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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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« Non-thésauriseur » convaincu, Maxime le Grec condamne violemment les moines « thésauriseurs », qu’il compare à des parasites se goinfrant toute la journée de douceurs, tandis que les paysans travaillant pour leur compte « vivent éternellement dans le manque et la misère… ». Ennemi acharné des « hérétiques » et des « Latins », Maxime le Grec est proche de l’« hésychasme », mystique dont les maîtres furent principalement Grégoire le Sinaïte (mort en 1342) et Grégoire Palamas (1296-1359). Les tenants de l’« hésychasme » – Grégoire Palamas en particulier – s’opposent violemment à la « latinité » et à son principal idéologue, Thomas d’Aquin. Ils rejettent catégoriquement l’« aristotélisation » du christianisme, autrement dit le recours aux théories d’Aristote dans la recherche de la vérité. Ils prônent, non la raison, mais la foi. « Car la foi ne nous est pas transmise par les syllogismes d’Aristote, mais par la force de l’Esprit saint8… » L’aspect le plus important de l’« hésychasme » est la « contemplation » de l’énergie divine, qui ne demande aucun effort intellectuel. Maxime le Grec se distingue toutefois de l’« hésychasme » le plus orthodoxe, par le simple fait qu’il encourage l’étude des sciences : pour lui, les sciences, l’instruction, la raison aident l’homme à prendre conscience de l’impuissance de l’intellect et l’amènent à « la philosophie intérieure donnée par Dieu » – la foi.

Dans la Moscou du XVIe siècle, les considérations théologiques ont un caractère politique évident et sont liées à deux questions : quels doivent être les rapports entre pouvoirs spirituel et temporel ? le pouvoir du grand-prince doit-il être absolu ou restreint ? Parmi les familiers de la cellule de Maxime, se trouve, nous l’avons dit, le prince Vassili Patrikeïev, qui a reçu la tonsure pour avoir pris part au conflit dynastique, en soutenant le petit-fils d’Ivan III, Dmitri. Vassili Patrikeïev descend en ligne directe du grand-duc de Lituanie Guédimine et du grand-prince de Moscou Vassili Ier Dmitrievitch ; il est donc logique qu’il se montre opposé aux tendances absolutistes d’Ivan III.

Le prince Andreï Kourbski, descendant des Rurik et principal dénonciateur de l’autocratie moscovite, est également très lié à Maxime le Grec. On doit à la plume de Maxime le Grec un Sermon dans lequel il évoque « avec compassion » les « désordres et excès des tsars et des autorités ». L’auteur y dénonce les gouvernants cupides et injustes, qui oppriment ceux qui sont en leur pouvoir. « Je suivais un chemin laborieux et plein de douleur, raconte Maxime le Grec, quand je vis une femme assise sur la route ; la tête dans ses bras repliés sur ses genoux, elle pleurait amèrement, inconsolable. » Au terme de longues prières, la femme éplorée, une veuve, consent à dévoiler son nom : Vassilia (autrement dit la version grecque de tsarat). Et elle explique la raison de son chagrin : les tsars pieux ont disparu, ceux qui restent n’aspirent qu’à élargir les frontières, et pour cela ils se font mutuellement la guerre, s’offensent, se réjouissent du sang versé par les justes9. »

Le grand crime de Maxime le Grec et de ses disciples est de critiquer la doctrine de l’absolutisme théocratique qui, par les efforts incessants des « joséphiens », devient l’idéologie moscovite officielle. Cette critique, s’ajoutant à la mise en doute de la nature divine du pouvoir exercé par le souverain, est perçue comme un coup porté à la doctrine.

