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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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— Pauvre Freylis !

— Tu n’as pas à me plaindre, Tisana. Ce qui m’est arrivé était préférable. Cela m’a fait souffrir, mais pendant peu de temps. Il ne valait pas cher, et je l’aurais découvert tôt ou tard. De toute façon, j’aurais fini par le quitter, mais maintenant je serai interprète des rêves et je serai au service du Divin, alors qu’autrement je n’aurais été utile à personne. Tu comprends ?

— Oui.

— Et je n’avais pas vraiment besoin d’être la femme de quelqu’un.

— Moi non plus, dit Tisana.

Elle huma son vin, eut l’air satisfaite et commença à débarrasser l’établi, rebouchant méticuleusement les fioles et les rangeant dans un ordre précis. Freylis était si gentille, se dit-elle, si douce, si tendre, si compréhensive. Autant de vertus féminines. Tisana ne trouvait en elle-même aucun de ces traits de caractère. Son âme était plutôt telle qu’elle imaginait être celle d’un homme, solide, rude, lourde, forte, capable de résister à toutes sortes de tensions mais pas très souple et assurément insensible aux nuances et aux questions de délicatesse. Tisana savait que les hommes n’étaient pas vraiment ainsi, pas plus que les femmes n’étaient invariablement des parangons de finesse et de sensibilité, mais cette idée n’était pas dépourvue d’une certaine vérité grossière et Tisana s’était toujours jugée trop grosse, trop robuste, trop carrée pour être véritablement féminine. Alors que Freylis, petite, frêle et pétillante de vie, âme de vif-argent et esprit de colibri, lui semblait presque appartenir à une espèce différente. Et Freylis ferait une magnifique interprète des rêves, pénétrant intuitivement l’esprit de ceux qui viendraient la consulter et leur révélant de la manière qui leur serait la plus utile ce qu’ils auraient le plus besoin de savoir. Quand ils s’adressaient de différentes manières à l’esprit des dormeurs, la Dame de l’Ile et le Roi des Rêves s’exprimaient souvent en termes sibyllins et déconcertants et c’était la tâche de l’interprète des rêves de servir d’intermédiaire entre ces imposantes Puissances et les milliards d’habitants de la planète en déchiffrant, en interprétant et en guidant. Il y avait là une terrifiante responsabilité. L’interprète pouvait déterminer ou transformer le destin d’un être. Freylis se débrouillerait bien : elle savait exactement quand il fallait être sévère ou désinvolte et quand la consolation et la cordialité étaient nécessaires. Comment avait-elle appris ces choses ? Par son engagement dans la vie, cela ne faisait aucun doute, par son expérience du chagrin, des déboires, de l’échec et de la défaite. Même sans connaître beaucoup de détails du passé de Freylis, Tisana discernait dans les yeux gris et froids de la femme menue la présence de ce savoir qui avait coûté tant de peine et qui, plus que les techniques et les artifices qu’elle apprendrait au chapitre, lui serait précieux dans l’exercice de la profession à laquelle elle se destinait. Tisana nourrissait de sérieux doutes sur sa propre vocation à l’interprétation des rêves, car elle avait réussi à échapper à tous les bouleversements passionnels qui façonnaient les Freylis de ce monde. Sa vie avait été trop paisible, trop facile, trop – qu’avait dit Freylis ? – stable. Le genre de vie que l’on menait à Falkynkip, debout avec le soleil, vaquer aux travaux du ménage, manger, travailler, s’amuser et se coucher le ventre plein et le corps las. Nulle tempête, nulle perturbation, nulle grande ambition entraînant sa propre ruine. Pas de véritable douleur non plus, alors comment pourrait-elle vraiment comprendre les souffrances de ceux qui souffraient ? Tisana pensa à Freylis et à son amoureux perfide, la trahissant du jour au lendemain parce que ses projets à demi formés ne s’accordaient pas parfaitement avec les siens ; puis elle pensa à ses propres petites aventures de cour de ferme, si légères, si frivoles, une simple camaraderie, deux individus se rapprochant pendant quelque temps avec indifférence, puis se séparant avec la même indifférence, sans anxiété, sans tourments. Même quand elle faisait l’amour, ce qui était censé être la communion absolue, c’était simple et banal, l’étreinte de deux corps sains et bien découplés, un accouplement facile, des membres qui s’agitaient, quelques mouvements de va-et-vient, des soupirs et des gémissements, un bref frisson de plaisir, et l’on se dégageait, et l’on se séparait. Rien d’autre. Tisana avait réussi à se glisser à travers la vie sans être marquée, sans être touchée, sans être détournée. Comment après cela pouvait-elle être utile à autrui ? La confusion de leurs idées et leurs conflits ne signifieraient rien pour elle. Et elle comprit que c’était peut-être ce qu’elle craignait dans l’Épreuve : qu’on finisse par lire dans son âme et par s’apercevoir qu’elle était incapable de devenir interprète parce qu’elle était si simple et si innocente, qu’on découvre enfin sa duperie. Quelle ironie de s’inquiéter maintenant parce qu’elle avait mené une vie sans inquiétude ! Ses mains commencèrent à trembler. Elle les leva et les regarda : des mains de paysanne, de grosses mains stupides à la peau rêche et aux doigts épais qui tremblaient comme des marionnettes dont on tire les ficelles. Freylis, voyant son geste, baissa les mains de Tisana et les serra dans les siennes, réussissant à peine à les entourer de ses petits doigts fins.

— Détends-toi, souffla-t-elle d’un ton véhément. Tu n’as aucune raison de te tracasser.

Tisana hocha la tête.

— Quelle heure est-il ?

— Il est l’heure pour toi d’aller retrouver tes novices et pour moi de mes observances.

— Oui. Oui. Bon, allons-y.

— Je te verrai plus tard. Au dîner. Et je resterai cette nuit avec toi pour la veillée des rêves, d’accord ?

— Oui, dit Tisana. Cela me ferait très plaisir.

Elles sortirent de la cellule. Dehors, Tisana se hâta de traverser la cour jusqu’à la salle de réunion où une douzaine de novices l’attendaient. Il ne restait plus de trace de la pluie : toute l’eau s’était évaporée à la chaleur implacable du soleil du désert. À midi, même les lézards se cachaient. Alors qu’elle approchait de l’autre extrémité du cloître, une préceptrice sortit, une femme de Piliplok, nommée Vandune et presque aussi âgée que la Supérieure. Tisana lui sourit et poursuivit son chemin, mais la préceptrice s’arrêta et la rappela.

— C’est demain le grand jour ? demanda-t-elle.

— J’en ai bien peur.

— T’a-t-on dit qui te ferait passer l’Épreuve ?

— On ne m’a rien dit, répondit Tisana. On m’a laissée dans l’incertitude totale.

— Comme il se doit, dit Vandune. L’incertitude est bonne pour l’âme.

— Cela vous est facile de dire ça, grommela Tisana tandis que Vandune s’éloignait pesamment.

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