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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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— « Tu sais la nouvelle ? Une dépêche de Pétersbourg : l’Allemagne a déclaré ce soir la guerre à la Russie. »

Bouvier, un orateur de meeting, un homme d’une quarantaine d’années, malingre, au teint gris, se tourna vers Jacques :

— « À quelque chose malheur est bon ! Là-bas, au front, il y aura du travail pour nous autres ! Dès qu’ils nous auront donné des fusils et des cartouches !… »

Jacques ne répondit pas. Il se méfiait de Bouvier, il n’aimait pas son regard fuyant. (Mourlan lui avait dit, un soir, au sortir d’un meeting où Bouvier avait prononcé un discours très violent : « Ce gars-là, moi, je le tiens à l’œil. Un peu trop de ferveur, pour mon goût… Chaque fois qu’il y a des arrestations, il est toujours cueilli dans les premiers ; mais, comme par hasard, il bénéficie toujours d’un non-lieu… »)

— « Le plus rigolo », reprit. Bouvier, avec un rire étouffé, « c’est qu’ils croient nous embarquer dans une guerre nationaliste ! Ils ne se doutent pas que, avant un mois, ce sera la guerre civile ! »

— « Et, avant deux mois, la révolution ! » cria Latour.

Jacques demanda froidement :

— Alors, vous autres aussi, vous vous laissez tous mobiliser ? »

— « Dame ! L’occasion est trop belle ! »

— « Et toi ? » dit Jacques, en s’adressant à Pagès.

— « Parbleu ! »

Ses traits n’avaient pas leur expression habituelle. Il élevait nerveusement la voix. Il avait l’air d’être un peu ivre.

— « Cette guerre », reprit-il, « ce n’est pas notre faute si on n’a pas pu l’empêcher ! Mais, on n’a pas pu. Le fait est là… Au moins, qu’elle soit la fin de cette société moribonde, qui ne s’aperçoit pas qu’elle se suicide elle-même. Il ne tient qu’à nous que le capitalisme ne survive pas au désastre qu’il a voulu ! Cette guerre, qu’elle serve, au moins, à l’évolution sociale ! qu’elle profite à l’humanité ! qu’elle soit la dernière ! qu’elle soit la guerre libératrice ! »

— « Guerre à la guerre ! » gronda une voix.

— « On va se battre », s’écria Odelle. « Mais en soldats de la Révolution, pour le désarmement définitif et l’émancipation des peuples ! »

Hérard, un postier, qui attirait toujours l’attention parce qu’il ressemblait étonnamment à Briand (dont il avait jusqu’à la voix chaude, frémissante de sonorités sourdes), prononça lentement :

— « Oui… Des milliers et des milliers d’innocents vont être sacrifiés ! C’est monstrueux ! Mais la seule chose qui puisse faire accepter cette horreur, c’est de penser que nous allons payer pour l’avenir ! Ceux qui reviendront de ce baptême de sang seront des hommes régénérés… Devant eux, il n’y aura plus rien, que des ruines. Et, sur ces ruines, ils pourront enfin construire la société nouvelle ! »

Jenny, qui était derrière Jacques, vit ses épaules tressaillir. Elle crut qu’il allait intervenir dans le débat. Mais il se retourna vers elle, sans rien dire. Elle fut frappée par l’altération de son visage. Il lui reprit le bras, et s’éloigna du groupe, en la serrant contre lui. Il était heureux qu’elle fût venue : la sensation de sa solitude lui était moins amère. « Non », se disait-il, « non !… Plutôt mourir que d’accepter ce que je désapprouve de toute mon âme ! Plutôt mourir que ce reniement ! »

— « Vous avez entendu ? » dit-il, après une courte pause. « Je ne les reconnais plus. »

À ce moment, Fougerolle qui, durant le colloque à la grille, n’avait pas soufflé mot, les rejoignit :

— « Tu as raison », fit-il, sans préambule, forçant les deux jeunes gens à s’arrêter pour l’entendre. « J’ai même pensé à déserter, moi, pour rester logique avec moi-même. Ainsi, tu vois !… Mais, si je faisais ça, je ne serais jamais sûr de l’avoir fait par conviction, et non par frousse. Parce que, la vérité, c’est que j’ai terriblement peur… Alors, c’est absurde, mais je ferai comme eux : je partirai… »

Il n’attendit pas la réponse de Jacques, et s’éloigna d’un pas ferme.

