Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Cet entourage qu’ils composent autour du pape n’est pas anodin. Quel étrange duo ils forment ! Ces deux personnages vont nous occuper longtemps dans ce livre.
Angelo Sodano habite aujourd’hui un penthouse, au luxe inouï, au dernier étage d’un lieu baptisé « collège éthiopien » au cœur du Vatican. Il est enfermé dans sa tour d’ivoire africaine, avec tous ses secrets et le souvenir de ses plus belles amours. Si le jardin d’Éden a jamais existé, il devait ressembler à ce petit paradis sur terre : lorsque je m’y rends, en traversant un pont, je tombe sur des pelouses impeccablement tondues, des cyprès élagués, des magnolias aux fleurs odorantes. C’est un jardin méditerranéen, avec des pins et bien sûr des oliviers. Dans les cèdres alentour, je vois des perruches à tête pourpre et à moustaches, élégantes et multicolores, qui chantent et contribuent, sans doute, le matin, à réveiller le cardinal Sodano en douceur.
Tout à mes réflexions sur ces beaux oiseaux à longue queue du collège éthiopien, je suis soudain abordé par un évêque africain de passage qui y réside, Musie Ghebreghiorghis, un franciscain qui vient de la petite ville d’Emdibir, à 180 kilomètres d’Addis-Abeba. L’évêque me fait visiter son collège, en compagnie d’Antonio Martínez Velázquez, un journaliste mexicain et l’un de mes principaux researchers, et il nous parle longuement d’Angelo Sodano et de sa noirceur. Musie est très mécontent :
— C’est abusif. Sodano ne devrait pas vivre là. C’est le collège éthiopien ici ; donc c’est pour les Éthiopiens…
La raison de son courroux, et celui des autres prêtres éthiopiens vivant dans ce collège : la présence d’Angelo Sodano qui a privatisé le dernier étage de l’établissement. Pour Musie Ghebreghiorghis, Sodano n’aurait jamais dû être autorisé à habiter là. (Le pape Benoît XVI et le cardinal Bertone critiqueront également cette privatisation.)
Il faut dire que le penthouse a été aménagé pour convenances personnelles. Un ascenseur évite à Sodano, qui a bien préparé ses vieux jours, d’en monter les escaliers. Dans les couloirs, je vois des photos du cardinal en compagnie de Benoît XVI◦– alors que tout le monde sait qu’ils furent d’irréductibles ennemis. Le mobilier est affreux, comme souvent au Vatican. Et quel isolement ! Il n’y a là, comme je le constate, qu’un seul autre cardinal italien qui vit à côté de lui : Giovanni Lajolo. Protégé et intime de Sodano, Lajolo fut en tant que secrétaire pour les relations avec les États son adjoint direct à la secrétairerie d’État. Un Silvestrini qui a réussi.
LA LÉGENDE NOIRE, la terrible réputation d’Angelo Sodano, a plusieurs origines. Cet Italien du Nord, dont le père fut longtemps député de la Démocratie chrétienne, ordonné prêtre à vingt-trois ans, est un homme de pouvoir et de volonté forte qui a usé de sa puissance pour faire et défaire les carrières. Son ambition est précoce. Il a été repéré par Paul VI, lorsqu’il s’occupait de la Hongrie à la secrétairerie d’État, lequel le nomme nonce au Chili en 1977. Numéro deux du Vatican pendant quatorze ans sous Jean-Paul II, et doyen des cardinaux, il a cumulé les fonctions comme peu d’hommes d’Église avant lui. Son bilan est généralement jugé positif sur la crise yougoslave, la première guerre du Golfe, les conflits au Kosovo ou en Afghanistan, ou encore les multiples tensions en Terre sainte pendant la durée de son mandat.
