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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Au cours du conflit, les troupes moscovites subissent néanmoins, en 1514, à Orcha, une lourde défaite. Commandées, selon la tradition, par deux voïevodes, elles sont mises en déroute par le prince Constantin Ostrojski, voïevode lituanien. Si la bataille, sanglante, n’a pas un impact décisif sur l’issue de la guerre, elle mérite qu’on s’y arrête car, plus de cinq cents ans plus tard, l’écho en est encore perceptible. Après avoir quitté l’Union soviétique, la Biélorussie décide en effet de prendre la date anniversaire de la bataille d’Orcha, où « l’armée biélorusse, conduite par Constantin Ostrojski, anéantit l’armée de la Rus moscovite4 », pour en faire la « Fête de la gloire militaire ».

Le prince Constantin Ostrojski est orthodoxe, mais ses terres se trouvent sur le territoire du grand-duché de Lituanie. On peut, dès cette époque, parler de Biélorusses, bien qu’il n’existe pas d’État biélorusse, même si, depuis 1992, certains historiens de Minsk évoquent un « État biélorusso-lituanien ». La bataille de 1514 permet ainsi d’adapter le passé au nouveau contexte. Les historiens biélorusses écrivent : Constantin Ostrojski « mit brillamment à profit son talent tactique et anéantit l’immense armée de la puissance moscovite. Cette victoire permit de préserver la souveraineté du pays. Le Saint-Empire romain refusa de faire bloc avec Moscou… Toute l’Europe apprit la victoire de Constantin Ostrojski sur Moscou. Elle fut fêtée par le pape, à Rome, et l’empereur Maximilien devint le défenseur des intérêts du grand-duché de Lituanie, en Occident. En 1518, pour convaincre le grand-maître de l’Ordre allemand de ne pas soutenir Moscou dans ses guerres de conquêtes, il écrit : « L’intégrité de la Lituanie… est profitable à l’ensemble de l’Europe, la puissance de la Moscovie, elle, est dangereuse5. » Gonflant démesurément l’importance de cette bataille, livrée au fin fond d’une région de forêts et de marécages, les historiens biélorusses se gardent de toute allusion à la Pologne, pourtant directement liée à la Lituanie et principal adversaire de Moscou en Occident. En 1525, après une guerre contre l’Ordre allemand, la Prusse est sécularisée et vassalisée par le royaume de Pologne. Le grand-maître de l’Ordre, Albert de Hohenzollern, devient un fidèle sujet de Varsovie. En 1561, la Pologne s’empare de l’ancien territoire de l’Ordre de Livonie, le Livland des Allemands (l’Inflanty pour les Polonais), peuplé de Lives, d’origine finnoise.

Les relations avec la principauté de Moldavie, objet des soins attentifs de la Turquie et de la Pologne, occupent une place importante dans la politique extérieure de Moscou. Partiellement composée d’anciennes terres russes situées sur les rives du Prouth et du Sereth, la principauté moldave est orthodoxe et, jusqu’à l’invasion turque, pour moitié de culture slavo-russe. Le russe est la langue de l’administration d’État, les actes des princes moldaves sont rédigés en cyrillique. Contemporain d’Ivan III, le Gospodar Étienne le Grand (1457-1504) joue un rôle de premier plan au nord-ouest de la mer Noire. Ivan III ne l’ignore pas et il consolide ses relations avec la principauté, en mariant son fils aîné, Ivan le Jeune, à la fille d’Étienne, Elena, en 1483. Ivan le Jeune meurt en 1490, mais les liens d’amitié se maintiennent sous Vassili III. Durant la dernière année de son règne, le prince de Moscou reçoit une ambassade moldave, venue le prier de défendre la principauté contre la Pologne. Mais Moscou n’est pas en mesure de répondre à cette demande. En 1538, le sultan Soliman s’empare de la Moldavie. Gueorgui Vernadski, qui voit dans la Pologne « latine » la plus grande menace pour l’orthodoxie, a ce commentaire : « Sous le pouvoir turc, la Moldavie fut protégée des attaques de la Pologne6. »

