Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Ce qui est sûr, c’est que les deux partenaires de cet étrange ménage, Casaroli et Silvestrini, se sont toujours entraidés, partageant amitiés et haines. Ainsi, ils se sont toujours méfiés du nouveau « ministre » des Affaires étrangères de Jean-Paul II, Angelo Sodano, qui a lorgné dès 1989, à son retour du Chili, le poste de Casaroli.
L’intrigant voudrait-il la place promise à Silvestrini ? On se rassure comme on peut en se disant que Jean-Paul II vient de nommer Silvestrini comme préfet du Tribunal suprême de la Signature apostolique, et l’a créé cardinal, ce qui est un signe de son soutien, avant la promotion rêvée.
— J’ai rencontré Silvestrini quelques jours avant la date fatidique et il se comportait déjà comme s’il était secrétaire d’État, me fait remarquer le cardinal slovène Franc Rodé, lors d’un entretien dans son bureau au Vatican.
Rodé vient du bloc communiste et il analyse le choix entre Silvestrini et Sodano comme politique et rationnel :
— J’étais en Slovénie et j’ai pressenti, comme Jean-Paul II, que le communisme était moribond. On peut dire que Casaroli représentait l’aile gauche. Certains diront même que Casaroli c’était la ligne molle et Silvestrini la ligne molle de la ligne molle. Jean-Paul II a privilégié quelqu’un de droite. Sodano était un homme droit, un homme de sagesse et de fidélité.
Tout le monde comprend que Jean-Paul II hésite. Et ce qui ne devait être qu’une formalité s’éternise. Mais le pape rassure Casaroli en lui confirmant que, peu coutumier des intrigues romaines et peu intéressé par les affaires de la péninsule, il veut prendre un Italien pour le seconder.
Casaroli n’a pas démérité en défendant son poulain. Plusieurs témoins directs de sa campagne en témoignent : ils en parlent comme d’une épopée shakespearienne, préparée telle la bataille d’Azincourt par Henri V ; d’autres – plus français – préfèrent la décrire comme une conquête napoléonienne, qui aurait débuté par Austerlitz mais se serait terminée à Waterloo ; d’autres, sans doute plus justement, évoquent une campagne sournoise où tous les coups bas ont été possibles, sans parler des blessures d’amour-propre. Un prêtre, enfin, cite Platon et son éloge des couples de soldats qui vont toujours au combat par paire et sont, de ce fait, les plus vaillants et les plus invincibles, jusqu’à la mort.
— Dire que Casaroli « voulait » Silvestrini ne correspond guère à la réalité, nuance cependant le cardinal Paul Poupard. Casaroli avait une préférence, mais il savait que le choix revenait au pape. Ce qui ne l’a pas empêché de tenter de pousser la candidature Silvestrini et de déployer les grandes orgues.
En dépit des pressions insistantes de Casaroli, Jean-Paul II écarte finalement Silvestrini au profit d’Angelo Sodano. Et comme au Vatican, théocratie féroce où, à l’image du système électoral américain « the winner takes all », Casaroli s’est aussitôt après retiré pour consacrer la fin de sa vie à aider des garçons délinquants d’une prison de Rome. Quant à Silvestrini, blessé et déprimé, il rejoindra bientôt l’opposition libérale à Sodano et Ratzinger (le groupe dit de Saint-Gall) et commencera à s’occuper d’une école pour des orphelins dans le quartier de Cornelia à Rome (où je me suis rendu pour interroger ses proches, notamment l’archevêque Claudio Maria Celli).
Deux hommes du Vatican qui ont fréquenté Casaroli durant les dernières années de sa vie m’ont raconté leurs échanges. Ces témoignages sont de première main. L’ancien « Premier ministre » du pape ne leur a caché ni son goût pour les garçons, ni son amertume vis-à-vis de Jean-Paul II, ni ses critiques à l’égard de Sodano. Ces témoins, qui m’ont rapporté ses propos et ses blessures, ont d’ailleurs été surpris, lorsqu’ils le visitaient dans son appartement privé du Vatican, de découvrir, accrochés aux murs, des photos d’hommes nus.
— On pouvait dire que c’étaient des photos artistiques mais, évidemment, je n’étais pas dupe, me confie l’un des amis de Casaroli.
