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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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— « Pourquoi ? » dit le monsieur, avec bienveillance.

— « Le patron prétend que son argent est déposé en banque, et que la banque a fermé boutique… Ça a fait un beau chambard, vous pensez ! Mais, n’y a rien eu à faire. “Revenez lundi”, qu’il a dit… »

— « Mais oui, lundi on vous paiera tous », affirma la dame héroïque.

— « Lundi ? D’abord, beaucoup sont mobilisés dès demain. Alors, vous vous rendez compte ? Partir, et laisser la femme sans le sou, avec les gosses ? »

— « Vous inquiétez pas », fit avec autorité le monsieur décoré. « Le gouvernement a prévu ça, comme tout le reste. Il y aura des distributions de subsides dans les mairies. Partez tranquilles ! Vos familles sont sous la protection de l’État : elles ne manqueront de rien ! »

— « Vous croyez ? » murmura l’homme, ébranlé. « Pourquoi qu’on le dit pas, alors ? »

Un voisin de Jacques, qui avait eu la chance de pouvoir acheter l’édition spéciale d’un journal du soir, fit allusion à la proclamation que Poincaré adressait « à la Nation française ».

Des mains se tendirent :

— « Montrez ! Montrez ! »

Mais l’autre ne voulait pas se dessaisir de son exemplaire.

— « Lisez ! » commanda le monsieur décoré.

L’homme, un petit vieux à mine chafouine, assujettit son binocle :

— « C’est contresigné par tous les ministres ! » annonça-t-il avec emphase. Puis il commença, sur un ton de fausset : « Soucieux de sa responsabilité, sentant qu’il manquerait à un devoir sacré s’il laissait les choses en l’état, le gouvernement vient de prendre le décret qu’impose la situation. » Il prit un temps : « La mobilisation n’est pas la guerre… »

— « Vous entendez, Jacques », souffla Jenny, d’une voix qui frémissait d’espoir.

Jacques haussa les épaules :

— « Il s’agit de faire entrer les rats dans la ratière… Mais, quand on les tiendra, on les tiendra bien ! »

— « Dans les circonstances présentes », continuait l’homme au binocle, « la mobilisation apparaît au contraire comme le moyen d’assurer la paix dans l’honneur… »

Le silence s’était fait, même aux tables voisines.

— « Plus haut ! » cria quelqu’un, au fond de la salle. Le lecteur se leva pour continuer ; sa voix, par instants, se trouait : nul doute que le pauvre homme eût, en ce moment, l’impression que c’était lui qui parlait au peuple. Il répéta, gravement :

« … la paix dans l’honneur… Le gouvernement compte sur le sang-froid de cette noble nation pour qu’elle ne se laisse pas aller à une émotion injustifiée. »

— « Bravo ! » fit la dame couperosée.

— « Injustifiée ! » murmura Jacques.

— « … Il compte sur le patriotisme de tous les Français, et il sait qu’il n’en est pas un seul qui ne soit prêt à faire son devoir. À cette heure, il n’y a plus de partis. Il y a la France éternelle, la France pacifique et résolue. Il y a la France du Droit et de la Justice, tout entière unie dans le calme, la vigilance et la dignité. »

La lecture avait été suivie d’un silence, qui dura une longue minute. Puis, sur ce thème exaltant, les conversations rebondirent. L’héroïsme de la dame n’était pas un phénomène individuel. Le monsieur décoré était devenu rouge comme sa rosette. Au bout de la table, l’ouvrier sans salaire avait les yeux pleins de larmes. Chacun subissait, avec une note de délectation, l’ivresse collective ; chacun se trouvait soulevé sans effort, transporté au-delà de lui-même, grisé de sublime, prêt au renoncement des martyrs.

Jacques se taisait. Il songeait aux proclamations identiques qu’avaient dû signer, là-bas, à la même heure, les autres responsables, le Kaiser, le tsar ; à ces formules magiques, chargées partout du même pouvoir, et qui sans doute déchaînaient partout le même délire absurde…

Il vit que Jenny repoussait devant elle son assiettée de potage à peine touchée. Alors, il lui fit un signe, et se leva.

