Citadelle
- Автор: де Сент-Экзюпери Антуан
- Год: 2009
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Citadelle». Краткое содержание книги:
Les juges de la ville condamn�rent une fois une jeune femme, qui avait commis quelque crime, � se d�v�tir au soleil de sa tendre �corce de chair, et la firent simplement lier � un pieu dans le d�sert.
�Je t'enseignerai, me dit mon p�re, vers quoi tendent les hommes.�
Et de nouveau il m'emporta.
Comme nous voyagions, le jour entier passa sur elle, et le soleil but son sang ti�de, sa salive et la sueur de ses aisselles. But dans ses yeux l'eau de lumi�re. La nuit tombait et sa courte mis�ricorde quand nous parv�nmes, mon p�re et moi, au seuil du plateau interdit o�, �mergeant blanche et nue de l'assise du roc, plus fragile qu'une tige nourrie d'humidit� mais d�sormais tranch�e d'avec les provisions d'eaux lourdes qui font dans la terre leur silence �pais, tordant ses bras comme un sarment qui d�j� craque dans l'incendie, elle criait vers la piti� de Dieu.
��coute-la, me dit mon p�re. Elle d�couvre l'essentiel��
Mais j'�tais enfant et pusillanime:
�Peut-�tre qu'elle souffre, lui r�pondis-je, et peut-�tre aussi qu'elle a peur�
��Elle a d�pass�, me dit mon p�re, la souffrance et la peur qui sont maladies de l'�table, faites pour l'humble troupeau. Elle d�couvre la v�rit�.�
Et je l'entendis qui se plaignait. Prise dans cette nuit sans fronti�res, elle appelait � elle la lampe du soir dans la maison, et la chambre qui l'e�t rassembl�e, et la porte qui se f�t bien ferm�e sur elle. Offerte � l'univers entier qui ne montrait point de visage, elle appelait l'enfant que l'on embrasse avant de s'endormir et qui r�sume le monde. Soumise, sur ce plateau d�sert, au passage de l'inconnu, elle chantait le pas de l'�poux qui sonne le soir sur le seuil et que l'on reconna�t et qui rassure. �tal�e dans l'immensit� et n'ayant plus rien � saisir, elle suppliait qu'on lui rend�t les digues qui seules permettent d'exister, ce paquet de laine � carder, cette �cuelle � laver, celle-l� seule, cet enfant � endormir et non un autre. Elle criait vers l'�ternit� de la maison, coiff�e avec tout le village par la m�me pri�re du soir.
Mon p�re me reprit en croupe, quand la t�te de la condamn�e eut fl�chi sur l'�paule. Et nous f�mes dans le vent.
�Tu entendras, me dit mon p�re, leur rumeur ce soir sous les tentes et leurs reproches de cruaut�. Mais les tentatives de r�bellion, je les leur rentrerai dans la gorge: je forge l'homme.� Je devinais pourtant la bont� de mon p�re: �Je veux qu'ils aiment, achevait-il, les eaux vives des fontaines. Et la surface unie de l'orge verte recousue sur les craquelures de l'�t�. Je veux qu'ils glorifient le retour des saisons. Je veux qu'ils se nourrissent, pareils � des fruits qui s'ach�vent, de silence et de lenteur. Je veux qu'ils pleurent longtemps leurs deuils et qu'ils honorent longtemps les morts, car l'h�ritage passe lentement d'une g�n�ration � l'autre et je ne veux pas qu'ils perdent leur miel sur le chemin. Je veux qu'ils soient semblables � la branche de l'olivier. Celle qui attend. Alors commencera de se faire sentir en eux le grand balancement de Dieu qui vient comme un souffle essayer l'arbre. Il les conduit puis les ram�ne de l'aube � la nuit, de l'�t� � l'hiver, des moissons qui l�vent aux moissons engrang�es, de la jeunesse � la vieillesse, puis de la vieillesse aux enfants nouveaux.
�Car ainsi que de l'arbre, tu ne sais rien de l'homme si tu l'�tal�s dans sa dur�e et le distribues dans ses diff�rences. L'arbre n'est point semence, puis tige, puis tronc flexible, puis bois mort. Il ne faut point le diviser pour le conna�tre. L'arbre, c'est cette puissance qui lentement �pouse le ciel. Ainsi de toi, mon petit d'homme. Dieu te fait na�tre, te fait grandir, te remplit successivement de d�sirs, de regrets, de joies et de souffrances, de col�res et de pardons, puis Il te rentre en Lui. Cependant, tu n'es ni cet �colier, ni Cet �poux, ni cet enfant, ni ce vieillard. Tu es celui qui s'accomplit. Et si tu sais te d�couvrir branche balanc�e, bien accroch�e � l'olivier, tu go�teras dans tes mouvements l'�ternit�. Et tout autour de toi se fera �ternel. �ternelle la fontaine qui chante et a su abreuver tes p�res, �ternelle la lumi�re des yeux quand te sourira la bien-aim�e, �ternelle la fra�cheur des nuits.
