Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Sodano va nouer une longue relation avec Pinochet que les nombreux témoins que j’ai interrogés n’hésitent pas à qualifier d’« amitié profonde » ou même d’« amitié fusionnelle ».
— Angelo Sodano était très soucieux des droits de l’homme. Nous avons fait le maximum de ce que nous pouvions faire. Nous avons eu, ne l’oubliez pas, jusqu’à une trentaine de réfugiés politiques dans les dépendances de la nonciature de Santiago, plaide l’archevêque François Bacqué, qui fut l’adjoint de Sodano au Chili.
J’ai eu plusieurs fois l’occasion de discuter et de dîner en tête à tête avec ce diplomate émérite, aujourd’hui à la retraite. Une chance : Bacqué est aussi bavard que Sodano est cachottier, aussi bonhomme et enjoué que l’ancien secrétaire d’État est taiseux et peigne-zizi ; l’un désireux de se faire aimer et l’autre de se faire détester. À la différence de Bacqué, Sodano a toujours réservé ses bons mots pour son petit groupe d’affidés, de nonces sibyllins et de cardinaux impénétrables. Et pourtant, ces deux natures si dissemblables, le nonce qui a réussi et le nonce qui a échoué, se ressemblent◦– beaux acolytes.
La majorité des témoins et experts que j’ai interviewés à Santiago du Chili ne partagent pas l’appréciation positive, d’ailleurs quelque peu empruntée, de François Bacqué. Pour eux, le passé de Sodano serait, en réalité, « plus noir que sa soutane ».
Regardez d’abord son train de vie ! Selon le témoignage d’Osvaldo Rivera, un proche conseiller de Pinochet, que nous avons recueilli à Santiago du Chili, Angelo Sodano vivait dans le luxe :
— Un jour, j’ai reçu une invitation à dîner du nonce, invitation que j’ai acceptée. En arrivant, je me suis rendu compte que j’étais le seul convive. Nous nous sommes assis à une table très élégante, couverte d’argenterie. Et je me suis dit : « Ce prêtre veut me montrer ce qu’est le pouvoir, le pouvoir absolu, et me faire comprendre que je suis le dernier des misérables. » Car non seulement, c’était un environnement de luxe, mais l’étalage lui-même était ostentatoire.
De nombreux autres témoins se souviennent de ce train de vie hors du commun pour un prêtre, fût-il nonce. Sodano n’a pas érigé la modestie en vertu.
— Je me souviens très bien de Sodano : c’était un prince. Je le voyais tout le temps : il menait la grande vie. Il sortait en voiture avec une escorte policière et en gyrophare, ce qui nous étonnait pour un nonce. Il assistait à toutes les inaugurations et exigeait un siège réservé au premier rang. Il était l’exact opposé de l’Église, car il était pro-Pinochet alors que l’Église chilienne ne l’était pas ! témoigne l’écrivain et activiste Pablo Simonetti.
Universitaire réputé, Ernesto Ottone fut longtemps l’un des dirigeants du parti communiste chilien. Il a bien connu Sodano, et me raconte :
— Au Chili, Sodano ne donnait pas du tout l’impression d’être un ecclésiastique. Il aimait la bonne chère et le pouvoir. J’ai été frappé par sa misogynie qui contrastait avec le fait qu’il était très efféminé. Sa manière de donner la main était inouïe : il ne serrait pas la main, il vous faisait une sorte de caresse féminine, comme une courtisane du XIXe siècle avant qu’elle ne s’évanouisse et demande qu’on lui apporte les sels et qu’on la vaporise !
Stupéfaits, les témoins voient aussi Sodano « s’incliner jusqu’à terre » lorsqu’il rencontre le dictateur. Avec des subalternes, il devient plus friendly : « Il vous tapait dans le dos », me dit un témoin. Mais les femmes restent les grandes absentes de la vie du nonce qui est, en effet, d’une misogynie effrayante. Parfois, ce grand solitaire est seul ; d’autres fois, il est plusieurs. On le voit alors arriver avec son entourage, un aréopage de créatures mâles dévouées corps et âme. Avec le temps, la mauvaiseté s’installe.