Dehors, la pluie avait cessé. Les balcons s’égouttaient. Les ruisseaux, élargis et fangeux, se déversaient dans les égouts, avec un bruit de déglutition ; sur les trottoirs luisants d’eau là foule avait repris sa course désordonnée.

— « Maintenant, à la Chambre », dit Jacques, en entraînant Jenny d’un pas fébrile. « Savoir ce qu’ils fabriquent, là-bas, avec Müller ?… »

Si insensé que cela pût paraître, il n’aurait pas pu affirmer qu’il n’espérait plus.

LXXI

Le Palais-Bourbon était discrètement gardé par des municipaux. Néanmoins, derrière les grilles de la cour, stationnaient plusieurs groupes, vers lesquels Jacques, toujours suivi de Jenny, se dirigea.

Dans l’un d’eux, à la lueur des globes électriques, il avait reconnu la haute silhouette de Rabbe.

— « L’entretien n’est pas terminé », lui expliqua le vieux militant. « Ils viennent de sortir. Ils sont partis dîner. La discussion doit reprendre tout à l’heure. Mais pas ici : dans les bureaux de l’Huma. »

— « Eh bien ? Les premières impressions ? »

— « Pas fameuses… Difficile de se renseigner, d’ailleurs. Ils étaient tous congestionnés, à demi morts de soif, — et muets comme des carpes… Le seul dont j’ai pu tirer quelque chose, c’est Siblot… Et il ne nous a pas caché sa déception. N’est-ce pas ? » ajouta-t-il, s’adressant à Jumelin, qui s’approchait.

Jenny, silencieuse, examinait les deux hommes. Jumelin ne lui plaisait qu’à demi. Ce long visage étroit, suant et blême, cette mâchoire glabre, trop saillante, la façon sèche qu’il avait de parler en hachant les phrases, sans desserrer suffisamment les dents, ces épaules carrées, l’éclat dur de ses prunelles trop petites et trop noires, causaient à la jeune fille une impression de malaise. Le vieux Rabbe, au contraire, avec son front bosselé, ses yeux clairs et tristes dont le regard se posait toujours sur Jacques avec une douceur paternelle, lui inspirait confiance et sympathie.

— « Ce Müller n’a, paraît-il, aucun mandat précis », dit Jumelin. « Il n’apporte aucune proposition ferme. »

— « Alors, pourquoi serait-il venu ? »

— « Uniquement dans un but d’information. »

— « D’information ? » s’écria Jacques. « À l’heure où, sans doute, il n’y a même plus le temps d’agir ! »

Jumelin secoua les épaules :

— « Agir… Tu es drôle !… Crois-tu qu’il est encore possible de prendre des décisions, quand la situation change d’heure en heure ? Tu sais que l’Allemagne, elle aussi, a décrété sa mobilisation générale ? Ça s’est fait, à cinq heures, un peu après nous… Et on dit que, ce soir, elle va déclarer officiellement la guerre à la Russie. »

— « Mais », reprit Jacques, impatiemment, « oui ou non, ce Müller est-il venu pour faire l’union des prolétariats allemand et français ? pour organiser enfin la grève, dans les deux pays ? »

— « La grève ? Sûrement pas », répliqua Jumelin. « Il vient, je crois, simplement pour savoir si le Parti français votera ou ne votera pas les crédits militaires que le gouvernement doit demander aux Chambres, dès lundi. Et c’est tout. »

— « Et ce serait déjà quelque chose », dit Rabbe, « si sur ce point précis, les parlementaires socialistes français et allemands adoptaient une politique semblable. »

— « Pas bien sûr », fit Jumelin, énigmatiquement.

Jacques piétinait sur place.

— « Ce qu’on peut dire », reprit Jumelin, d’un air pénétré, « et ce que, paraît-il, les chefs du Parti ne se sont pas fait faute de répéter sur tous les tons à Müller, c’est que la France a tout mis en œuvre pour éviter la guerre… Jusqu’au dernier moment ! jusqu’à consentir un recul de ses troupes de couverture !… Nous, socialistes français, nous avons du moins notre conscience pour nous ! Et nous avons le droit de considérer l’Allemagne comme l’Etat agresseur ! »

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