Alex
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Camille Verhœven #2
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226218773
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Alex». Краткое содержание книги:
Elle renifle, fait le vide, tente de raisonner. C’est un hangar ou un entrepôt. Un grand lieu vide, avec une lumière diffuse qui vient d’en haut. Le sol est dur, humide, une odeur de pluie sale, d’eau stagnante, c’est pour cette raison qu’elle a si froid : cet endroit est détrempé.
La première chose qui lui revient, c’est le souvenir de l’homme qui la tient serrée contre lui. Son odeur âcre, forte, une odeur de transpiration, animale. Dans les moments tragiques, ce sont souvent des pensées insignifiantes qui vous viennent : il m’a arraché des cheveux, voilà ce qui lui vient en premier. Elle imagine son crâne avec une large zone claire, toute une poignée arrachée, elle se met à pleurer. En fait, ça n’est pas tant cette image qui la fait pleurer que tout ce qui vient d’arriver, la fatigue, la douleur. Et la peur. Elle pleure, et c’est difficile de pleurer ainsi, avec un ruban qui tient les lèvres fermées, elle s’étouffe, elle se met à tousser et aussi très difficile de tousser, elle s’étrangle, ses yeux se remplissent de larmes. Une nausée lui soulève le ventre. Impossible de vomir. Sa bouche s’est emplie d’une sorte de bile qu’elle est contrainte de ravaler. Ça lui prend un temps fou. Ça l’écœure.
Alex fait des efforts pour respirer, des efforts pour comprendre, pour analyser. Malgré le désespoir de la situation, elle cherche à retrouver un peu de calme. Le sang-froid ne suffit pas toujours mais sans lui, vous êtes promis à la perdition. Alex essaye de s’assagir, de ralentir sa fréquence cardiaque. Comprendre ce qui vient d’arriver, ce qu’elle fait là, pourquoi elle est là.
Réfléchir. Elle souffre mais ce qui la gêne aussi, c’est sa vessie, comprimée, pleine. Elle n’a jamais été bien résistante de ce côté-là. Il ne lui faut pas vingt secondes pour prendre sa décision, elle se lâche et se met à pisser sous elle, longuement. Ce laisser-aller n’est pas un échec parce que c’est elle qui a choisi. Si elle ne le fait pas, elle va souffrir longtemps, se tortiller des heures peut-être et elle finira quand même par en arriver là. Et vu la situation, elle a bien d’autres choses à craindre, une envie de pisser, c’est un obstacle inutile. Sauf que quelques minutes plus tard, elle a encore plus froid et elle n’avait pas pensé à ça. Alex tremble et elle ne sait plus pourquoi, de froid, de peur. Elle revoit deux images : l’homme dans le métro, au fond du wagon, qui lui sourit, et son visage, lorsqu’il la tient contre lui, juste avant qu’il la propulse dans le fourgon. Elle s’est fait vraiment mal en atterrissant.
Soudain au loin une porte en métal claque et résonne. Alex s’arrête de pleurer instantanément, aux aguets, tendue, près de craquer. Puis, d’un coup de reins, elle se recouche sur le côté et ferme les yeux, prête à encaisser le premier coup, parce qu’il va la battre, c’est pour ça qu’il l’a enlevée. Alex ne respire plus. De loin elle entend l’homme s’approcher, d’un pas tranquille, pesant. Enfin, il s’arrête devant elle. Entre ses cils, elle distingue ses chaussures, des grosses chaussures, bien cirées. Il ne dit rien. Il la surplombe, sans un mot, et reste ainsi un long moment, comme s’il surveillait son sommeil. Elle se décide enfin, ouvre complètement les yeux et les lève vers lui. Il a les mains dans le dos, le visage penché, aucune intention ne passe, il est juste penché au-dessus d’elle comme au-dessus… d’une chose. Vue d’en bas, sa tête est impressionnante, ses sourcils noirs et abondants font de l’ombre et masquent en partie ses yeux mais surtout, il y a son front, plus large que le reste du visage, on dirait qu’il déborde. Ça lui donne un côté arriéré, primitif. Têtu. Elle cherche le mot. Ne trouve pas.
