Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Jenny, qui était demeurée à l’entrée de la salle, se rapprocha brusquement, et vint se placer tout contre lui.
Le plâtrier s’était levé. Il croisa les bras, rageusement :
— « Pour se faire coller au mur ? Non, mais dis ! tu en as de bonnes !… Au moins, là-bas, chacun court sa chance ; on peut s’en tirer, avec deux sous de veine ! »
— « Mais », s’écria Jacques, « vous sentez bien que c’est lâche d’abdiquer sa volonté, sa responsabilité personnelle, entre les mains de ceux qu’on sait les plus forts ! Vous vous dites : “Je désapprouve, mais je n’y peux rien…” Ça vous coûte, mais vous calmez votre conscience à peu de frais, par le sentiment que cette soumission est difficile, et méritoire… Vous ne voyez donc pas que vous êtes les dupes d’un jeu criminel ? Avez-vous oublié que les gouvernements ne sont pas installés au pouvoir pour asservir les peuples et les faire massacrer — mais pour les servir, et les protéger, et les rendre heureux ? »
Un noiraud, d’une trentaine d’années, qui n’avait encore rien dit, frappa la table de son poing :
— « Non et non ! Tu n’as pas raison. Tu n’as pas raison aujourd’hui !… Dieu sait que je n’ai jamais marché avec le gouvernement. Je suis aussi socialise que toi ! J’ai cinq ans de carte au parti ! Eh bien, moi, socialiste, je suis prêt à faire le coup de feu, pour le gouvernement, comme tout le monde ! » Jacques voulut l’interrompre. Mais l’autre éleva la voix : « Et ça n’a rien à voir avec les convictions ! Les nationalistes, les capitalistes, tous les gros, on les retrouvera après ! et on leur réglera leur compte, à leur tour, tu peux t’en rapporter à moi ! Mais, pour l’instant, s’agit pas de faire des théories ! Le premier compte à régler, c’est avec les Pruscos ! Ces salauds-là, ils ont voulu la guerre ! Ils l’auront ! Et je te le dis : s’il ne tient qu’à moi, il leur en cuira ! »
Jacques haussa lentement les épaules. Il n’y avait rien à faire. Saisissant le bras de Jenny, il l’entraîna vers l’escalier.
— « Et vive la Sociale quand même ! » cria une voix derrière eux.
Dehors, ils marchèrent quelques minutes, en silence. Des grondements sourds annonçaient l’orage. Le ciel était d’encre.
— « Voyez-vous », dit Jacques, « j’ai cru, j’ai vingt fois répété, que les guerres ne sont pas affaire de sentiments, qu’elles ne sont qu’un heurt fatal de concurrences économiques. Eh bien, en voyant aujourd’hui la frénésie nationaliste s’élever si naturellement, si indistinctement, de toutes les classes de la société, j’en arrive presque à me demander… si les guerres ne seraient pas plutôt le résultat d’un obscur, d’un indomptable conflit de passions, auquel la conflagration des intérêts servirait seulement d’occasion, de prétexte… » Il se tut de nouveau. Puis, suivant au hasard le fil de ses pensées : « Et le plus dérisoire, c’est ce souci qu’ils ont, non seulement de se justifier, mais d’afficher que leur consentement est raisonné, et libre !… Oui, libre !… Tous ces malheureux qui, hier encore, combattaient pied à pied cette guerre, et qui s’y trouvent lancés malgré eux, ils tiennent mordicus, aujourd’hui, à paraître agir délibérément !… C’est tragique, d’ailleurs », reprit-il, après une nouvelle pause, « que tant d’hommes avertis, méfiants, puissent devenir tout à coup si crédules, dès qu’on fait vibrer la corde patriotarde… Tragique — et presque incompréhensible… Peut-être est-ce simplement à cause de ceci : que l’homme moyen s’identifie naïvement avec sa patrie, avec sa nation, avec l’État… L’habitude de dire : “Nous, Français…” “Nous, Allemands…” Et, comme chaque individu désire de bonne foi la paix, il lui est impossible d’admettre que cet État, qui est le sien, veuille la guerre. Et, alors, on pourrait presque dire : plus l’individu est attaché à la paix, plus il est porté à innocenter son pays, ceux de son clan ; et plus ça devient facile de le convaincre que la menace hostile vient de l’étranger, que son gouvernement n’est pas responsable, qu’il fait partie d’une collectivité victime, et qu’il doit se défendre en la défendant… »
De larges gouttes de pluie l’interrompirent. Ils traversaient à ce moment la place de la Bourse.
