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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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Tisana entra dans sa cellule, se baissant pour passer sous la voûte basse de blocs de pierre bleutée, et s’appuya pendant quelques instants contre le mur rugueux pour laisser la tension se retirer d’elle. La cellule était minuscule, à peine assez grande pour contenir un matelas, un lavabo, un meuble de rangement, un établi et une petite bibliothèque ; et Tisana, solide et bien en chair, avec le corps robuste et sain de la campagnarde qu’elle avait été, remplissait presque la petite pièce. Mais elle s’était accoutumée à son exiguïté et la trouvait curieusement rassurante. Comme était rassurante la routine du chapitre, la succession quotidienne d’étude, de travail manuel et d’instruction et – depuis qu’elle avait atteint le rang de professe – les leçons données aux novices. Au moment où la pluie avait commencé, Tisana était en train de préparer le vin des rêves, besogne à laquelle elle consacrait une heure tous les matins depuis deux ans, et qu’elle reprit, ravie des difficultés de la tâche. En cette journée d’anxiété, c’était une diversion bienvenue.

Tout le vin des rêves utilisé sur Majipoor était produit ici, par les postulantes et les professes du chapitre de Velalisier. Pour le faire il fallait des doigts plus agiles et plus fins que ceux de Tisana, mais elle y était tout de même devenue experte. Disposées devant elle se trouvaient les petites fioles contenant les herbes, les minuscules feuilles grises de muorna, les succulentes racines de vejloo, les baies séchées de sithereel et le reste des vingt-neuf ingrédients qui provoquaient la transe permettant la compréhension des rêves. Tisana s’affaira à les broyer et à les mélanger – ce devait être fait dans un certain ordre, sinon les réactions chimiques ne se produiraient pas – puis à allumer le feu et faire brûler le mélange jusqu’à ce qu’il soit réduit en poudre, à le dissoudre dans l’eau-de-vie et à ajouter l’eau-de-vie au vin. Au bout d’un moment, l’intensité de sa concentration l’aida à se détendre et même à retrouver sa bonne humeur.

Elle sentit en travaillant une douce respiration derrière elle.

— Freylis ?

— Je peux me permettre d’entrer ?

— Bien sûr. J’ai presque fini. Sont-elles toujours en train de danser ?

— Non, non. Tout est redevenu normal. Le soleil brille de nouveau.

Tisana agita le vin sombre et épais dans le flacon.

— À Falkynkip, dit-elle, là où j’ai passé mon enfance, le temps est chaud et sec aussi. Pourtant nous ne laissons pas tout tomber pour aller gambader dès qu’il commence à pleuvoir.

— À Falkynkip, dit Freylis, les gens ne s’étonnent de rien. Un Skandar à onze bras ne les exciterait pas. Si le Pontife arrivait en ville et faisait le poirier sur la plaza, il n’attirerait pas une grosse foule.

— Oh ? Tu y es allée ?

— Une fois, quand j’étais petite. Mon père envisageait de faire de l’élevage. Mais il n’avait pas le tempérament pour cela et au bout d’un an nous sommes retournés à Til-omon. Mais il n’arrêtait pas de parler des gens de Falkynkip, lents, flegmatiques et posés.

— Et je suis comme ça aussi ? demanda Tisana avec une pointe de malice.

— Tu es… disons, extrêmement stable.

— Alors, pourquoi suis-je inquiète pour demain ? La petite femme s’agenouilla devant Tisana et lui prit les deux mains.

— Tu n’as pas à t’inquiéter, dit-elle doucement.

— L’inconnu est toujours effrayant.

— Ce n’est qu’une épreuve, Tisana !

— L’ultime épreuve. Et si je la rate ? Et si je laisse voir un horrible défaut de caractère qui montre que je suis absolument inapte à devenir interprète ?

— Et alors ? demanda Freylis.

— Alors, j’aurai perdu sept ans. Alors, je rentre piteusement à Falkynkip comme une imbécile, sans métier et sans aptitudes, et je passe le reste de ma vie à préparer de la pâtée sur la ferme de quelqu’un d’autre.

