Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
— Je croyais que tu étais humaine !
— Ô mon Dieu, mais je le suis, A. W. ! Je voulais juste rester un peu plus longtemps comme ça. Il se trouve que j’aime ma peau. Il y a une peau dans la nouvelle vie, aussi, tu sais. Ce ne sont pas seulement des anges qui flottent au paradis, mais… je voulais garder ma peau humaine et rester à Loftus encore un peu.
Elle baissa la tête, curieusement honteuse, comme une petite fille surprise en train d’utiliser les fards de sa mère.
— J’aurais dû te le dire !
Il songea à ce qu’il avait vu le matin même, ces enveloppes de parchemin desséché en forme de bras, de main, de doigts. Il regarda Soo. La peau qu’il venait de toucher, de caresser. Il l’imagina vide et pendante comme une vieille défroque, peut-être balayée dans la rue par des bourrasques.
Bordel, songea-t-il. Et dire que je l’ai tenue dans mes bras… Alors que depuis le début…
… depuis le début, elle était l’une d’entre eux…
… l’une d’entre eux, sous sa peau…
— A. W., dit-elle, s’il te plaît, ne pars pas. Je t’en prie ! Laisse-moi expliquer.
Le monstre voulait s’expliquer.
Il secoua la tête, incapable d’émettre le moindre son, et se rua vers la porte, abandonnant la moitié de son uniforme. Il n’en voulait plus, de cet uniforme. Finis les costumes d’opérette. Et il voulait que la pluie froide le lave. Le nettoie de toute cette souillure.
John Tyler posa son revolver sur la table, à portée de main. Voir son arme, cet objet solide et réel, le rassurait. C’était comme un investissement, se disait-il, quelque chose qu’on garde en attendant qu’il prenne de la valeur.
La loyauté. Il méditait sur la loyauté.
Une valeur fondamentale, selon lui. La loyauté constituait l’élément moteur de la normalité. La loyauté ne laissait pas de place à l’intrigue. La loyauté était précise.
Il commençait à mettre en doute la loyauté de Murdoch.
Tyler était assis devant la fenêtre battue par la pluie, la fenêtre qui donnait sur la rue principale de Loftus, quand Murdoch était rentré à l’hôtel.
Une vision pitoyable, grotesque. Torse nu, évitant en sautillant les morceaux de verre qui jonchaient le bitume pour ne pas blesser ses pieds nus.
Pour un peu, il en aurait ri, n’étaient les implications de ce que Murdoch lui avait confié, sans compter ce qu’il ne disait pas… Les découvertes qu’il avait faites dans cette ville. Et sa loyauté douteuse envers lui, Tyler.
Il écouta les bruits en provenance de la chambre voisine. Encore qu’il n’y avait pas grand-chose à écouter. La douche avait coulé longuement avant que la pièce ne retombe dans le silence.
Tyler s’étira le dos sur sa chaise.
Il n’avait pas dormi depuis deux jours, et n’avait pas quitté cette chambre depuis que Murdoch l’avait emmené voir le Serveur se reconstituer. Il était de nouveau visité par sa folie, il en avait conscience, mais avait oublié qu’elle était aussi synonyme de lucidité. Aux prises avec sa folie, il avait la capacité de voir les choses telles qu’elles étaient réellement, de prendre des décisions qui nécessitaient un état de clairvoyance particulier.
Il était même prêt à admettre que cette folie pouvait ressembler à celle de Sissy, le seul héritage qu’elle lui aurait légué. Sissy entendait des voix ; or, ce soir, il avait lui-même perçu une confusion de voix à la limite de l’intelligibilité ; s’il écoutait attentivement, des mots pourraient peut-être jaillir de ce brouhaha indistinct. Les mêmes mots, sait-on jamais, que ceux qui avaient à la fois effrayé et exalté sa mère. Mais Tyler ne s’intéressait pas aux voix. Elles constituaient ce que les médecins nommaient un « épiphénomène », c’est-à-dire des symptômes secondaires, telle l’étrange stérilité de la lumière jaune rayonnant des ampoules électriques de la chambre, ou l’odeur âcre du tabac froid qui imprégnait le mobilier. Sissy avait pu être abusée par de telles vétilles. Mais pas lui.
