sous-loué. Ou à moins, bien sûr, que le nouveau père ne s’agite là-haut comme un propriétaire. Avec ses deux labradors, l’un bavant sous l’évier, l’autre sous le synthétiseur. Adamsberg scruta l’éclat provocant de la verrière, guettant son ombre. Cette prise de possession des lieux le perça comme une vrille, ouvrant sur la vue d’un type nu, déambulant les fesses fermes et le ventre plat, et l’image l’écorcha.

Du petit café logé en bas de l’immeuble sortaient des effluves piquants et le bourdonnement d’un chahut d’alcooliques. Exactement comme à L’Écluse. Parfait, se dit Adamsberg en accrochant nerveusement la mobylette à un poteau. Un bon verre de cognac pour dissoudre en purée ce type à poil qui se permettait de laisser baver ses labradors au sol de l’atelier. Face à l’homme aux chiens, il opterait pour la même technique définitive que celle de Cargo, paix à sa mémoire : transformer le gars en une boule gluante de papier buvard.

Deuxième cuite programmée de sa maturité, se dit Adamsberg en poussant la porte embuée. Peut-être ne tenterait-il pas les mélanges ce soir. Ou plutôt si. Dans cinq semaines, il se retrouverait cloué dans le fauteuil de Brézillon, ayant perdu sa mémoire, son métier, son frère, sa fille du Nord et sa liberté. Ce n’était guère le moment de s’attarder à une question de mélanges. Foutus labradors, pensa-t-il dès son premier cognac, qu’il irait encastrer directement dans la tour façade de la cathédrale, les pattes arrière fouettant l’air. Quand toutes les issues du joyau de l’art gothique seraient obstruées par cette ménagerie sauvage, qu’adviendrait-il du monument ? Est-ce qu’il finirait par s’étrangler par manque d’air ? Par se cyanoser et agoniser ? Ou bien paf paf paf et explosion ? Et ensuite, se demanda-t-il au second verre, est-ce que la cathédrale s’effondrerait comme une masse ? Et que ferait-on du tas de décombres, sans parler des bestioles échouées dans les gravats ? Un sacré problème pour Strasbourg.

Et s’il obturait les fenêtres de la GRC avec le surplus animal ? Bloquant l’arrivée d’oxygène, saturant l’air des émanations fétides des bêtes ? Laliberté tomberait mort dans son bureau. Il faudrait sauver Sanscartier le Bon de l’asphyxie, et Ginette aussi, avec sa pommade. Mais aurait-il assez d’animaux ? La question était importante, l’opération exigeait de grosses bêtes, non pas des escargots ou des papillons. Il lui fallait du bon matériel, si possible fumant, comme les dragons. Et les dragons ne se trouvaient pas sous le pas d’un cheval, mais se terraient comme des lâches dans d’inaccessibles cavernes.

Si, bien sûr, il y en avait tout un stock dans le Mah-Jong, pensa-t-il en frappant du poing sur le comptoir. La seule chose qu’il savait de ce jeu chinois, c’est qu’il contenait des tas de dragons, et de toutes les couleurs encore. Il n’aurait qu’à y piocher comme le père Guillaumond, avec trois doigts, et fourrer tous les reptiles nécessaires dans les portes, dans les fenêtres, et sans négliger les interstices. Des rouges pour Strasbourg, des verts pour la GRC.

Adamsberg n’eut pas la capacité d’achever son quatrième verre et se retrouva titubant devant la mobylette. Incapable de déverrouiller l’antivol, il poussa d’un coup la porte de l’immeuble et grimpa les sept étages en s’accrochant à la rampe. Histoire de causer un brin avec le nouveau père, histoire de lui donner l’heure et qu’il prenne sa débarque. Et de lui piquer ses deux clebs. Auxquels il ajouterait les dobermans du juge aussi, qui combleraient à merveille les béances de la cathédrale. Mais pas Cargo, non, qui était un baveux sympathique et qui était de son bord, de même que son scarabée portable. Un plan parfait, se dit-il en s’appuyant contre la porte de Camille. Un flux de pensées arrêta son doigt au moment d’appuyer sur la sonnette. Une alerte de sa mémoire. Attention. Il était ivre mort quand il avait massacré Noëlla. Attention, n’entre pas. Tu ne sais plus qui tu es, tu ne sais pas ce que tu vaux. Oui mais ces labradors, bon sang, il en avait besoin.

Camille ouvrit, stupéfaite de le découvrir sur son palier.

— Tu es seule ? demanda Adamsberg d’une voix lourde.

Camille hocha la tête.

— Sans les chiens ?

Les mots avaient du mal à se former dans sa bouche. N’entre pas, lui soufflait le grondement de l’Outaouais. N’entre pas.

— Quels chiens ? demanda Camille. Mais tu es bourré, Jean-Baptiste. Tu sonnes à minuit et tu me parles de chiens ?

— Je te parle de Mah-Jong. Laisse-moi entrer.

Incapable de réagir assez vite, Camille s’effaça devant Adamsberg. Il s’assit en déséquilibre au bar de la cuisine, sur lequel traînaient les restes du dîner. Il joua avec le verre, la carafe, la fourchette, tâtant ses extrémités piquantes. Perplexe, Camille s’était réfugiée au centre de la pièce, assise en tailleur sur son tabouret de piano.

— Je sais que ta grand-mère avait un Mah-Jong, reprit Adamsberg en déraillant sur les mots. Sûrement qu’elle ne voulait pas qu’on boche, hein ? Si tu boches, je t’embroche !

Quelle bonne rigolade, ces esti de grand-mères.

LII

Josette dormait mal et l’acmé d’un cauchemar l’éveilla à une heure du matin : les feuilles de papier sortaient rouges de son imprimante, volant dans la pièce et recouvrant le sol. On ne pouvait rien y lire, les résultats étaient noyés dans cette couleur envahissante.

Elle se leva sans bruit et s’installa dans la cuisine, se préparant une assiette de galettes au sirop d’érable. Clémentine la rejoignit, roulée dans sa grosse robe de chambre, tel un veilleur de nuit venant faire sa ronde.

— Je ne voulais pas te réveiller, s’excusa Josette.

— Toi, il y a quelque chose qui te trotte, affirma Clémentine.

— Je n’arrive pas à dormir. Ce n’est rien, Clémie.

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