L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Tous pousserent un cri d'horreur. En voila un, par exemple, qu'ils seraient alles voir raccourcir avec plaisir! Non, la guillotine, ce n'etait pas assez; il aurait fallu le couper en petits morceaux. Une histoire d'infanticide les revolta egalement; mais le chapelier, tres moral, excusa la femme en mettant tous les torts du cote de son seducteur; car, enfin, si une crapule d'homme n'avait pas fait un gosse a cette malheureuse, elle n'aurait pas pu en jeter un dans les lieux d'aisances. Mais ce qui les enthousiasma, ce furent les exploits du marquis de T..... sortant d'un bal a deux heures du matin et se defendant contre trois mauvaises gouapes, boulevard des Invalides; sans meme retirer ses gants, il s'etait debarrasse des deux premiers scelerats avec des coups de tete dans le ventre, et avait conduit le troisieme au poste, par une oreille. Hein? quelle poigne! C'etait embetant qu'il fut noble.
-Ecoutez ca maintenant, continua Lantier. Je passe aux nouvelles de la haute. " La comtesse de Bretigny marie sa fille ainee au jeune baron de Valancay, aide de camp de Sa Majeste. Il y a, dans la corbeille, pour plus de trois cent mille francs de dentelle... "
-Qu'est-ce que ca nous fiche! interrompit Bibi-la-Grillade. On ne leur demande pas la couleur de leur chemise... La petite a beau avoir de la dentelle, elle n'en verra pas moins la lune par le meme trou que les autres.
Comme Lantier faisait mine d'achever sa lecture, Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif, lui enleva le journal et s'assit dessus, en disant:
-Ah! non, assez!... Le voila au chaud... Le papier, ce n'est bon qu'a ca.
Cependant, Mes-Bottes, qui regardait son jeu, donnait un coup de poing triomphant sur la table. Il faisait quatre-vingt-treize.
-J'ai la Revolution, cria-t-il. Quinte mangeuse, portant son point dans l'herbe a la vache... Vingt, n'est-ce pas?... Ensuite, tierce major dans les vitriers, vingt-trois; trois boeufs, vingt-six; trois larbins, vingt-neuf; trois borgnes, quatre-vingt-douze... Et je joue An un de la Republique, quatre-vingt-treize.
-T'es rince, mon vieux, crierent les autres a Coupeau.
On commanda deux nouveaux litres. Les verres ne desemplissaient plus, la soulerie montait. Vers cinq heures, ca commencait a devenir degoutant, si bien que Lantier se taisait et songeait a filer; du moment ou l'on gueulait et ou l'on fichait le vin par terre, ce n'etait plus son genre. Justement, Coupeau se leva pour faire le signe de croix des pochards. Sur la tete il prononca Montpernasse, a l'epaule droite Menilmonte, a l'epaule gauche la Courtille, au milieu du ventre Bagnolet, et dans le creux de l'estomac trois fois Lapin saute. Alors, le chapelier, profitant de la clameur soulevee par cet exercice, prit tranquillement la porte. Les camarades ne s'apercurent meme pas de son depart. Lui, avait deja un joli coup de sirop. Mais, dehors, il se secoua, il retrouva son aplomb; et il regagna tranquillement la boutique, ou il raconta a Gervaise que Coupeau etait avec des amis.
Deux jours se passerent. Le zingueur n'avait pas reparu. Il roulait dans le quartier, on ne savait pas bien ou. Des gens, pourtant, disaient l'avoir vu chez la niece Baquet, au Papillon, au Petit bonhomme qui tousse. Seulement, les uns assuraient qu'il etait seul, tandis que les autres l'avaient rencontre en compagnie de sept ou huit soulards de son espece. Gervaise haussait les epaules d'un air resigne. Mon Dieu! c'etait une habitude a prendre. Elle ne courait pas apres son homme; meme, si elle l'apercevait chez un marchand de vin, elle faisait un detour, pour ne pas le mettre en colere; et elle attendait qu'il rentrat, ecoutant la nuit s'il ne ronflait pas a la porte. Il couchait sur un tas d'ordures, sur un banc, dans un terrain vague, en travers d'un ruisseau. Le lendemain, avec son ivresse mal cuvee de la veille, il repartait, tapait aux volets des consolations, se lachait de nouveau dans une course furieuse, au milieu des petits verres, des canons et des litres, perdant et retrouvant ses amis, poussant des voyages dont il revenait plein de stupeur, voyant danser les rues, tomber la nuit et naitre le jour, sans autre idee que de boire et de cuver sur place. Lorsqu'il cuvait, c'etait fini. Gervaise alla pourtant, le second jour, a l'Assommoir du pere Colombe, pour savoir; on l'y avait revu cinq fois, on ne pouvait pas lui en dire davantage. Elle dut se contenter d'emporter les outils, restes sous la banquette.