On a parfois comparé Sodano au cardinal Mazarin, cet Italien prélat d’État qui servit à la fois le pape et les rois de France, et dont les abus de pouvoir, le nombre d’ennemis et les relations amoureuses secrètes sont légendaires ; pour lui, la raison d’État imposait le mensonge. Durant la décennie où Jean-Paul II, pape jeune et sportif, de forte carrure et plein de vigueur, s’est transformé en « pape de la souffrance », bientôt paralysé par la maladie de Parkinson, incapable de diriger la curie, privé peu à peu de mobilité et même de parole◦– selon tous les témoignages –, Sodano est devenu le véritable pape par intérim.
Il forme théoriquement, je l’ai dit, un duo avec Mgr Stanisław Dziwisz, secrétaire particulier de Jean-Paul II, et même un trio avec le cardinal Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Mais le premier, intime du pape, n’est pas encore évêque ; quant au second, aussi central soit-il, il est essentiellement cantonné à la doctrine et aux idées. L’ambition de ces hommes s’affermira peu à peu mais, en attendant, le tétrarque Sodano gouverne sans partage l’ensemble des affaires intérieures et la diplomatie vaticane.
Ses idées politiques ajoutent une détestation de fond à des animosités de personnes, déjà bien connues à Rome. À la différence du cardinal Casaroli et de son dauphin Achille Silvestrini, hommes de compromis, Sodano est un homme raide, secret et péremptoire. C’est un dur et, dit-on, un violent, qui rend au centuple les coups qu’on lui assène. Son mode opératoire : le silence et la fureur. Son ressort idéologique, ce qui l’anime, c’est principalement l’anticommunisme. D’où sa proximité si rapide avec Jean-Paul II qui se noue ou se confirme lors du voyage controversé du pape au Chili, en 1987. Angelo Sodano est alors nonce à Santiago. Et son passé chilien trouble, dont personne ne connaît toutefois les détails, va beaucoup desservir l’image du cardinal secrétaire d’État.
L’histoire du Vatican des années 1990 et 2000 s’est donc nouée dix ans plus tôt dans la capitale chilienne, où Sodano débute son ascension. Je m’y suis rendu à deux reprises pour ce livre et j’y ai interrogé des dizaines de témoins. Certaines archives de la dictature commencent également à « parler », alors même que les procès des complices du général Pinochet continuent. S’il n’y a apparemment guère de documents écrits de la DINA, les services secrets (vraisemblablement détruits), d’importantes archives américaines du département d’État et de la CIA, ont été déclassifiées récemment sous la pression internationale. Des copies de ces documents originaux ont été confiées par les États-Unis au gouvernement chilien et sont désormais accessibles au Museo de la Memoria y los derechos humanos à Santiago. J’ai largement exploité ces milliers de documents inédits pour la partie de ce livre consacrée à Angelo Sodano. Beaucoup de choses qui étaient encore méconnues il y a quelques années commencent à remonter à la surface, à l’image des cadavres que le dictateur Pinochet a voulu faire disparaître.
« L’HOMME DU BIEN, EN CES TEMPS-LÀ, TOUCHAIT À L’HOMME DU MAL. » La formule est de Chateaubriand◦– elle s’applique bien à Sodano.
Me voici à Santiago du Chili pour mon enquête et c’est là que je deviens, sans l’avoir anticipé, une sorte de biographe d’Angelo Sodano. J’aurais aimé que le cardinal et son biographe puissent se croiser ; malgré des lettres et des échanges épistoliers amicaux, la rencontre n’a pas eu lieu. C’est sans doute dommage. Je n’en prends que plus clairement conscience de ma responsabilité. Je sais que le parcours du cardinal secrétaire d’État se résumera peut-être◦– hélas◦– désormais aux pages qui vont suivre.
Ecce homo. Angelo Sodano a été le représentant du Vatican au Chili de mars 1978 à mai 1988. Il arrive à Santiago à « l’âge des folles espérances », peu de temps après le coup d’État d’Augusto Pinochet. C’est un pays qu’il connaît déjà, puisqu’il y a vécu entre 1966 et 1968, comme adjoint à la nonciature. C’est aussi un pays crucial pour le Vatican, compte tenu des relations considérées comme « spécialement sensibles » avec le dictateur chilien.