— « Courons », dit Jacques, « vous allez être trempée… »
À peine s’ils eurent le temps, pour se mettre à l’abri, de gagner les arcades de la rue des Colonnes. L’orage qui, tout le jour, avait pesé sur la ville, éclatait enfin, avec une violence soudaine et dramatique. Les éclairs se succédaient sans interruption, cinglant les nerfs, et le roulement incessant du tonnerre se répercutait entre les immeubles avec un fracas qui rappelait les orages de montagne. Rue du Quatre-Septembre, un escadron de la garde républicaine passa, au trot : les hommes, courbés sous la rafale, se penchaient sur l’encolure des bêtes fumantes dont les sabots soulevaient des gerbes d’eau ; et, comme dans un bon tableau de peintre de batailles, les casques étincelaient sous le ciel plombé.
— « Entrons là », proposa Jacques en indiquant, au fond des arcades, un petit restaurant mal éclairé et déjà envahi. « Nous mangerons quelque chose, en attendant. »
Ils eurent du mal à trouver deux places côte à côte, à une table de marbre où se pressaient d’autres consommateurs.
À peine assise, Jenny sentit sa fatigue l’anéantir. Ses genoux tremblaient ; ses épaules, sa nuque, étaient douloureuses ; sa tête pesait un poids intolérable. Elle crut qu’elle allait se trouver mal. Si seulement elle avait pu, quelques minutes, fermer les yeux, s’allonger, dormir… Dormir près de lui… Aussitôt, le souvenir de la nuit précédente s’empara d’elle, et ce fut comme un coup de fouet qui lui rendit ses forces. Jacques, à son côté, ne s’était aperçu de rien. Elle le voyait, de profil : sa tempe moite, la mèche sombre, aux reflets roux… Elle faillit lui saisir le bras, lui dire : « Rentrons. Qu’importe tout le reste ?… Prenez-moi contre vous… Serrez-moi fort ! »
Autour d’eux, la conversation était générale. Les yeux brillaient. On se passait la salière, le moutardier, avec des regards fraternels. Les nouvelles les plus folles, les plus contradictoires, s’échangeaient avec une assurance imperturbable, et trouvaient aussitôt crédit. « Un orage pareil, pourvu que ça ne retarde pas l’offensive », gémit une dame entre deux âges, dont le visage couperosé reflétait un héroïsme platonique, mais agressif. — « En 70 », expliqua un gros monsieur décoré de la rosette, qui était en face de Jenny, « les hostilités n’ont commencé que longtemps après la déclaration de guerre : au moins quinze jours. » — « Il paraît qu’on va manquer de sucre », dit quelqu’un. — « Et de sel », ajouta la dame héroïque. Elle s’inclina confidentiellement vers Jenny : « Moi, je n’ai pas attendu pour prendre mes précautions. »
Le monsieur décoré, s’adressant à la cantonade avec une émotion admirative qui faisait trembler sa voix et semblait douée de propriétés contagieuses, contait l’histoire d’un certain colonel d’une garnison de l’Est, qui, recevant l’ordre de faire reculer ses hommes à dix kilomètres de la frontière et croyant que la France cédait déjà devant l’ennemi, avait sorti son revolver, et, plutôt que de survivre au déshonneur, s’était brûlé la cervelle devant son régiment.
Au bout de la table, un ouvrier mangeait en silence. Son regard méfiant croisa celui de Jacques. Il prit aussitôt la parole :
— « Vous rigolez, vous autres », fit-il sur un ton rageur. « Mais nous, ce soir, à l’atelier, on n’a pas pu obtenir la paie de la semaine ! »