Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
Dans la maison, il trouva deux des peaux dont Murdoch lui avait parlé. Il observa ces mues humaines avec un léger dégoût, les touchant du bout du pied. La révulsion de Murdoch était compréhensible ; les peaux sèches et reptiliennes étaient peu ragoûtantes.
Mais ce n’étaient que des choses mortes, inoffensives, et Tyler parvint aisément à les ignorer.
Au sous-sol, il découvrit enfin ce qu’il cherchait : une petite pièce décorée de cartes marines et d’antiques objets de navigation en cuivre avec une vieille table au bois patiné sur laquelle était installée une radio Kenwood d’un modèle tout récent.
Tyler alluma la radio pour s’assurer qu’elle fonctionnait. Le tuner s’éclaira ; les haut-parleurs bourdonnèrent imperceptiblement.
Qui pourrait-il capter ? Y aurait-il des voix, derrière ce murmure, ce souffle ?
Peut-être personne. Ou peut-être le peuple des survivants. Un Américain sur dix mille. Un chiffre qui représentait encore une population conséquente. Et une population qui ne saurait rien de lui. Personne ne serait au courant de l’incident de Stuttgart ou des frasques de ses longues nuits. Personne ne connaîtrait sa piteuse manœuvre d’intimidation contre le Président. Parmi ces gens, il n’aurait en somme aucun passé. Il serait comme neuf. Il pourrait passer pour l’image que lui renvoyait le miroir.
Avec un soin scrupuleux, il bougea le bouton de la radio. Tout d’abord déçu par son mutisme, il persista pendant quatre heures jusqu’à ce que, bien après que la nuit eut enveloppé la ville, il capte faiblement la voix de Joseph Commoner appelant Boston, dans le Massachusetts.
Quand Tyler analysera plus tard les événements qui suivirent, son verdict sera : Je n’aurais pas dû jouer avec ce revolver. C’est à cause du revolver que les choses avaient tourné au vinaigre.
De retour à l’hôtel, il trouva Murdoch en train de préparer des hamburgers sur la plaque. Tyler n’avait pas faim ; son mal de tête avait empiré. Après le dîner, Murdoch apporta une caisse de bières dans la chambre. Tyler s’appliqua à l’imiter, bouteille après bouteille. Une erreur tactique, étant donné les circonstances. L’alcool inhibait son jugement.
Il parla longuement et volubilement, peut-être avec un soupçon d’incohérence, des grandes valeurs qui le transportaient : la loyauté et la santé mentale.
— Au bout du compte, conclut-il, tout se résume à une chose : l’obéissance. Santé mentale et obéissance ne sont qu’une seule et même vertu. Vous n’êtes pas d’accord, monsieur Murdoch ?
Murdoch – dont les nombreuses bières n’avaient certes pas contribué à adoucir l’humeur déjà passablement nerveuse – considéra Tyler d’un œil las.
— Pour être franc, mon colonel, je n’ai strictement rien pigé à votre discours.
— Eh bien, vous n’y allez pas par quatre chemins !
Le ton de reproche de Tyler acheva de faire monter la moutarde au nez de Murdoch.
— Et pourquoi faudrait-il que je prenne des gants ? J’entrave que dalle à vos élucubrations verbeuses. Et je ne vous comprends pas non plus, vous. La moitié du temps, vous avez l’air d’un brave officier à la retraite, et l’autre moitié, j’ai l’impression d’avoir affaire à un vieux prof pédé. Je sais même pas pourquoi on continue cette mascarade. Mon colonel par-ci, mon colonel par-là… Tout ça parce que vous vous pavanez comme si vous aviez un manche à balai dans le cul. Saluez-moi, je suis fantastique. Eh ben merde. C’est pas seulement con, John, c’est malsain.
Tyler fut piqué au vif par la violence de l’algarade.
— Épictète, dit-il.
— Quoi ? fit Murdoch, exaspéré.