Un archevêque de curie me raconte également que Casaroli avait une œuvre d’art représentant saint Sébastien dans cet appartement privé :
— Il y avait beaucoup de plaisanteries autour de ce tableau et quelqu’un a même conseillé à l’ancien secrétaire d’État de le cacher dans sa chambre.
Et l’archevêque, qui craint d’être allé trop loin, ajoute pour diminuer la tension :
— Il faut bien voir que Casaroli était un esthète…
Selon une source diplomatique vaticane fiable, les inclinations artistiques de Casaroli et ses relations masculines furent utilisées contre lui par les avocats de la candidature d’Angelo Sodano. Et celle de Silvestrini fut torpillée lorsqu’on rapporta au pape des rumeurs contradictoires sur ses fréquentations personnelles.
— Cette rumeur infondée, cette petite médisance fut le baiser de Judas, commente un bon connaisseur du dossier.
La dureté de cet affrontement et ce jeu des rumeurs seraient étrangers aux raisons de l’éviction de Silvestrini pensent, au contraire, d’autres cardinaux et vaticanistes interrogés. L’un d’entre eux m’assure même :
— Ce ne fut pas pour Jean-Paul II une question interpersonnelle : il faut penser ce choix en termes de ligne politique. Dès que le mur de Berlin est tombé, Jean-Paul II a choisi d’écarter Casaroli. Ce fut quasiment automatique. Et par définition, le pape n’entendait pas laisser se perpétuer sa ligne, ce qui aurait été le cas s’il avait nommé Silvestrini à sa place. En fait, Silvestrini n’avait, dès le départ, aucune chance. Et Sodano a été choisi.
ANGELO SODANO EST FAIT D’UN TOUT AUTRE BOIS. C’est le « vilain » du pontificat de Jean-Paul II◦– et le « vilain » de ce livre. Nous allons apprendre à le connaître. Diplomate comme Casaroli, taiseux comme rarement un cardinal a pu l’être, mêlé à un grand nombre d’affaires de « cover-up » de prêtres pédophiles, le regard métallique, Sodano est présenté par tous ceux qui le connaissent comme un cardinal machiavélique pour lequel la fin justifie toujours les moyens. Il est l’éminence « noire », pas seulement « grise », dans toute la noirceur, l’opacité, du terme. Depuis longtemps, il sent, lui aussi, le roussi.
Sa campagne pour devenir le « Premier ministre » de Jean-Paul II a été efficace. L’anticommunisme de Sodano a primé, face à la modération de Casaroli, et par ricochet, de Silvestrini. La chute du mur de Berlin qui a eu lieu quelques mois auparavant a sans doute convaincu le pape qu’une approche « hard » (ligne Sodano) était préférable à une approche « soft » (ligne Casaroli-Silvestrini).
À l’idéologie, il faut ajouter la différence des personnalités.
— Dès le voyage du pape au Chili, où il était nonce, Sodano lui est apparu comme une personnalité forte, même s’il avait une apparence très efféminée. Il est grand, très épais, on dirait une montagne. Il a une forte autorité. En plus, c’est sa force, il est très loyal et docile. Il était l’exact opposé de Casaroli, me dit Francesco Lepore.
Federico Lombardi, qui dirigeait alors Radio Vatican, et deviendra par la suite le porte-parole de Jean-Paul II et de Benoît XVI, complète ce portrait du personnage :
— Angelo Sodano était efficace. Il a un esprit systématique. C’était un très bon organisateur. Certes, il n’a pas beaucoup de créativité, il est sans surprise, mais c’est ce que le pape recherchait.
Il semble que le secrétaire particulier de Jean-Paul II, Stanisław Dziwisz ait joué un rôle dans cette nomination, privilégiant la candidature Sodano. Selon le témoignage d’un influent laïc du Vatican :
— Casaroli fut un secrétaire d’État très puissant. Il savait dire « non » au pape. Dziwisz voulait une personne inoffensive à ce poste, un bon fonctionnaire capable de faire le job, mais qui dirait « oui ». Et tous ceux qui, comme moi, ont vécu à l’intérieur du Vatican durant tout le pontificat de Jean-Paul II savent très bien que c’est Dziwisz qui commandait.