Le temps n'est plus un sablier qui use son sable, mais un moissonneur qui noue sa gerbe.�
II
Ainsi, du sommet de la tour la plus haute de la citadelle, j'ai d�couvert que ni la souffrance ni la mort dans le sein de Dieu, ni le deuil m�me n'�taient � plaindre. Car le disparu si l'on v�n�re sa m�moire est plus pr�sent et plus puissant que le vivant. Et j'ai compris l'angoisse des hommes et j'ai plaint les hommes.
Et j'ai d�cid� de les gu�rir.
J'ai piti� de celui-l� seul qui se r�veille dans la grande nuit patriarcale, se croyant abrit� sous les �toiles de Dieu, et qui sent tout � coup le voyage.
J'interdis que l'on interroge, sachant qu'il n'est jamais de r�ponse qui d�salt�re. Celui qui interroge, ce qu'il cherche d'abord c'est l'ab�me.
Je condamne l'inqui�tude qui pousse les voleurs au crime, ayant appris � lire en eux et sachant ne point les sauver si je les sauve de leur mis�re. Car s'ils croient convoiter l'or d'autrui ils se trompent. Mais l'or brille comme une �toile. Cet amour qui s'ignore soi-m�me ne s'adresse qu'� une lumi�re qu'ils ne captureront jamais. Ils vont de reflet en reflet, d�robant des biens inutiles, comme le fou qui pour se saisir de la lune qui s'y refl�te puiserait l'eau noire des fontaines. Ils vont et jettent au feu court des orgies la cendre vaine qu'ils ont d�rob�e. Puis ils reprennent leurs stations nocturnes, p�les comme au seuil d'un rendez-vous, immobiles de peur d'effrayer, s'imaginant qu'ici r�side ce qui peut-�tre un jour les comblera.
Celui-l�, si je le lib�re, demeurera fid�le � son culte et mes hommes d'armes �crasant les branches le surprendront demain encore dans les jardins d'autrui, plein du battement de son c�ur et croyant sentir vers lui, cette nuit-l�, la fortune fl�chir.
Et certes je les couvre d'abord de mon amour, leur connaissant plus de ferveur qu'aux vertueux dans leurs boutiques. Mais je suis b�tisseur de cit�s. J'ai d�cid� d'asseoir ici les assises de ma citadelle. J'ai contenu la caravane en marche. Elle n'�tait que graine dans le lit du vent. Le vent charrie comme un parfum la semence du c�dre. Moi je r�siste au vent et j'enterre la semence, en vue d'�panouir les c�dres pour la gloire de Dieu.
Il faut que l'amour trouve son objet. Je sauve celui-l� seul qui aime ce qui est et que l'on peut rassasier.
C'est pourquoi �galement j'enferme la femme dans le mariage et ordonne de lapider l'�pouse adult�re. Et certes je comprends sa soif et combien grande est la pr�sence dont elle se r�clame. Je sais la lire, qui s'accoude sur la terrasse, quand le soir permet les miracles, ferm�e de toutes parts par la haute mer de l'horizon, et livr�e, comme � un bourreau solitaire, au supplice d'�tre tendre.
Je la sens toute palpitante, jet�e ici ainsi qu'une truite sur le sable, et qui attend, comme la pl�nitude de la vague marine, le manteau bleu du cavalier. Son appel, elle le jette � la nuit tout enti�re. Quiconque en surgira l'exaucera. Mais elle passera vainement de manteau en manteau, car il n'est point d'homme pour la combler. Une rive ainsi appelle, pour se rafra�chir, l'�panchement des vagues de la mer, et les vagues se succ�dent �ternellement. L'une apr�s l'autre s'use. A quoi bon ratifier le changement d'�poux: Quiconque aime d'abord l'approche de l'amour ne conna�tra point la rencontre�
Je sauve celle-l� seule qui peut devenir, et s'ordonner autour de la cour int�rieure, de m�me que le c�dre s'�difie autour de sa graine, et trouve, dans ses propres limites, son �panouissement. Je sauve celle-l� qui n'aime point d'abord le printemps, mais l'ordonnance de telle fleur o� le printemps s'est enferm�. Qui n'aime point d'abord l'amour, mais tel visage particulier qu'a pris l'amour.