— « Peut-être qu’il y en a beaucoup d’autres comme lui… », murmura Jacques, rêveur.

Par la rue de Bourgogne, ils longèrent le Palais-Bourbon, pour gagner la Seine.

— « Savez-vous ce qui me frappe ? » reprit-il, après un nouveau silence, « c’est leurs regards, leurs voix, cette sorte d’allégresse involontaire qu’on surprend dans leurs gestes… Au point qu’on se demande : “S’ils apprenaient ce soir que tout s’arrange, qu’on démobilise, est-ce que leur premier mouvement ne serait pas d’être déçus ?…” Et le plus désespérant », ajouta-t-il aussitôt, « c’est toute cette énergie qu’ils mettent au service de la guerre !… Ce courage, ce mépris de la mort ! Toute une force d’âme gaspillée, dont la centième partie aurait suffi à empêcher la guerre, si seulement ils l’avaient mise, à temps, tous ensemble, au service de la paix !… »

Sur le pont de la Concorde, ils croisèrent Stefany, qui marchait seul, tête basse, son nez osseux chevauché de ses grandes lunettes. Il accourait, lui aussi, pour savoir le résultat des négociations.

Jacques lui apprit que l’entretien était interrompu, et devait se poursuivre, un peu plus tard, mais à l’Humanité.

— « En ce cas, je rentre au journal », dit Stefany, en rebroussant chemin.

Jacques demeurait sombre. Il fit quelques pas sans parler ; puis, se souvenant de la prophétie de Mourlan, il toucha Stefany au coude :

— « C’est fini, il n’y a plus de socialistes : il n’y a plus que des socialo-patriotards. »

— « Pourquoi dis-tu ça ? »

— « Je vois qu’ils acceptent tous de partir… Ils croient obéir à leur conscience en sacrifiant leur idéal révolutionnaire au mythe nouveau de la Patrie menacée ! Les plus acharnés contre la guerre sont devenus les plus ardents à courir la faire !… Jumelin… Pagès… Tous !… Même le vieux Rabbe, qui est prêt à s’engager, si on veut de lui ! »

— « Rabbe ? » répéta Stefany, sur un ton interrogatif. Cependant il déclara : « Ça ne me surprend pas… Cadieux part aussi. Et Berthet, et Jourdain. Ils avaient tous leur livret militaire en poche, depuis hier… Gallot lui-même, tout myope qu’il est, a demandé à Guesde d’intervenir au ministère pour qu’on le sorte des riz-pain-sel !… »

— « Le Parti est décapité », conclut Jacques sombrement.

— « Le Parti ? Non, peut-être pas. Mais ce qui est décapité, à coup sûr, c’est la résistance contre les forces de guerre. »

Jacques se rapprocha dans un élan fraternel.

— « Tu penses aussi, n’est-ce pas, que, si Jaurès était encore là… ? »

— « Naturellement, il serait avec nous ! Ou plutôt, le Parti entier serait resté avec lui !… C’est Dunois qui a trouvé la formule juste : La conscience socialiste ne serait pas divisée. »

Ils traversèrent en silence la Concorde, déserte de voitures et qui semblait plus vaste, plus éclairée que de coutume. Le visage bilieux de Stefany tressaillait, sillonné de tics.

Soudain, il s’arrêta. La lueur d’un réverbère découpait d’insolites reliefs sur son visage allongé, et faisait, par éclairs, étinceler ses lunettes sur ses orbites emplies d’ombre.

— « Jaurès ? » fit-il. (Pour prononcer ce nom, sa voix chantante de Méridional prit une inflexion si caressante, si désespérée, que Jacques en eut la gorge nouée.) « Sais-tu ce qu’il a dit, devant moi, jeudi dernier, au moment de quitter Bruxelles ? Huysmans repartait pour Amsterdam et lui faisait ses adieux. Le Patron l’a regardé, brutalement, dans les yeux, et lui a dit : “Écoutez-moi bien, Huysmans. Si la guerre éclatait, MAINTENEZ L’INTERNATIONALE ! Si des amis vous supplient de prendre parti dans le conflit, n’en faites rien : MAINTENEZ L’INTERNATIONALE ! Et, si moi, Jaurès, je viens vous demander de prendre fait et cause pour l’un ou l’autre des belligérants, ne m’écoutez pas, Huysmans ! MAINTENEZ, COÛTE QUE COÛTE, L’INTERNATIONALE !” »

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