Lantier, le soir, voyant la blanchisseuse ennuyee, lui proposa de la conduire au cafe-concert, histoire de passer un moment agreable. Elle refusa d'abord, elle n'etait pas en train de rire. Sans cela, elle n'aurait pas dit non, car le chapelier lui faisait son offre d'un air trop honnete pour qu'elle se mefiat de quelque traitrise. Il semblait s'interesser a son malheur et se montrait vraiment paternel. Jamais Coupeau n'avait decouche deux nuits. Aussi, malgre elle, toutes les dix minutes, venait-elle se planter sur la porte sans lacher son fer, regardant aux deux bouts de la rue si son homme n'arrivait pas. Ca la tenait dans les jambes, a ce qu'elle disait, des picotements qui l'empechaient de rester en place. Bien sur, Coupeau pouvait se demolir un membre, tomber sous une voiture et y rester: elle serait joliment debarrassee, elle se defendait de garder dans le coeur la moindre amitie pour un sale personnage de cette espece. Mais, a la fin, c'etait agacant de toujours se demander s'il rentrerait ou s'il ne rentrerait pas. Et, lorsqu'on alluma le gaz, comme Lantier lui parlait de nouveau du cafe-concert, elle accepta. Apres tout, elle se trouvait trop bete de refuser un plaisir, lorsque son mari, depuis trois jours, menait une vie de polichinelle. Puisqu'il ne rentrait pas, elle aussi allait sortir. La cambuse brulerait, si elle voulait. Elle aurait fichu en personne le feu au bazar, tant l'embetement de la vie commencait a lui monter au nez.
On dina vite. En partant au bras du chapelier, a huit heures, Gervaise pria maman Coupeau et Nana de se mettre au lit tout de suite. La boutique etait fermee. Elle s'en alla par la porte de la cour et donna la clef a madame Boche, en lui disant que si son cochon rentrait, elle eut l'obligeance de le coucher. Le chapelier l'attendait sous la porte, bien mis, sifflant un air. Elle avait sa robe de soie. Ils suivirent doucement le trottoir, serres l'un contre l'autre, eclaires par les coups de lumiere des boutiques, qui les montraient se parlant a demi-voix, avec un sourire.
Le cafe-concert etait boulevard de Rochechouart, un ancien petit cafe qu'on avait agrandi sur une cour, par une baraque en planches. A la porte, un cordon de boules de verre dessinait un portique lumineux. De longues affiches, collees sur des panneaux de bois, se trouvaient posees par terre, au ras du ruisseau.
-Nous y sommes, dit Lantier. Ce soir, debuts de mademoiselle Amanda, chanteuse de genre.
Mais il apercut Bibi-la-Grillade, qui lisait egalement l'affiche. Bibi avait un oeil au beurre noir, quelque coup de poing attrape la veille.
-Eh bien! et Coupeau? demanda le chapelier, en cherchant autour de lui, vous avez donc perdu Coupeau?
-Oh! il y a beau temps, depuis hier, repondit l'autre. On s'est allonge un coup de tampon, en sortant de chez la mere Baquet. Moi, je n'aime pas les jeux de mains... Vous savez, c'est avec le garcon de la mere Baquet qu'on a eu des raisons, par rapport a un litre qu'il voulait nous faire payer deux fois... Alors, j'ai file, je suis aller schloffer un brin.
Il baillait encore, il avait dormi dix-huit heures. D'ailleurs, il etait completement degrise, l'air abeti, sa vieille veste pleine de duvet; car il devait s'etre couche dans son lit tout habille.
-Et vous ne savez pas ou est mon mari, monsieur? interrogea la blanchisseuse.
-Mais non, pas du tout... Il etait cinq heures, quand nous avons quitte la mere Baquet. Voila!... Il a peut-etre bien descendu la rue. Oui, meme je crois l'avoir vu entrer au Papillon avec un cocher... Oh! que c'est bete! Vrai, on est bon a tuer!
Lantier et Gervaise passerent une tres agreable soiree au cafe-concert. A onze heures, lorsqu'on ferma les portes, ils revinrent en se baladant, sans se presser. Le froid piquait un peu, le monde se retirait par bandes; et il y avait des filles qui crevaient de rire, sous les arbres, dans l'ombre, parce que les hommes rigolaient de trop pres. Lantier chantait entre ses dents une des chansons de mademoiselle Amanda: C'est dans l'nez qu'ca me chatouille. Gervaise, etourdie, comme grise, reprenait le refrain. Elle avait eu tres chaud. Puis, les deux consommations qu'elle avait bues lui tournaient sur le coeur, avec la fumee des pipes et l'odeur de toute cette societe entassee. Mais elle emportait surtout une vive impression de mademoiselle Amanda. Jamais elle n'aurait ose se mettre nue comme ca devant le public. Il fallait etre juste, cette dame avait une peau a faire envie. Et elle ecoutait, avec une curiosite sensuelle, Lantier donner des details sur la personne en question, de l'air d'un monsieur qui lui aurait compte les cotes en particulier.