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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Isacco haussa les épaules. « Tant pis pour lui.

— Ou tant mieux. Nous, nos femmes, nous les avons perdues, lui il vient tout juste de trouver la sienne.

— Capitaine, vous voulez jouer ou parler ? », lâcha Isacco.

Lanzafame lança les dés, en hochant la tête, pensif. « Ce garçon est un faiseur d’ennuis.

— Vous pouvez le dire », marmonna Isacco.

Lanzafame le tapa sur l’épaule. « Mais il t’est sympathique. Reconnais-le. »

Isacco se leva. « Vous pouvez faire semblant de ne pas le savoir, mais je suis un escroc, dit-il sérieusement. J’ai quitté l’île de Negroponte parce que désormais tout le monde savait qui j’étais. Et Giuditta n’aurait jamais eu d’avenir, parce que personne, sauf un escroc, n’épouse la fille d’un escroc. Je suis venu ici pour lui donner sa chance. Et que la foudre me réduise en cendres si je la laisse approcher par ce petit escroc après toutes ces lieues de voyage.

— Ce serait un joli tour du destin, non ? se mit à rire Lanzafame.

— Faites votre travail, capitaine. Prenez garde qu’aucun méchant Juif n’aille se promener la nuit pour égorger des enfants chrétiens, dit Isacco, le visage rouge comme un poivron. Moi, je vais dormir. »

Lanzafame rit encore plus. Il attendit qu’Isacco traverse le campo del Ghetto à présent désert. Il le vit se glisser sous les arcades où la boutique de prêt d’Asher Meshullam s’était installée, puis entrer sous une porte sombre. Le capitaine regarda plus haut. Au quatrième étage, une chandelle tremblait derrière une fenêtre. Il imagina une jeune fille juive qui pensait à un garçon chrétien. Son cœur s’adoucit et il ressentit soudain un grand vide. Alors il ordonna aux gardes d’ouvrir la grande porte et retourna d’un pas vif à sa bouteille de malvoisie.

37

Benedetta courait dans les calli étroites, les larmes aux yeux. Elle heurta un grand bonhomme, buta, tomba. En se relevant, elle sentit une douleur au genou, et l’homme lui cria quelque chose. Sa robe s’était déchirée. Elle recommença à courir à perdre haleine, avec la peur de mourir étouffée par ses larmes si elle s’arrêtait.

Il y avait deux semaines maintenant que Mercurio avait disparu. Benedetta l’avait attendu à l’auberge, dans l’espoir absurde qu’il reviendrait. Mais il n’était pas revenu. Elle avait bien pensé aller jusque chez Anna del Mercato, se découvrant cependant incapable de supporter l’idée d’un second refus. Peut-être parce qu’elle était trop fière. Ou trop effrayée. Ou trop faible. Elle se sentait seule comme jamais. Alors elle était restée immobile sur la paillasse de l’auberge, à se faire dévorer par les punaises.

Mais ce matin-là, dans son demi-sommeil, elle avait entendu les crieurs publics annoncer dans les rues que le jour d’application du décret de la Sérénissime sur les Juifs était arrivé. Les Juifs seraient enfermés le soir même, quand sonnerait la Marangona, la grande cloche de Saint-Marc. Alors elle avait décidé d’aller voir, poussée par ce désir caché de souffrir tissé dans la trame de toutes les histoires d’amour. Inconsciemment, elle voulait voir si Mercurio y serait, lui aussi.

Mais elle n’était pas préparée à ce qui était arrivé. À ce qu’elle avait entendu. Tout de suite, elle avait reconnu sa voix. Quand il avait crié à Giuditta qu’il l’emmènerait loin de là, avec une telle passion, Benedetta s’était sentie mourir. Elle avait pris la fuite, dévastée par la douleur, l’humiliation, la haine pour cette imbécile de fille juive.

Elle courait maintenant sous les arcades qui menaient au campo San Bartolomeo. Et tandis qu’elle se réfugiait de nouveau dans l’auberge, grimpait les escaliers quatre à quatre et se jetait sur la paillasse qui grouillait de punaises, elle ne savait pas si elle souffrait par amour ou par orgueil. Une chose était sûre : elle ressentait une jalousie profonde à l’égard de Giuditta, qui avait tout sans avoir rien fait.

