Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
— Vous êtes très sympathique me dit, soudain, le cardinal, en marquant une pause, jovial et bonhomme. Homme du Sud polonais, il est lui-même très sympathique.
Mgr Dziwisz s’excuse de ne pas pouvoir me parler plus longtemps. Il doit recevoir un représentant de l’ordre de Malte, un petit vieillard tout fripé qui attend déjà dans le vestibule. « La barbe », semble-t-il me confier. Mais il me propose de revenir le voir le lendemain.
Nous faisons un selfie. Dziwisz prend son temps, adorable et, en un geste féminin tout en ne se départant jamais de sa domination, me prend par le bras pour bien fixer l’objectif. « Âme sentinelle », réfrénant ses folies, ses élans, ses idylles, il ruse avec moi et je joue avec lui. Dans un mouvement d’orgueil, il recule et je pense au Poète qui vient de dire : « Tu veux voir rutiler les bolides ? » Mais, à quatre-vingts ans, le bonheur est en fuite.
J’ai tant étudié le personnage que, confronté maintenant à mon sujet, vêtu en prêtre devant moi et sentant le roussi, je suis émerveillé. Je n’aurais jamais imaginé admirer cette créature du ciel pour son « âpre liberté », ses bontés, ses féeries. J’aime son côté « saltimbanque, mendiant, artiste, bandit,◦– prêtre ! ». Un jongleur, un funambule ; un nomade aux voyages dont on n’a pas de relation. Alors que mes derniers doutes s’évanouissent, j’admire, fasciné, l’« ardente patience » de ce grand prince de l’Église assis devant moi. Hors d’atteinte. Hors des contraintes. Il n’a pas changé. Incurable. Quelle existence ! Quel homme !
À Cracovie, le train de vie du cardinal suscite bien des étonnements. On me signale ses largesses ; ses indulgences de parvenu ; ses dons philanthropiques répétés à Mszana Dolna, son village natal. Bedonnant et embourgeoisé, notre homme aime la bonne chère et les bonnes surprises◦– c’est humain. Le soir de notre première rencontre, lorsque je suis en ville, je le vois dîner chez Fiorentina, restaurant plein d’étoiles où il reste presque trois heures et dont Iga, la manager, me dira plus tard : « Nous sommes l’un des meilleurs restaurants de la ville. Le cardinal Dziwisz est un ami du patron. »
D’où lui viennent ses moyens et, possiblement, sa fortune ? Comment se fait-il que le flambeur puisse, avec sa retraite de prêtre, mener une telle vie mondaine ? C’est l’une des clés du système.
Un autre mystère réside dans le soutien sans faille que Stanisław Dziwisz, lorsqu’il était secrétaire particulier du pape Jean-Paul II, a témoigné à l’égard des figures les plus sombres de l’Église. Pour enquêter en Pologne, j’ai travaillé avec mon researcher Jerzy Szczęsny, ainsi qu’avec une équipe de journalistes d’investigation du quotidien polonais Gazeta Wyborcza (notamment Mirosław Wlekły, Marcin Kącki et Marcin Wójcik). Certaines aspérités de la face sombre du secrétaire particulier de Jean-Paul II affleurent et des révélations plus vertigineuses ne devraient pas tarder. (L’immense succès, à l’automne 2018, du film Kler, qui concerne la pédophilie des prêtres en Pologne, et dont l’un des personnages pourrait avoir été inspiré par quelque éminence, atteste que le débat sur l’hypocrisie de l’Église a commencé dans le pays le plus catholique d’Europe.)