Alex voudrait dire quelque chose. Le ruban l’en empêche. De toute manière, tout ce qui lui viendrait, c’est : « Je vous en supplie… » Elle cherche ce qu’elle pourra lui dire s’il la détache. Elle voudrait vraiment trouver autre chose qu’une supplique mais rien ne remonte, rien, pas une question, pas une demande, rien que cette imploration. Les mots ne viennent pas, le cerveau d’Alex s’est figé. Et confusément ceci : il l’a enlevée, attachée, jetée là, que va-t-il faire d’elle ?
Alex pleure, elle ne peut pas s’en empêcher. L’homme s’éloigne sans un mot. Il va jusqu’à l’angle de la salle. D’un geste large, il ôte une bâche, impossible de voir ce qu’elle recouvrait. Et toujours cette prière magique, irrationnelle : faites qu’il ne me tue pas.
L’homme est de dos, arc-bouté, il tire à deux mains en reculant quelque chose de lourd, une caisse ? qui crisse sur le sol en béton. Il porte un pantalon de toile gris foncé, un pull à rayures, large, avachi, on a l’impression qu’il l’a depuis des années.
Après quelques mètres ainsi à reculons, il s’arrête de tirer, lève les yeux vers le plafond comme s’il visait, puis il reste ainsi, les deux mains sur les hanches, semblant s’interroger sur la manière de s’y prendre. Et enfin, il se retourne. Et la regarde. Il s’approche, se baisse, pose un genou près de son visage, allonge le bras et, d’un coup sec, tranche le ruban adhésif qui enserre ses chevilles. Puis sa grosse main saisit l’extrémité du scotch à la commissure de ses lèvres et tire brutalement. Alex pousse un cri de douleur. Il lui suffit d’une main pour la mettre debout. Bien sûr, Alex n’est pas très lourde mais tout de même, d’une main ! Elle est saisie d’un étourdissement qui irrigue tout son corps, la station debout lui fait monter le sang à la tête, elle vacille de nouveau. Son front arrive au niveau de la poitrine de l’homme. Il la tient à l’épaule, très serrée, il la retourne. Elle n’a pas le temps de dire un mot, d’un geste sec, il coupe les liens à ses poignets.
Alex rassemble alors tout son courage, elle ne réfléchit pas, elle prononce les mots qui lui viennent :
— Je vous en… s… supplie…
Elle ne reconnaît pas sa propre voix. Et puis elle bégaye, comme enfant, comme adolescente.
Ils sont face à face, c’est l’instant de vérité. Alex est tellement terrifiée à l’idée de ce qu’il pourrait lui faire qu’elle a subitement envie de mourir, tout de suite, sans rien exiger, qu’il la tue, maintenant. Ce dont elle a le plus peur, c’est de cette attente dans laquelle son imaginaire s’engouffre, elle pense à ce qu’il pourrait lui faire, elle ferme les yeux et voit son corps, c’est comme s’il ne lui appartenait plus, un corps allongé, dans la position exacte qu’il avait tout à l’heure, il porte des plaies, il saigne abondamment, il souffre, c’est comme si ce n’était pas elle mais c’est elle. Elle se voit morte.
Le froid, l’odeur de pisse, elle a honte et elle a peur, que va-t-il se passer, pourvu qu’il ne me tue pas, faites qu’il ne me tue pas.
— Déshabille-toi, dit l’homme.
Une voix grave, posée. Son ordre aussi est grave, posé. Alex ouvre la bouche, mais n’a pas le temps de prononcer une syllabe, il la gifle tellement fort qu’elle part sur le côté, fait un pas, déséquilibrée, puis un autre et elle tombe sur le sol, sa tête cogne par terre. L’homme avance lentement vers elle et la saisit par les cheveux. C’est terriblement douloureux. Il la soulève, Alex sent que toute sa chevelure va s’arracher de son crâne, de ses deux mains elle s’agrippe à la sienne, tente de la retenir, ses jambes, malgré elle, retrouvent de la force, Alex est debout. Quand il la gifle pour la seconde fois, il la tient encore par les cheveux alors son corps n’a qu’un soubresaut, sa tête fait un quart de tour. Ça résonne terriblement fort, elle ne sent presque plus rien, abrutie par la douleur.