Alex
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Camille Verhœven #2
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226218773
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Alex». Краткое содержание книги:
— Arrête-moi là, dit Camille.
Camille sort, assure son chapeau, le garçon repart. On est au bout de la rue, à cinquante mètres des premières barrières. Camille termine à pied. Quand il a le temps, il tâche toujours de prendre les problèmes de loin, c’est sa méthode. Le premier regard compte beaucoup, autant qu’il soit panoramique parce qu’après, on est dans le détail, dans les faits, innombrables, aucun recul. C’est la raison officielle qu’il se donne pour être descendu à une centaine de mètres de l’endroit où il est attendu. L’autre raison, la vraie, c’est qu’il n’a pas envie d’être là.
En s’avançant vers les voitures de police dont la lumière des gyrophares éclabousse les façades, il cherche à comprendre ce qu’il éprouve.
Son cœur cogne.
Il ne se sent vraiment pas bien. Il donnerait dix ans de sa vie pour être ailleurs.
Mais aussi lentement qu’il s’approche, le voici quand même arrivé.
Ça s’est passé à peu près comme ça, quatre ans plus tôt. Dans la rue qu’il habitait, qui ressemble un peu à celle-ci. Irène n’était plus là. Elle devait accoucher, un petit garçon, dans quelques jours. Elle aurait dû être à la maternité, Camille s’est précipité, il a couru, il l’a cherchée, ce qu’il a fait cette nuit-là pour la retrouver… Il était comme fou mais il a eu beau faire… Après, elle était morte. Le cauchemar dans la vie de Camille a commencé par une seconde semblable à celle-ci. Alors il a le cœur qui cogne, qui rebondit, ses oreilles bourdonnent. Sa culpabilité, qu’il croyait assoupie, s’est réveillée. Ça lui donne des nausées. Une voix lui crie de s’enfuir, une autre d’affronter, sa poitrine est serrée comme dans un étau. Camille pense qu’il va tomber. Au lieu de ça, il déplace une barrière pour entrer dans le périmètre sécurisé. L’agent de faction lui adresse de loin un petit signe de la main. Si tout le monde ne connaît pas le commandant Verhœven, tout le monde le reconnaît. Forcément, même s’il n’était pas une sorte de légende, avec cette taille-là… Et cette histoire-là…
— Ah, c’est vous ?
— Tu es déçu…
Aussitôt, Louis bat des ailes, affolé.
— Non, non, non, non, pas du tout !
Camille sourit. Il a toujours été très fort pour lui faire perdre les pédales. Louis Mariani a été longtemps son adjoint, il le connaît comme s’il l’avait tricoté.
Au début, après l’assassinat d’Irène, Louis est souvent venu le voir à la clinique. Camille n’avait pas beaucoup de conversation. Ce qui n’avait plus été qu’un passe-temps, dessiner, était devenu son activité principale et même exclusive. Il ne faisait plus que ça, à longueur de journée. Les dessins, les esquisses, les croquis s’empilaient dans la chambre dont Camille conservait par ailleurs le caractère impersonnel. Louis s’aménageait une petite place, l’un regardait les arbres du parc, l’autre ses pieds. Ils se sont dit des tonnes de choses dans ce silence, mais ça ne valait quand même pas des mots. Ils n’en trouvaient pas. Et puis un jour, sans crier gare, Camille a expliqué qu’il préférait être seul, il ne voulait pas entraîner Louis dans sa tristesse. « Ce n’est pas une fréquentation bien intéressante un policier triste », a-t-il dit. Ça leur a fait de la peine à tous les deux d’être ainsi séparés. Et puis le temps a passé. Ensuite, quand les choses ont commencé à aller mieux, c’était trop tard. Passé le deuil, ce qui reste est un peu désertique.
