À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1989
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2221056523
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]». Краткое содержание книги:
Le Peuple survivait à l’abri de son cocon souterrain, génération après génération. Et voilà que le Printemps, annoncé par la Tradition, était revenu. Le Peuple devait sortir et aller recueillir son héritage dans la glorieuse cité de Vengiboneeza. Mais était-il encore humain ?
Lakkamai se mit à remuer plus rapidement en elle et elle s’accrocha à lui, enfonçant les doigts dans les muscles fermes qui jouaient sous l’épaisse fourrure de son dos.
Ce n’était pas tout à fait comme dans son rêve. Mais ce n’était pas non plus du tout comme le souvenir qu’elle avait gardé de ses étreintes avec Samnibolon, Binigav et Moarn. La communion n’était ni aussi profonde ni aussi pleine que dans le couplage — comment aurait-il pu en aller autrement ? — mais c’était beaucoup plus profond que ce qu’elle pensait qu’un accouplement pourrait lui apporter. Elle resserra son étreinte et songea avec un étonnement émerveillé que cela allait au-delà d’un simple accouplement, que c’était l’union d’un véritable couple. Mais, dans cet instant d’émerveillement, une voix discordante s’éleva dans son âme : Qu’ai-je fait ? Que va dire Koshmar ?
Les questions restèrent sans réponse et Torlyri se fondit dans le merveilleux silence qu’était l’âme de Lakkamai. Au bout d’un long moment, elle s’écarta de lui et ils demeurèrent étendus côte à côte, ne se touchant que par le bout des doigts.
Elle eut envie d’approcher de lui la pointe de son organe sensoriel, mais elle se dit que cela ressemblerait trop au couplage. Que ce serait un couplage. Elle avait déjà une compagne de couplage, et c’était Koshmar. Mais Lakkamai était son compagnon.
Torlyri tourna et retourna cette pensée dans sa tête.
Lakkamai est mon compagnon. Lakkamai est mon compagnon.
Elle avait trente-deux ans, elle était la femme-offrande de la tribu depuis de longues années et, d’un seul coup, après si longtemps, elle avait un compagnon. Comme tout cela était étrange.
Par un jour d’hiver froid et lumineux, tandis que le dernier orage venait de disparaître à l’orient et que le prochain n’était pas encore arrivé de l’occident, Hresh partit encore une fois explorer la sinistre bâtisse qu’il nommait la Citadelle. C’était l’idée de Taniane et elle l’accompagnait. Elle l’accompagnait très souvent ces derniers temps et Koshmar ne refusait plus de le laisser partir fouiller dans les ruines sans un garde du corps. De son côté, Hresh avait rapidement accepté l’intégration de Taniane au groupe des Chercheurs. La proximité de la jeune fille le mettait encore un peu mal à l’aise, mais, en même temps, il éprouvait un plaisir troublant à être seul avec elle dans les quartiers les plus éloignés de la cité.
Hresh ne tenait pas particulièrement à retourner voir la Citadelle. Il pensait maintenant savoir à quoi elle avait servi et il redoutait d’en avoir la confirmation. Mais Taniane était fascinée par l’étrange bâtiment et elle avait insisté pour s’y rendre jusqu’à ce que Hresh cède à ses prières. Et il n’osait pas lui expliquer pourquoi il préférait ne pas s’en approcher. Mais, ayant accepté d’y aller, il était bien décidé cette fois à percer à tout prix le mystère de la Citadelle. Ne rien lui dire, mais lui faire voir. Et qu’elle en tire ses propres conclusions. Le moment était peut-être venu de partager une partie de la terrible vérité qu’il avait jalousement gardée jusqu’alors. Et c’était peut-être avec Taniane qu’il convenait de la partager.
La montée vers la Citadelle était des plus ardues. Pavé de dalles grises soulevées en tous sens par les affaissements de terrain et les séismes, le chemin était rendu glissant pendant les pluies d’hiver par une épaisse couche d’algues vertes. Taniane perdit l’équilibre à deux reprises et Hresh dut la rattraper, une première fois par le bras, l’autre par la hanche et le bas du dos. Après chacun de ces contacts, il éprouvait des picotements dans les doigts, une sensation de chaleur dans les reins et une démangeaison dans son organe sensoriel. Il se prit à espérer qu’elle glisserait une troisième fois, mais il n’en fut rien.
