Sous les vents de Neptune
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #4
- Год: 2004
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878581904
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Sous les vents de Neptune». Краткое содержание книги:
— C’est ta machine qui te tracasse ?
— Je suppose que oui. Dans mon rêve, il n’en sortait que des feuilles illisibles.
— Tu y arriveras, Josette. Je te fais bien confiance.
Arriver à quoi ? se demanda Josette.
— J’ai l’impression d’avoir rêvé de sang, Clémie. Toutes les feuilles étaient rouges.
— Elle coulait de l’encre, ta machine ?
— Non. Juste ces feuilles.
— Ben c’était pas du sang alors.
— Il est sorti ? demanda Josette en réalisant que le canapé était vide.
— Faut croire. Quelque chose qu’a dû le démanger, ça se commande pas. Lui aussi, il se fait du tracas. Mange bien et puis bois, ça fait rendormir, conseilla-t-elle tout en se faisant chauffer un bol de lait.
Après avoir fermé la boîte de galettes, Josette se demandait à quoi donc elle devait arriver. Elle enfila un gilet sur son pyjama et s’assit, pensive, devant l’ordinateur éteint. Celui de Michaël gisait à côté, déchet inutile et provocant. Arriver au vrai résultat, pensa Josette, à celui qui lui avait échappé durant son cauchemar. Les feuilles illisibles lui indiquaient qu’elle avait fait erreur dans le décodage des lettres de Michaël. Une erreur grossière, barrée de rouge.
Évidemment, conclut-elle en reprenant sa traduction de la phrase rescapée. Il était grotesque d’imaginer une telle profusion de détails pour une livraison de dope. De rappeler le deal, la matière, le poids et la ville d’origine. Pourquoi ne pas donner son nom et son adresse, à tant faire ? Le bavardage excessif de Michaël n’avait aucun sens pour un courrier de dealer. Elle s’était trompée du tout au tout et sa copie était marquée de rouge.
Josette reprit patiemment la succession des lettres. dam rai ea aou emi ort oi eu il. Elle essaya divers mots, diverses combinaisons, sans succès. Ce verrouillage l’irritait. Clémentine vint se pencher par-dessus son épaule avec son bol.
— C’est ça qui te mine ? demanda-t-elle.
— Je me suis trompée et j’essaie de comprendre.
— Ben, ma Josette, tu veux que je te dise ?
— S’il te plaît.
— C’est du chinois, ton affaire. Et le chinois, y a que les Chinois qui le comprennent, ça coule de source. Je te prépare un lait chaud ?
— Non merci, Clémie. Je vais me concentrer là-dessus.
Clémentine ferma doucement la porte du bureau. Fallait pas déranger la Josette quand elle se creusait la cervelle.
Josette reprit son travail sur le seul groupe de lettres susceptible de guider ses pas, cet aou, cette rare combinaison de voyelles. Yaourt, raout, caoutchouc. Clémentine avait raison, c’était du chinois.
Josette pointa vivement son crayon sur la feuille. Bien entendu, c’était du chinois. Le mot n’était pas français, c’était du chinois, une langue étrangère. Et qui coulait de source, pour celui qui maniait cette langue. De source et de rivière, d’une rivière indienne. Outaouais, écrivit-elle fébrilement sous son bloc de voyelles. Cette fois, elle reconnut en elle le déclic bienheureux du hackeur qui saisit la bonne clef pour le bon verrou. Et « dam » pour Adamsberg et non pour Amsterdam. Il est étrange, pensa Josette, à quel point la proximité rend les évidences indistinctes. Mais elle l’avait su dans son sommeil, avec les feuilles rouges. Pas du sang, avait assuré Clémentine. Bien sûr. Mais les feuilles rouges du Canada, tombant à l’automne sur le chemin. Se mordant les lèvres, Josette inscrivit peu à peu les mots qui s’écoulaient enfin par cette ouverture, et se glissaient aisément les uns à côté des autres. « emi » pour chemin. « eu il » pour « jeune fille », et non pas « neuf kilos ».