Le titre de Vassili III, dans la charte qu’il adresse aux Nenets, met en évidence un autre axe de la politique extérieure menée par l’État moscovite : le nord. Parmi les possessions du grand-prince, on relève les territoires suivants : Perm, Iougra, Viatka. Les sources russes des XIIe-XVIIe siècles baptisent Iougra les territoires compris entre la Petchora et le nord de l’Oural. Ces terres appartenaient à Novgorod qui y prélevait sur les populations un tribut en fourrures et en défenses de morses. La soumission de Novgorod remet le nord entre les mains de Moscou. À compter du milieu du XVe siècle, Iougra est intégrée dans l’État moscovite ; les principautés locales des Khantys et des Mansis sont liquidées au terme de quelques expéditions militaires, organisées sous le règne d’Ivan III. Son fils poursuit la progression vers le nord et confie à son tour la mission à son fils ; sous le règne d’Ivan IV, les frontières de l’État russe s’étendront loin au-delà de l’Oural.

La conception politique russe continue de se former sous Vassili III. Elle naît dans la lutte – non encore achevée – entre « thésauriseurs » (« joséphiens ») et « non-thésauriseurs », dans les disputes théologiques. Il ne saurait en être autrement : toute l’érudition du pays est concentrée dans les monastères, les religieux sont alors les seuls puits de science. En conséquence, les querelles théologiques se transforment en discussions acharnées sur la nature du pouvoir princier et ses rapports avec le pouvoir de l’Église. L’action de Maxime le Grec a une immense influence sur le développement intellectuel de la Rus moscovite. Connu, avant son arrivée en Russie, sous le nom de Michel Trivolis, Maxime le Grec (1480-1556) se cherche longtemps. Né en Grèce, il y reçoit une instruction et entreprend une carrière politique qui tournera court. Il reçoit alors la tonsure et passe plusieurs années au monastère dominicain de Saint-Marc, à Florence. En 1505, il revient brusquement à l’orthodoxie et s’installe au mont Athos. En 1516, Vassili III le fait venir à Moscou pour traduire les livres grecs, en particulier le Psautier. En 1499, grâce aux efforts de l’archevêque Gennade de Novgorod, la Bible est traduite en slavon. Notons qu’un mystérieux « Veniamine, Slave de naissance mais Latin de foi », moine dominicain qui aide activement l’archevêque, participe à l’établissement de la « Bible de Gennade7 ». Maxime le Grec, lui, traduit le Psautier et d’autres ouvrages ; il écrit également nombre de textes, en qualité de prédicateur.

Le rôle de Maxime le Grec est inestimable. À en croire ses contemporains, il est le premier à apporter à Moscou, avec un retard de vingt ans, la nouvelle de la découverte de l’Amérique. La Rus n’y prête pas une attention particulière et ses habitants ne prendront connaissance de la relation détaillée du voyage de Colomb qu’en 1584, après la traduction des Chroniques polonaises de Marcin Bielski.

Maxime le Grec apporte quelque chose de plus important que la nouvelle de la découverte d’un Nouveau Monde lointain. Il a séjourné en Albanie et à Corfou, à Venise, Paris et Florence, et incarne l’intérêt que les Occidentaux commencent à montrer pour l’Antiquité, les nouveaux courants qui émergent à l’ouest. Sa cellule au monastère Saint-Siméon devient le lieu de rassemblement des Moscovites qui s’y entretiennent des « livres et coutumes de Tsargrad ».

Maxime le Grec cristallise l’intérêt à l’égard de l’Occident, suscité par l’afflux d’étrangers à Moscou et la manifestation, dans la Rus, d’une timide curiosité pour la science et la culture « latines ». Beaucoup plus instruit que ses contemporains russes, doté d’un talent littéraire exceptionnel, Maxime le Grec réunit autour de lui des religieux et des laïcs à l’esprit ouvert. Sa cellule est fréquentée par le prince Vassili Patrikeïev, qui reçoit la tonsure sous le nom de Vassian et sera le seul théologien un peu indépendant du XVIe siècle. Zinovi Ottenski et le prince Andreï Kourbski émettent l’idée qu’Ivan Fiodorov, premier imprimeur russe, bénéficia des conseils de Maxime. On connaît en outre les missives de ce dernier à Fiodor Karpov, éminent diplomate et publiciste de la Rus moscovite.

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