Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Le processus de formation d’un droit étatique s’effectue par le biais des anciennes coutumes et leur remplacement progressif. Vassili Tatichtchev, qui a recours, pour son Histoire de Russie depuis les temps ancestraux, à des chroniques disparues par la suite, rapporte un dialogue entre Ivan III et le métropolite. En 1491, le grand-prince ordonne à ses frères, les princes patrimoniaux, d’envoyer des troupes en aide au khan Menghi-Ghireï, alors allié de Moscou. Le prince Andreï d’Ouglitch, lié, comme ses autres frères, par contrat à Ivan III, refuse d’obtempérer. Lorsque Andreï arrive ensuite à Moscou, il est d’abord accueilli chaleureusement, puis jeté en prison. Ivan refusera d’accéder à la demande du métropolite et de le libérer, en expliquant : « Quand je mourrai, il [Andreï] fera en sorte d’obtenir le titre de grand-prince… s’il y parvient, mes fils en seront indignés, ils se mettront tous à se battre entre eux et les Tatars frapperont la Terre russe, ils l’incendieront, feront des captifs et imposeront à nouveau le tribut ; le sang chrétien coulera comme avant et tous mes efforts seront vains, vous redeviendrez esclaves des Tatars14. »
Ivan III, qui a mis un terme au « joug » tatar, se soucie désormais, non plus de sa votchina, la principauté de Moscou, mais de la Terre russe. Les méthodes employées restent cependant les mêmes, celles utilisées par son père, Vassili II l’Aveugle. Le fils d’Ivan, Vassili III, craignant, sur son lit de mort, que son frère, le prince Iouri, ne porte atteinte au trône et ne tente de l’arracher à l’héritier légitime encore en bas âge – le futur « Terrible » –, demande aux boïars de prendre les mesures qui s’imposent. Vassili III a à peine rendu l’âme que son frère est assassiné en prison15.
L’hésitation entre les deux principes – un maître et propriétaire indépendant, ou le détenteur d’un pouvoir étatique suprême – caractérise les règnes d’Ivan III, Vassili III et Ivan IV, autrement dit du père, du fils et du petit-fils qui couvrent à eux trois plus d’un siècle d’histoire de la Grande-Russie, « conduisant l’État à de profonds bouleversements et la dynastie des rassembleurs à sa perte16 ».
5 La régence des Sept-Boïars
L’hydre aux multiples têtes de l’aristocratie ne régna guère sur la Russie.
Nikolaï KARAMZINE.
L’auteur des Notes sur l’ancienne et la nouvelle Russie, écrites en 1811, songe, en évoquant le court règne de « l’hydre aux multiples têtes de l’aristocratie », à des événements survenus au début du XVIIe siècle. Mais on peut reprendre la même terminologie pour les événements qui suivent la mort de Vassili III. À cette différence près que « l’hydre » compte, selon des calculs effectués à l’époque, sept têtes dans les années 1535. La période qui suit la mort de Vassili III et précède l’avènement de son héritier, âgé de trois ans au moment où son père disparaît, a reçu le nom de Semiboïarchtchina : la régence des Sept-Boïars.
Le Soudiebnik de 1497 divise la population en deux catégories : les « hommes de service » (sloujilyïé lioudi) et les autres. Il y est dit également que le Soudiebnik a été « rédigé par Ivan Vassilievitch, grand-prince de toute la Russie, avec l’aide de ses enfants et des boïars ». La structure de la société est relativement complexe. Les grades de service (le Razriad – les rapports de service entre les diverses familles – se divise hiérarchiquement en grades – tchins) se répartissent en deux types principaux : les « hommes de service » (sloujilyïé) à proprement parler et les doumnyïé, qui occupent les plus hautes fonctions de l’État et siègent au conseil du prince, la Douma. Les doumnyïé se répartissent en boïars, okolnitchis (conseillers privés) et doumnyïé dvorianié (gentilshommes de la Douma). Les « grades de service » de Moscou (la capitale) se distinguent de ceux des autres villes ; tous constituent le haut commandement de l’armée. Un deuxième échelon du Razriad comprend les grades « taillables », ceux soumis à l’impôt. Ils se subdivisent à leur tour en possadskié et ouïezdnyïé : les premiers regroupent les citadins et les gens des faubourgs (possad), les seconds ceux qui travaillent la terre et vivent dans les districts ruraux (ouïezd).
Les « hommes de service » servent directement le souverain, les grades « taillables » le servent indirectement, en payant les redevendances qui alimentent le trésor.
Les boïars se composent de la caste supérieure des serviteurs du grand-prince ; ils ont des relations personnelles avec lui, qui rappellent celles des princes de l’ancienne Rus avec leur droujina. Ces rapports impliquent que le prince accorde à ses serviteurs certains privilèges : terres cédées en votchinas, avantages dans le paiement du tribut, etc. Au fur et à mesure que se désagrège le système des oudiels, essentiellement parce qu’ils sont « avalés » par le prince moscovite, la couche des boïars grossit, au détriment des princes patrimoniaux. V. Klioutchevski a calculé qu’au XVIe siècle, sur deux cents familles boïars, seules soixante-dix étaient sans titres. Ivan le Terrible pourra donc écrire à plein droit au roi de Suède : « Nos boïars et gouverneurs (namestniks) sont les fils et petits-fils des plus anciens de nos grands souverains, d’autres sont les enfants des tsars de la Horde, les frères de la couronne polonaise et du grand-duché de Lituanie, ou encore sont natifs et petits-fils des grandes principautés de Tver, Riazan et Souzdal, ou d’autres grands États, mais ils ne sont pas de simples gens. »
La naissance, la possession de vastes domaines fondent l’aristocratie à s’opposer aux velléités de pouvoir absolu manifestées par les princes de Moscou. Leur résistance passe avant tout par la défense de leurs droits et de leurs privilèges. Au nombre des privilèges essentiels, la participation à la conduite des affaires de l’État, par le biais de l’appartenance à la Douma des Boïars. Les princes de Kiev consultaient constamment les membres les plus illustres de leur droujina – une coutume dont la Rus moscovite a hérité. Le grand-prince réunit la Douma, chaque fois qu’il doit prendre une décision importante. Au XVIe siècle, soixante-dix représentants de la haute aristocratie ont le droit de siéger à la Douma des Boïars, dont quarante princes titrés. Toutefois, le grand-prince peut convier qui il souhaite au conseil. Cela apparaît nettement dans la définition des divers rangs de la Douma ; elle comporte en effet : des boïars, des okolnitchis (de okolo, proche ; ce sont des hommes proches du prince et choisis par lui) ; des doumskié dvorianié (gentilshommes de la Douma), là encore, choisis par le prince, sur d’autres critères que la naissance.