Dix minutes plus tard, elle contemplait son œuvre, délassée, certaine à présent de se rendormir : Adamsberg — travaille — Gatineau — Outaouais — chemin — portage — croise — jeune fille. Elle reposa la feuille sur ses genoux.
Adamsberg avait donc bien traîné derrière lui un délateur, Michaël Sartonna. Cela ne prouvait rien pour le meurtre, mais au moins était-il certain que le jeune homme avait été à l’affût de ses déplacements, et informé de ses rencontres sur le sentier de portage. Et qu’il transmettait ses renseignements. Josette coinça la feuille sous son clavier et s’enfouit sous ses couvertures. Au moins n’était-ce pas une faute de hacker mais de simple décryptage.
LIII
— Ton Mah-Jong, répétait Adamsberg.
Camille hésita, puis le rejoignit dans la cuisine. L’ivresse ôtait son charme à la voix d’Adamsberg, la rendant plus aiguë et défaillante. Elle fit dissoudre deux cachets dans un verre d’eau et lui tendit.
— Bois, dit-elle.
— J’ai besoin de dragons, tu comprends. De gros dragons, expliqua Adamsberg avant de vider le verre.
— Ne parle pas si fort. Que veux-tu faire avec des dragons ?
— J’ai des fenêtres à boucher.
— Bien, admit Camille. Tu les boucheras.
— Avec les labradors du type aussi.
— Aussi. Ne parle pas si fort.
— Pourquoi ?
Camille ne répondit pas mais Adamsberg suivit son regard bref. Dans le fond de la pièce, il aperçut, assez flou, un lit miniature.
— Ah bien sûr, déclara-t-il en levant le doigt. L’enfant. Ne pas réveiller l’enfant. Ni le père aux chiens.
— Tu es au courant ? dit Camille d’une voix neutre.
— Je suis flic, je connais tout. Montréal, l’enfant, le nouveau père aux chiens.
— C’est bien. Comment es-tu venu ? À pied ?
— En mobylette.
Merde, se dit Camille. Difficile de le laisser rouler dans cet état. Elle sortit le vieux jeu de Mah-Jong de sa grand-mère.
— Joue, dit-elle en déposant la boîte sur le bar, amuse-toi avec les dominos. Je vais lire.
— Ne me laisse pas. Je suis perdu et j’ai tué une fille. Explique-moi ce Mah-Jong, je veux trouver les dragons.
Camille examina Adamsberg d’un rapide coup d’œil. Fixer l’attention de Jean-Baptiste sur ces dominos lui semblait pour le moment la seule chose à faire. Jusqu’à ce que les cachets agissent et qu’il puisse reprendre sa route. Et lui faire un café serré pour éviter qu’il ne tombe la tête sur le bar.
— Où sont les dragons ?
— Il y a trois familles dans le jeu, expliqua Camille d’une voix pacifiante, avec la prudence de toute femme abordée dans la rue par un type hors de lui.
Parler doucement et s’éclipser dès qu’on le peut. L’occuper avec les dominos de sa grand-mère. Elle lui tendit un bol de café noir.
— Ici, tu as la famille des Sapèques, ici, celle des Caractères et là, celle des Bambous, du numéro 1 au numéro 9. Tu comprends ?
— À quoi ça sert ?
— À jouer. Et voici les honneurs : Est, Ouest, Nord, Sud, et tes dragons.
— Ah, dit Adamsberg, satisfait.
— Quatre dragons verts, dit Camille en les regroupant sous ses yeux, quatre dragons rouges et quatre vierges. Douze dragons en tout, cela te suffira ?
— Et ça ? demanda Adamsberg en pointant un doigt incertain sur un domino chargé de décorations.
— C’est une Fleur, il y en a huit. Ce sont des honneurs qui ne comptent pas, sauf pour la beauté du geste.
— On fait quoi avec tout ce bazar ?
— On joue, répéta patiemment Camille. Tu dois composer des brelans ou des séquences de trois pièces, à mesure que tu pioches. Les brelans ont plus de valeur. Ça t’intéresse toujours ?
Adamsberg hocha la tête mollement et avala son café.
— Tu pioches jusqu’à ce que tu réunisses une main complète. Sans bocher si possible.