Une personne qui a travaillé avec Sodano à la nonciature confirme cette évolution :
— Au départ, Sodano se montrait prudent et réservé. Il est arrivé au Chili avec les idées de Rome sur la dictature : il avait plutôt une vision critique de Pinochet et il voulait défendre les droits de l’homme. Mais peu à peu, au contact de la réalité et du dictateur, il est devenu plus pragmatique. Il s’est mis à pactiser avec le régime.
François Bacqué, qui fut lui aussi en poste au Chili avec Sodano, a les mêmes souvenirs :
— Au début, il ne voulait pas se compromettre avec Pinochet. Je me souviens d’un jour où il devait s’afficher à ses côtés à l’occasion d’une cérémonie militaire. Le nonce était traditionnellement présent et Sodano n’a pas voulu y aller par peur de compromettre l’Église.
Les archives diplomatiques, aujourd’hui déclassifiées, confirment effectivement qu’il y a eu des tensions entre Sodano et Pinochet, notamment durant les premières années. En particulier en 1984, lorsque quatre extrémistes de gauche pénètrent dans la nonciature apostolique en demandant l’asile politique. Plus nombreux sont pourtant les documents qui prouvent un soutien sans faille de Sodano à Pinochet : le nonce ira jusqu’à fermer les yeux quand le gouvernement fera arrêter des prêtres accusés d’activités subversives.
De fait, Angelo Sodano devient à son corps défendant l’ange gardien de Pinochet. Il se met à minimiser ses crimes, reprenant l’approche de son prédécesseur à Santiago du Chili qui, en 1973, les avait carrément disqualifiés en les taxant de « propagande communiste » (selon les documents des missions diplomatiques américaines révélés par WikiLeaks). Il s’efforce aussi de minorer le système de torture systématique, pourtant massif et brutal, et s’évertue à maintenir les relations diplomatiques entre le saint-siège et le Chili, après que plusieurs États, dont l’Italie, les eurent interrompues.
Par la suite, selon de nombreux témoignages que j’ai recueillis (dont celui du prêtre Cristián Precht, l’un des plus proches collaborateurs de l’évêque de Santiago, Raúl Silva Henríquez), Sodano a contribué à la nomination d’évêques neutres ou pro-Pinochet, disqualifiant les prêtres opposés au régime. En 1983, il manœuvre même en expert pour faire remplacer Silva Henríquez, un cardinal modéré qui a critiqué les violences de la dictature et fut proche du président de la République Salvador Allende. À sa place, Sodano fait nommer Juan Francisco Fresno Larraín, un allié notoire de Pinochet et un évêque « insignifiant », selon tous les témoins.
— Le cardinal Fresno se souciait essentiellement de sa passion pour les gâteaux à l’orange, me dit, à Santiago, la journaliste Mónica González.
Il semble toutefois que le cardinal Fresno fut une figure plus ambivalente : cet anticommuniste viscéral aurait critiqué sévèrement Pinochet en privé, et le dictateur, qui l’appréciait au début, l’aurait bientôt considéré comme un ennemi du régime. Pinochet se serait plaint de Fresno à Sodano, menaçant de « changer de religion » ! Sodano aurait alors mis Fresno sous pression pour calmer ses critiques (selon les télégrammes et les notes déclassées de la CIA que j’ai consultés).
Peu à peu, Sodano s’endurcit. Le nonce gagne en sang-froid et en raideur. Il garde le silence sur l’arrestation et l’assassinat de quatre prêtres proches de la théologie de la libération, ce qui explique qu’il soit depuis critiqué par les réseaux catholiques progressistes chiliens (notamment par le mouvement También Somos Iglesia qui l’a dénoncé pour ses complicités avec la dictature). Il a également rappelé à l’ordre de nombreux religieux qui participaient à des actions non violentes contre Pinochet. L’Église de Sodano est une Église de la force mobilisée contre les prêtres progressistes, contre les prêtres-ouvriers, contre les faibles◦– pas une Église qui protège ou défend. [https://www.bookys-gratuit.org/]