On ne saurait reprocher à Maxime le Grec et à ses disciples de montrer de la complaisance envers les hérétiques ou les « Latins ». Peut-être, en revanche, sont-ils trop doux pour les hérétiques condamnés et repentis. Dans l’ensemble, cependant, ils restent fermes dans leurs convictions. Maxime le Grec n’a pas de doute dans ce domaine, et il l’écrit : « Les Latins se sont laissés séduire, non seulement par les doctrines hellène et romaine, mais également par les livres juifs et arabes… Leurs tentatives pour réconcilier l’irréconciliable, apportent le malheur au monde10. » Les doutes de Maxime le Grec sont ailleurs. Le boïar Ivan Bersen-Beklemichev se plaint que, depuis l’arrivée dans la Rus de Sophie Paléologue, « mère du Grand Souverain », la confusion règne dans le pays. Maxime réplique faiblement que Sophie est de naissance impériale. « Seigneur Maxime ! insiste Bersen-Beklemichev. Quelle qu’elle soit, elle est venue semer le désordre chez nous… Et nous avons ouï de la bouche de gens de bien que la terre dont elle représente les traditions, n’existe plus depuis longtemps. Or, chez nous, le grand-prince a aussi entrepris de changer les habitudes11. » Le souverain lui-même ne peut se permettre de transformer les mœurs – telle est la position de Maxime le Grec et des « non-thésauriseurs ». À quoi les « joséphiens » répondent : le grand-prince peut tout se permettre.

Le principal reproche adressé au prince par les adversaires des « joséphiens » est qu’il intervient dans les affaires du clergé et de l’Église. L’idéal prôné par Maxime le Grec est une symphonie des pouvoirs spirituel et temporel. Il estime également que le pouvoir du prince – dans le domaine temporel – est restreint par une loi morale suprême.

Maxime le Grec est condamné à trois reprises : on lui reproche d’insignifiantes erreurs dans ses traductions, dues à une connaissance insuffisante de la langue russe ; on l’accuse aussi, de la façon la plus fantastique, d’espionnage au profit du sultan de Turquie. Entre 1525 et 1551, il est reclus en différents monastères et ne recouvre la liberté que cinq ans avant de mourir. Vassili Patrikeïev et Bersen-Beklemichev sont condamnés avec lui.

Les historiens russes d’avant la révolution voient dans le processus de transformation des votchinas (domaines patrimoniaux) des grands-princes moscovites en un État au plein sens du terme, l’œuvre principale d’Ivan III, Vassili III et Ivan IV le Terrible12. Leurs homologues soviétiques ajoutent à ce constat un jugement de valeur, qualifiant ce processus de « progressiste » : la centralisation de la Russie leur paraît en effet indispensable à un développement rapide du pays. Tous les doutes potentiels sont balayés par la référence à Friedrich Engels qui, « on le sait, considérait la centralisation comme un puissant instrument politique de développement rapide pour n’importe quel pays13 ».

Le processus de transformation de la votchina en État se fonde sur une contradiction entre les prétentions, déclarées par Moscou sous le règne d’Ivan III, à gouverner l’ensemble de la Terre russe comme un unique peuple, au nom du principe étatique, et le désir de posséder la Rus à l’instar d’une votchina, selon le droit privé des oudiels.

Dans la votchina patrimoniale, le prince est propriétaire de sa terre et de toute l’économie qui y est liée ; les libres habitants de son territoire entretiennent avec lui des rapports contractuels, qui peuvent être, à loisir, rompus de part et d’autre. Le rassemblement des terres, l’agrandissement du territoire transforment la votchina en un État qui continue d’être géré comme l’oudiel privé du prince. Peu à peu cependant, avec une lenteur extrême, s’élabore un droit étatique. En 1497, Moscou publie le premier code des lois officiel, le Soudiebnik. C’est un recueil de textes de procédure, « plus pauvre en contenu », selon M. Diakonov, spécialiste de l’histoire du droit russe, « que la Rousskaïa Pravda » des Xe-XIe siècles. Il est important toutefois que la volonté souveraine s’exprime de plus en plus fréquemment sous une forme juridique, et non plus dans le seul intérêt de l’oudiel princier.

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