Le nom de Stanisław Dziwisz revient dans des dizaines de livres et d’articles relatifs aux affaires d’abus sexuels, non qu’on l’accuse lui-même de tels actes, mais parce qu’il est soupçonné d’avoir couvert, depuis le Vatican, des prêtres corrompus. Ses liens avec le Mexicain Marcial Maciel, le Chilien Fernando Karadima, le Colombien Alfonso López Trujillo et les Américains Bernard Law et Theodore McCarrick sont établis. Son nom revient également dans plusieurs scandales sexuels en Pologne, notamment dans la célèbre affaire Juliusz Paetz : cet évêque draguait les séminaristes en leur offrant des sous-vêtements « ROMA », qu’on pouvait lire, leur disait-il, à l’envers : « AMOR » (il a dû démissionner). De même, Dziwisz connaissait personnellement le prêtre Józef Wesołowski, ordonné à Cracovie : nommé nonce en République dominicaine, cet archevêque fut au cœur d’un vaste scandale d’abus homosexuels avant d’être arrêté à Rome, par la gendarmerie vaticane, à la demande du pape François. Que savait précisément Stanisław Dziwisz sur l’ensemble de ces dossiers ? A-t-il transmis au pape Jean-Paul II des informations adéquates ou les a-t-il « filtrées » et gardées par-devers lui ? A-t-il organisé, avec le cardinal Angelo Sodano, un « cover-up » de certaines de ces affaires ?
Certains prélats catholiques polonais que j’ai interrogés estiment que Dziwisz n’a pu être lié à aucun de ces scandales, car il en ignorait tout. D’autres pensent au contraire qu’il « devrait être aujourd’hui en prison » pour ses complicités. Au-delà de ces positions diamétralement opposées, certains vont jusqu’à affirmer, sans aucune preuve, que Dziwisz aurait pu être « traité » par les services secrets polonais, bulgares ou est-allemands en raison de ses « vulnérabilités »◦– mais cette « infiltration » vaticane, rumeur d’ailleurs récurrente, n’a pas le début d’un commencement de preuve.
Le vaticaniste polonais Jacek Moskwa me fournit, lorsque je l’interroge à Varsovie, une explication plausible : il suggère que, si Jean-Paul II et Dziwisz ont commis une erreur d’appréciation sur plusieurs prêtres soupçonnés ou accusés d’abus sexuels, celle-ci était involontaire, et le résultat d’une propagande communiste :
— N’oubliez pas le contexte : avant 1989, les rumeurs d’homosexualité et de pédophilie étaient couramment utilisées par les services secrets polonais pour discréditer les opposants au régime. Habitués aux chantages et aux manipulations politiques, Jean-Paul II et son assistant Dziwisz n’ont jamais voulu croire à aucune de ces rumeurs. Leur mentalité était celle de la forteresse assiégée : des ennemis de l’Église tentaient de compromettre les prêtres. Il fallait donc se montrer solidaires, coûte que coûte.
Adam Szostkiewicz du journal Polityka abonde dans le même sens, à une nuance près :
— Jean-Paul II avait son objectif et son agenda politique précis vis-à-vis de la Pologne et vis-à-vis du communisme. Il n’a jamais dévié de sa trajectoire. Du coup, il ne se souciait guère de son entourage et peut-être pas assez de la moralité de ses soutiens.
Il est probable que les justices nationales, qui enquêtent actuellement dans des dizaines de pays sur les abus sexuels dans l’Église, parviennent un jour à éclaircir ces mystères. Pour l’heure, Stanisław Dziwisz n’a pas été inquiété par la justice, il n’a jamais fait l’objet de poursuites ni de plaintes, et il coule à Cracovie une retraite bien active. Mais si un jour il devait être mis en examen, c’est l’image même du pontificat de Jean-Paul II qui serait atteinte en son cœur.
LE LENDEMAIN, je suis à nouveau rue Kanonicza et le cardinal Dziwisz me reçoit pour un second entretien informel. Il est plus imprudent, moins dans le contrôle que ses amis cardinaux Sodano, Sandri ou Re. Plus spontané.
Je lui ai apporté le petit livre blanc et il ouvre le paquet-cadeau avec complaisance.
— C’est votre livre ? me demande-t-il, à nouveau plein de bonté, et se souvenant maintenant que je suis journaliste et écrivain.
— Non, c’est un cadeau : un petit livre blanc que j’aime beaucoup, dis-je.
Il me regarde, un brin étonné, amusé maintenant qu’un étranger vienne de Paris pour lui offrir un livre ! Ses yeux me frappent. Ils sont identiques à ceux que j’ai vus si souvent sur les photos : l’œil gourmand et idolâtre parle mieux que la langue. C’est un regard plein de reproches.