Ils atteignirent le sommet de l’éminence et s’engagèrent sur le plateau d’où la Citadelle dominait Vengiboneeza dans sa majestueuse solitude. Hresh traversa le tapis d’herbe dense et courte qui entourait l’édifice et s’avança jusqu’au bord du plateau. La cité immense s’étendait devant lui, baignée par la lumière laiteuse de l’hiver. Il voyait les souches blanches de bâtiments effondrés, des ponts fragiles réduits à l’état de décombres, des avenues au tracé rectiligne et au dallage luisant, veiné de traînées bleuâtres ou verdâtres. Taniane s’approcha tout près de lui, le souffle encore court après l’effort de l’ascension.
— J’ai vu tout cela quand la cité était encore vivante, dit Hresh après un moment de silence.
— Je sais. Haniman me l’a dit.
— C’était absolument stupéfiant. Il se passait tant de choses en même temps, il y avait tant de gens, tant d’énergie. Oui, stupéfiant. Mais très déprimant aussi.
— Déprimant ?
— Avant de voir la Grande Planète, je n’imaginais pas ce que pouvait être une véritable civilisation. Et je ne soupçonnais pas à quel point nous en sommes encore loin. Je croyais que ce serait comme un cocon, en beaucoup plus grand, bien sûr, avec beaucoup plus de gens faisant beaucoup plus de choses. Mais ce n’est pas cela, Taniane. Il y a une différence de qualité autant que de quantité. Il existe un certain seuil à partir duquel une civilisation prend son essor, commence à produire sa propre énergie, à se développer toute seule et non simplement grâce aux activités de ceux qui la composent. Est-ce que tu me suis ? Notre tribu est beaucoup trop petite pour en arriver là. Nous avons nos petites activités à accomplir quotidiennement et, le lendemain, nous recommençons la même chose. Mais il n’y a pas ce sentiment de virtualité, de transformation, de développement accéléré. Il nous faudrait être beaucoup plus nombreux. Et même pas quelques centaines, mais des milliers… des millions.
— Nous y arriverons un jour, Hresh.
— Ce jour est encore très éloigné, dit-il avec un haussement d’épaules. Et nous avons encore tant à faire.
— La Grande Planète non plus n’était pas très peuplée au début.
— C’est ce que je ne cesse de me répéter.
— C’est donc cela qui te troublait tellement depuis le jour où tu as eu cette vision ?
— Non, répondit Hresh. Ce n’est pas cela. C’est encore autre chose.
— Tu ne veux pas m’en parler ?
— Non. Je ne peux en parler à personne.
Elle le regarda longuement sans rien ajouter. Puis un sourire s’épanouit sur son visage et elle posa délicatement la main sur son épaule. Hresh ne put réprimer un frisson, mais il espéra qu’elle n’avait rien remarqué.
Il se retourna et observa la Citadelle, ses murs nus et massifs d’un noir verdâtre, ses gigantesques colonnes de pierre et son toit bas, pesant et légèrement incliné. Il émanait de cet édifice un sentiment de force, de puissance, voire d’arrogance et d’assurance colossale. Hresh ferma les yeux et il vit les formes spectrales des humains au corps fluet et glabre de sa vision traverser les murailles aveugles avec un simple contact du doigt, comme si elles n’avaient pas plus de densité qu’un voile de brume. Comment réussissaient-ils à le faire ? Comment était-ce possible ?
— Tourne-toi, dit-il brusquement.
— Pourquoi ?
— J’ai quelque chose à faire et je ne veux pas que tu regardes.
— Tu deviens tellement mystérieux, Hresh !
— Je t’en prie, dit-il.
— Tu vas faire quelque chose avec la Pierre des Miracles ?
— Oui, dit-il d’un ton irrité.
— Tu n’as pas besoin de la cacher.
— Je t’en prie, Taniane.
Elle fit une grimace et lui tourna le dos. Hresh sortit le Barak Dayir de sa ceinture et, après une brève hésitation, il appliqua sur la pierre l’extrémité de son organe sensoriel. L’intense musique s’éleva aussitôt dans les gouffres et les abîmes de l’air et son âme en fut remplie. Le corps parcouru de longs tremblements, il s’appropria la puissance de la pierre, il en régla le pouvoir et des tourbillons de lumière rouge, jaune et blanche commencèrent à briller sur les murs de la Citadelle. Des entrées, songea-t-il.