Il s’intéressait en revanche à la lucidité, à la vitesse de ses pensées. Il avait la capacité de voir la toile complexe des fils qui liaient les événements entre eux.
C’était à la fois hideux et très beau.
Le colonel Tyler l’examinait, la tournait, la retournait dans son esprit, cette toile scintillante. Et le jour, en tapinois, s’apprêtait à poindre.
La pluie tombait maintenant depuis quarante-huit heures.
Murdoch frappa à sa porte tôt le lendemain matin.
Tyler se leva et ouvrit au moment où Murdoch s’apprêtait à frapper une seconde fois.
— Mon colonel, dit Murdoch, j’ai réfléchi, et je crois que vous avez raison. Nous devrions quitter cette ville au plus vite.
Tyler prit le temps d’observer le sergent des pieds à la tête.
— Vous avez une mine épouvantable, monsieur Murdoch. On dirait que vous n’avez pas fermé l’œil de la nuit.
Murdoch haussa les épaules.
— Excusez-moi, mon colonel, mais vous n’avez pas particulièrement l’air frais, non plus.
— Il pleut encore, dit Tyler, savourant la situation.
— Oui, mon colonel, mais…
— Vous m’avez convaincu, vous savez : on ne devrait pas naviguer dans ces montagnes par un temps pareil.
— Mais vous l’avez dit vous-même, mon colonel : on ne va pas se laisser intimider par une malheureuse averse. Je pense que…
— Non, non. Vous avez été très persuasif. Nous devons nous montrer prudents. Si on s’embourbe dans un fossé, aucun garagiste ne viendra nous dépanner. Nous vivons dans un nouveau monde, monsieur Murdoch.
— D’accord, mon colonel, insista pitoyablement Murdoch. Mais…
— Nous pouvons très bien rester un jour de plus.
Murdoch parut capituler. Il baissa la tête.
— Bien, mon colonel.
— Ou plus longtemps.
— Plus longtemps, mon colonel ?
— Tout dépendra du temps.
Cette menue victoire remonta le moral de Tyler. Dans l’après-midi, il se sentit suffisamment en forme pour braver la pluie. Il traversa la rue et s’engouffra dans un magasin de sport où il trouva un ciré jaune. Il l’enfila aussitôt pour aller en reconnaissance dans le voisinage de l’hôtel.
La ville n’était pas grande ; il risquait de ne pas tomber sur ce qu’il cherchait. Mais sait-on jamais ?
Il déambula dans les rues, le regard rivé sur les toits, en quête d’une antenne.
Certaines maisons étaient équipées d’antiques antennes de télévision. Ailleurs, des antennes paraboliques trônaient au centre des pelouses comme d’énormes champignons. La plupart, sans doute, captaient les chaînes câblées. Mais Tyler s’en moquait. Ce n’était pas une antenne de télévision qu’il cherchait. Il poursuivit ses recherches, étrange silhouette solitaire dans son ciré jaune, seule tache de couleur mouvante dans ces rues grises et vides.
À 17 heures, la nuit commençait déjà à tomber. Tyler s’apprêtait à rebrousser chemin quand il regarda sur sa gauche dans une des étroites rues d’un quartier plus résidentiel : une tour se profilait en flèche dans le ciel noir d’encre. Une tour de radio avec une antenne.
Un sourire éclaira le visage mouillé du colonel. Il se dirigea rapidement vers la maison concernée dont il ouvrit la porte d’un coup de pied. La lumière jaillit quand il appuya sur l’interrupteur. Étonnant, songea-t-il, que l’électricité fonctionne toujours. Étrange, même… Dans toutes ces petites villes perdues qu’ils avaient traversées, les prises continuaient à offrir du cent dix ou deux cent vingt volts aussi consciencieusement qu’auparavant. Si ce n’était pas plus… Il y avait un mystère là-dessous, mais Tyler le relégua dans un coin de son esprit. Il serait temps d’y réfléchir plus tard.