« Putain, tu le mérites pas ! », hurla-t-elle avant de fondre en larmes, enfouissant sa figure dans l’oreiller de son.

Cette nuit-là, elle eut du mal à s’endormir. Elle essayait de penser au beau visage de Mercurio, comme si elle voulait se faire souffrir encore plus, mais ses traits s’effaçaient dans son esprit. Seul lui revenait le visage de Giuditta. Elle secouait la tête pour essayer de chasser l’image de sa rivale, comme on chasse un bourdon. Puis au visage de Giuditta commença à se substituer celui de sa mère.

Et quand elle s’endormit, sa mère lui suggéra quoi faire.

À l’aube, elle entra dans un bain public derrière le Rialto et se lava comme elle ne l’avait pas fait depuis des semaines, s’enduisit le corps d’un baume à la lavande, et se frotta les dents avec un emplâtre de menthe et de cédrat.

Puis elle alla chez un boucher et acheta ce dont elle avait besoin.

Sa décision était prise.

Elle alla jusqu’au débarcadère des gondoles et demanda une adresse.

Quand elle descendit de la gondole, elle sentit qu’elle avait la gorge nouée. Elle regarda le Grand Canal comme si elle le voyait pour la première fois. Puis elle se tourna vers le palais qui l’attendait. Elle leva la tête vers ses trois étages, scandés de fines colonnes qui se tordaient deux à deux, comme des ponctuations légères sur la façade de marbre vert et jaune veiné de noir. Les fenêtres avaient des vitres aux verres colorés et plombés. Le mince balcon de l’étage noble était abrité par une ample tenture de toile rayée or et pourpre, soutenue par quatre longs bâtons noirs, laqués, décorés de têtes de lion à la crinière dorée.

Elle irait jusqu’au bout.

Un serviteur en livrée vert émeraude et chausses jaunes s’inclina avec déférence quand elle se présenta à l’entrée. « Son Excellence a donné des instructions pour qu’on vous accompagne dans ses appartements », dit-il pompeusement avant de la guider à l’intérieur du palais.

À droite et à gauche du vestibule plongé dans la pénombre s’ouvraient de grandes pièces qui recueillaient la lumière du jour et en démultipliaient le reflet à travers les vitres des grandes fenêtres. Au fond, une verrière aux montants de fer forgé donnait sur un jardin soigné, avec des haies de buis qui se suivaient comme les murs bas d’un labyrinthe. Au centre, une fontaine obscène représentait une femme à moitié nue qui serrait ses seins entre ses mains, et dont les mamelons envoyaient un jet d’eau offert à un angelot qui lui faisait face, les bras levés.

Benedetta sentit un frisson courir le long de son échine quand elle s’aperçut que l’angelot de la fontaine avait un bras normal et un bras rabougri, sa petite main comme contractée par un spasme.

Elle suivit le serviteur dans le vaste escalier qui déroulait ses paliers à l’intérieur de la demeure princière. Ils atteignirent le premier étage et passèrent une large porte à deux battants, en noyer clair couleur de miel, au sommet de laquelle un saint sculpté dans le marbre dispensait une bénédiction. De là, on accédait directement à la galerie, lumineuse et démesurée, avec cinq portes-fenêtres donnant sur le Grand Canal et un balcon spectaculaire ouvrant de l’autre côté, sur le jardin. Les murs de la galerie étaient couverts de tapisseries et de tableaux, depuis la hauteur des yeux jusqu’au plafond à caissons décoré de fantaisies florales. Un peu partout, suivant un schéma géométrique que Benedetta peinait à comprendre, des fauteuils, des divans, des chaises, des coussins, à la manière orientale.

Des hommes du maître de maison, et des chiens, toutes sortes de chiens, de toutes les tailles, étaient installés de manière désordonnée sur les sièges et les divans. Hommes et animaux avaient la même attitude pleine d’ennui. Il régnait dans la pièce une odeur forte et désagréable. Sur un tapis clair, exactement au centre de la galerie, trônait un énorme étron dont personne ne se souciait.

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