— Si l’Épreuve montre que tu n’es pas apte à devenir interprète, dit Freylis, il te faudra être philosophe. Nous ne pouvons laisser des incapables accéder à l’esprit des gens, tu sais. D’ailleurs, tu n’es pas inapte à être interprète, l’Épreuve ne sera pas un problème pour toi et je ne comprends pas pourquoi tu te mets dans tous tes états.

— Parce que je n’ai pas la moindre idée de ce que ce sera.

— On fera probablement une interprétation avec toi. On te fera boire le vin, on regardera dans ton esprit et on verra que tu es forte, sage et bonne, puis on arrêtera l’expérience et la Supérieure te donnera l’accolade et t’annoncera que tu as réussi et ce sera tout.

— Tu en es sûre ? Le sais-tu ?

— C’est une supposition raisonnable, non ?

— J’en ai entendu d’autres, fit Tisana en haussant les épaules. Que l’on te fait quelque chose qui te met face à face avec ce que tu as accompli de pire dans ta vie. Ou avec ce qui te fait le plus peur au monde. Ou encore avec ce que tu redoutes avant tout que les autres découvrent en toi. Tu n’as pas entendu ces histoires ?

— Si.

— Et si c’était la veille de ton Épreuve, ne serais-tu pas un peu énervée aussi ?

— Ce ne sont que des histoires, Tisana. Personne ne sait en quoi consiste vraiment l’Épreuve, sauf celles qui ont été reçues.

— Et celles qui ont échoué.

— Connais-tu quelqu’un qui ait échoué.

— Eh bien… je suppose…

— Je soupçonne que l’on élimine celles qui ne sont pas douées bien avant qu’elles ne deviennent professes, dit Freylis en souriant. Et même avant qu’elles ne deviennent postulantes.

Elle se leva et commença à jouer avec les fioles d’herbes sur l’établi de Tisana.

— Quand tu seras interprète, demanda-t-elle, tu retourneras à Falkynkip ?

— Je pense.

— Tu aimes tellement cette ville ?

— C’est mon pays.

— Le monde est tellement vaste, Tisana. Tu pourrais aller à Ni-moya ou à Piliplok, ou rester à Alhanroel, ou même aller vivre sur le Mont du Château…

— Falkynkip me conviendra, dit Tisana. J’aime ses routes poussiéreuses. J’aime ses collines rousses et sèches. Je ne les ai pas vues depuis sept ans. Et on a besoin d’interprètes des rêves à Falkynkip. Pas dans les grandes villes. Tout le monde veut être interprète à Ni-moya ou à Stee, tu le sais bien. Je préfère aller à Falkynkip.

— As-tu un amoureux qui t’attends là-bas ? demanda timidement Freylis.

— Pas de danger ! grogna Tisana. Après sept ans ?

— J’en avais un à Til-omon. Nous allions nous marier, construire un bateau et faire le tour de Zimroel, pendant trois ou quatre ans, puis peut-être remonter le fleuve jusqu’à Ni-moya, nous y installer et ouvrir une boutique sur le Portique Flottant.

Cela stupéfia Tisana. Depuis tout le temps qu’elle connaissait Freylis, c’était la première fois qu’elles parlaient de ce genre de chose.

— Que s’est-il passé ?

— J’ai reçu un message qui m’a dit que je devais devenir interprète des rêves, répondit posément Freylis. Je lui ai demandé ce qu’il en pensait. Je n’étais même pas sûre de le faire, tu vois, mais je voulais avoir son avis, et dès l’instant où je le lui ai dit, j’ai compris la réponse. Il en est resté pantois, et un peu irrité, comme si le fait que je devienne interprète des rêves contrecarrait ses projets. Ce qui était le cas, naturellement. Il m’a demandé de lui laisser un ou deux jours pour y réfléchir. Je ne l’ai jamais revu. Un de ses amis m’a dit que cette même nuit il avait reçu un message lui demandant d’aller à Pidruid et qu’il était parti le lendemain matin ; plus tard, il a épousé une ancienne petite amie qu’il a retrouvée là-bas, et je suppose qu’ils parlent encore de construire un bateau et de faire le tour de Zimroel. Et j’ai obéi au message que j’ai reçu, j’ai fait le pèlerinage et je suis venue ici. Et voilà, le mois prochain je serai professe et dans un an, si tout se passe bien, je serai interprète des rêves à part entière. Et j’irai à Ni-moya et je m’installerai dans le Grand Bazar.

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