Ils ne se sont pas vus depuis longtemps, ils se sont juste croisés, des réunions, des briefings, ce genre de choses. Louis n’a pas beaucoup changé. Vieux, il mourra avec l’air jeune, il y a des gens comme ça. Et toujours aussi élégant. Un jour, Camille lui a dit : « Même habillé pour un mariage, à côté de toi, je ressemble toujours à un clodo. » Il faut dire que Louis est riche, très riche. Sa fortune, c’est comme les kilos du divisionnaire Le Guen, personne ne sait le chiffre mais tout le monde sait que c’est considérable et, certainement, en expansion permanente. Louis pourrait vivre de ses rentes et assurer la sécurité des quatre ou cinq générations à venir. Au lieu de ça, il est flic à la Criminelle. Il a fait des tas d’études dont il n’avait pas besoin, qui lui ont laissé une culture que Camille n’a jamais prise en défaut. Vraiment, Louis est une curiosité.
Il sourit, ça lui fait drôle de retrouver Camille comme ça, qui arrive sans prévenir.
— C’est là-bas, dit-il en désignant des barrières.
Camille presse le pas derrière le jeune homme. Pas si jeune d’ailleurs.
— Ça te fait quel âge, Louis ?
Louis se retourne.
— Trente-quatre, pourquoi ?
— Non, pour rien.
Camille réalise qu’on est à deux pas du musée Bourdelle. Il revoit assez nettement le visage de l’Héraclès archer. La victoire du héros sur les monstres. Camille n’a jamais sculpté, il n’a jamais eu le physique pour et il ne peint plus depuis très longtemps, mais dessiner, il continue, même après sa longue dépression, c’est plus fort que lui, ça fait partie de ce qu’il est, il ne peut pas s’en empêcher, toujours un crayon à la main, c’est sa manière de regarder le monde.
— Tu le connais, l’Héraclès archer du musée Bourdelle ?
— Oui, dit Louis.
Il a l’air embêté.
— Mais je me demande. s’il n’est pas plutôt à Orsay.
— T’es toujours aussi chiant.
Louis sourit. Ce genre de phrase, chez Camille, ça veut dire, je t’aime bien. Ça veut dire, comme le temps passe vite, ça fait combien de temps, toi et moi ? Ça veut dire, finalement, on ne s’est quasiment pas vus depuis que j’ai tué Irène, non ? Alors, ça fait drôle de se retrouver tous les deux sur une scène de crime. Du coup, Camille se croit tenu de préciser :
— Je remplace Morel. Le Guen n’avait personne sous la main. Il m’a demandé.
Louis fait signe qu’il comprend mais il reste sceptique. Le commandant Verhœven en transit sur une affaire comme celle-ci, c’est tout de même étonnant.
— Tu appelles Le Guen, enchaîne Camille. Il me faut des équipes. Tout de suite. Vu l’heure on ne pourra pas faire grand-chose, du moins on essaye…
Louis hoche la tête et prend son portable. Il voit les choses de la même manière. On peut prendre ce genre d’affaire par deux bouts. Le kidnappeur ou la victime. Le premier est loin, certainement. La victime, elle, habite peut-être le quartier, peut-être a-t-elle été enlevée près de chez elle, ce n’est pas seulement l’histoire d’Irène qui fait penser ça aux deux hommes, c’est la statistique.
Rue Falguière. Décidément, ce soir, on est abonné aux sculpteurs. Ils avancent au milieu de la rue dont les accès ont été bouclés. Camille lève les yeux vers les étages, toutes les fenêtres sont allumées, c’est le spectacle de la soirée.
— On a un témoin, un seul, dit Louis en fermant son portable. Et l’emplacement du véhicule qui a servi à l’enlèvement. L’Identité devrait arriver.
Et, justement, elle arrive. On repousse précipitamment les barrières, Louis leur désigne l’emplacement vide le long du trottoir, entre deux véhicules. Quatre techniciens descendent aussitôt avec leur matériel.
— Il est où ? demande Camille.
Il s’impatiente, le commandant. On sent qu’il ne veut pas rester là. Son portable vibre.
— Non, monsieur le procureur, répond-il, le temps que l’information arrive chez nous en passant par le commissariat du quinzième arrondissement, c’était déjà beaucoup trop tard pour des barrages.