— Les Entretiens. « Pourquoi, dans ce cas, marchez-vous comme si vous aviez avalé une baguette en bois ? » Épictète. C’était un stoïcien, un esclave romain affranchi et éduqué. Vous ne devriez pas m’insulter, monsieur Murdoch.
— Je voulais seulement dire…
Mais l’attention de Tyler avait dérivé sur le revolver. Spontanément, dans un geste qui semblait n’appartenir qu’à ses mains, il saisit l’arme.
Les yeux de Murdoch s’écarquillèrent.
C’était un revolver de facture ancienne. Tyler l’ouvrit pour en montrer la chambre à Murdoch.
— Vide, dit-il.
Il prit alors une des balles posées à côté de l’arme et la roula une seconde entre le pouce et l’index avant de la placer dans le barillet.
Du moins fit-il semblant. En fait, il garda la balle au creux de sa paume… mais Murdoch ne s’en aperçut pas.
— Vous connaissez le jeu de la roulette russe ? demanda-t-il.
Il fit tourner le barillet sans le regarder.
Puis leva l’arme contre sa tempe. Il était coutumier du geste, mais jamais encore il ne l’avait accompli en présence d’un témoin. Il en éprouva une sensation étrange, étourdissante, et se sentait curieusement détaché de Murdoch, du monde extérieur en général.
Son regard emprisonna celui de Murdoch alors qu’il appuyait sur la gâchette. Clic.
Il fit de nouveau tourner le barillet.
— C’est l’avantage que j’ai sur vous, espèce de petit crétin dégénéré. Moi, je suis capable de jouer à ça.
Murdoch, spécialiste des armes, visualisait peut-être le mécanisme interne du revolver, la balle qui se place devant le percuteur. Ou peut-être pas.
Clic.
— Je peux le faire sans tressaillir, vous voyez. Maintenant, voyons si vous en êtes capable.
Murdoch se tassa davantage, comme maintenu sur son fauteuil par une main invisible. Sa pomme d’Adam montait et descendait le long de sa gorge sous l’œil fasciné de Tyler. C’était comme si quelque chose, en Murdoch, cherchait à se libérer, quelque chose de plus substantiel qu’un simple mot.
— Mon Dieu, murmura Murdoch d’une voix étranglée, pour l’amour du ciel, n’appuyez pas !
— Voilà pourquoi vous m’appelez « mon colonel ». Vous comprenez ?
— Oui ! Oui, mon colonel !
— Je n’en suis pas si sûr.
Clic.
— Jésus Marie Joseph, rangez ce revolver ! Par pitié, ne me faites pas ça !
Murdoch était vert de peur, paralysé sur son fauteuil aux accoudoirs duquel il s’agrippait désespérément. À la lumière crue de la chambre, sa montre digitale apparaissait clairement. Tyler suivit la progression des chiffres ; il compta trente secondes puis baissa le canon de l’arme.
Il releva les yeux vers Murdoch et sourit.
— Nous partirons demain matin, dit-il.
Murdoch ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit.
Tyler reposa le revolver sur la table.
— Peut-être devriez-vous aller préparer vos affaires, monsieur Murdoch.
Murdoch cligna des yeux, hébété, puis comprit enfin que Tyler venait de lui donner l’autorisation de se retirer. L’épreuve était terminée. Il quitta son fauteuil et s’avança vers la porte sur ses jambes flageolantes, se retourna, jeta un dernier regard ahuri à Tyler avant de sortir en tirant la porte derrière lui.
La migraine de Tyler devenait insupportable.
Plus tard, il lui vint à l’esprit de chercher la balle qu’il avait cachée dans sa paume. Or elle ne se trouvait ni sur le fauteuil, ni dans sa poche, ni sur la table. Finalement, il ouvrit le revolver et trouva la balle dans le barillet – exactement là où il avait cru faire semblant de la mettre. Ce qui le perturba un peu, tout de même. C’était une erreur bien étrange à commettre.
Murdoch, allongé sur son lit dans sa chambre fermée à double tour, passa le reste de la nuit les yeux grands ouverts. Parce que quand il les fermait, il voyait le canon du revolver de Tyler pointé sur lui.