Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
— Vous tuer ? dit Gleim.
— N’est-ce pas ce que vous avez l’intention de faire ?
— Je n’étais qu’un enfant quand mon père a disparu. Je ne suis plus jeune maintenant et vous êtes encore plus âgé, et tout cela est de l’histoire ancienne. Je désirais seulement connaître la vérité sur sa mort, et je la connais maintenant. Pourquoi vous tuer ? Si cela devait rendre la vie à mon père, peut-être le ferais-je, mais, comme vous l’avez fait remarquer vous-même, rien ne peut le faire. Je n’éprouve pas de colère contre vous et je n’ai aucun désir de subir des tourments des mains du Roi. Pour moi, au moins, le système a une vertu dissuasive.
— Vous ne voulez pas me tuer ? demanda Haligome, stupéfait.
— Absolument pas.
— Non. Non. Je comprends. Pourquoi me tueriez-vous ? Cela me libérerait d’une vie qui est devenue un long châtiment.
— Est-ce ainsi que vous voyez les choses ? demanda Gleim avec étonnement.
— Vous me condamnez à vivre, oui.
— Mais votre châtiment est terminé depuis longtemps ! La grâce de la Dame est sur vous maintenant. Par la mort de mon père vous avez trouvé le chemin qui vous mène à elle !
Haligome ne savait pas si l’autre se moquait de lui ou parlait sincèrement.
— Vous voyez de la grâce en moi ? demanda-t-il.
— Oui.
Haligome secoua la tête.
— L’Ile et tout ce qu’elle représente ne sont rien pour moi, dit-il. Je ne suis venu ici que pour échapper aux attaques du Roi des Rêves. J’ai enfin trouvé une cachette et rien d’autre.
— Vous vous abusez, dit Gleim en le regardant droit dans les yeux.
Puis il s’éloigna, laissant Haligome abasourdi et médusé.
Était-ce possible ? Avait-il expié son crime et ne l’avait-il pas compris ? Il décida que si la nuit suivante, il recevait un message du Roi – et cela devait arriver, car près d’un an s’était écoulé depuis le dernier – il marcherait jusqu’au bord de la Terrasse de l’Évaluation et se jetterait à la mer. Mais ce qu’il reçut cette nuit-là fut un message de la Dame, un rêve doux et chaleureux qui lui ouvrait l’accès à la Terrasse des Miroirs. Il ne comprenait pas encore parfaitement et doutait de jamais comprendre. Mais son interprète des rêves lui ordonna le lendemain matin de se mettre immédiatement en route pour la terrasse éblouissante qui venait tout de suite après, car l’étape suivante de son pèlerinage avait commencé.
VIII. Chez les interprètes des rêves
Hissune s’aperçoit souvent maintenant qu’une aventure a besoin d’une explication immédiate par une autre ; et quand il en a terminé avec la triste mais instructive histoire de l’assassin Sigmar Haligome, il comprend beaucoup de choses sur le fonctionnement des activités du Roi des Rêves mais il en sait encore bien peu sur les interprètes des rêves, ces intermédiaires entre le monde du sommeil et celui de la veille. Il n’en a jamais consulté ; il considère ses propres rêves plus comme des événements théâtraux que comme des messages qui portent conseil. Il sait que cela est à l’opposé de la tradition spirituelle centrale de la planète, mais une grande partie de ce qu’il fait et pense va à l’encontre de ces traditions. Il est ce qu’il est, un gamin des rues du Labyrinthe, un observateur attentif de ce monde, mais il ne souscrit pas pour autant sans réserve à toutes ses coutumes.
Il y a, ou il y avait, à Zimroel, une célèbre interprète des rêves du nom de Tisana que Hissune l’a rencontrée en assistant à la seconde intronisation de lord Valentin. C’était une vieille femme corpulente qui avait manifestement joué un rôle dans la redécouverte par lord Valentin de son identité perdue ; Hissune ignore tout de cela mais il se souvient avec une certaine gêne des yeux pénétrants de la vieille femme et de sa personnalité puissante et énergique. Pour une raison ou pour une autre, elle s’était prise d’affection pour le petit Hissune ; il se souvient de s’être tenu à côté d’elle, rapetissé par elle, en souhaitant qu’il ne lui vienne pas à l’idée de le prendre dans ses bras, car elle l’aurait certainement écrasé contre son opulente poitrine. Elle avait dit ce jour-là : « Et voici un autre petit prince perdu ! » Qu’est-ce que cela signifiait ? Hissune se dit de temps à autre qu’un interprète des rêves pourrait le lui expliquer, mais il ne consulte pas les interprètes des rêves. Il se demande si Tisana a laissé un enregistrement dans le Registre des Ames. Il vérifie dans les archives. Oui, il y en a un. Il le demande et s’aperçoit rapidement qu’il a été effectué au début de sa vie, une cinquantaine d’années auparavant, alors qu’elle ne faisait qu’apprendre son art, et il n’y en a pas d’autre. Il s’en faut de peu qu’il le renvoie. Mais il retrouve un peu de Tisana après seulement quelques instants d’enregistrement. Il décide qu’il peut encore apprendre quelque chose d’elle, il coiffe une nouvelle fois le casque et laisse l’âme ardente de la jeune Tisana pénétrer dans sa conscience.
Le matin de la veille de l’Épreuve de Tisana, il commença soudain à pleuvoir, et tout le monde sortit en courant de la salle capitulaire pour voir la pluie tomber, postulantes et novices, professes et préceptrices, et même la vieille Interprète-Supérieure Inuelda en personne. La pluie était un événement rare dans le désert de la plaine de Velalisier. Tisana sortit avec toutes les autres et s’arrêta pour regarder les grosses gouttes claires tomber obliquement de l’unique nuage frangé de noir qui restait suspendu au-dessus de la haute flèche du bâtiment capitulaire comme s’il y était attaché. Les gouttes frappaient le sol desséché et sablonneux avec un bruit audible ; des taches sombres qui allaient en s’élargissant, curieusement éloignées les unes des autres, se formaient sur le sol légèrement rougeâtre. Les postulantes et les novices, les professes et les préceptrices se débarrassèrent de leur pèlerine et se mirent à folâtrer sous l’averse.
— La première depuis bien plus d’un an, dit quelqu’un.
— Un présage, murmura Freylis, la novice qui était la meilleure amie de Tisana dans le chapitre. Ton Épreuve sera facile.
— Crois-tu vraiment à ce genre de choses ?
— Cela ne coûte pas plus de voir de bons présages que de mauvais, dit Freylis.
— Une devise utile à adopter pour une interprète des rêves, dit Tisana, et elles éclatèrent toutes deux de rire.
Freylis tira la main de Tisana.
— Viens danser dehors avec moi ! dit-elle d’un ton pressant.
Tisana secoua la tête. Elle restait à l’abri du surplomb et Freylis avait beau tirer, cela ne servait à rien. Tisana était une grande femme, robuste et puissante, à l’ossature forte ; Freylis, frêle et menue, était comme un oiseau à côté d’elle. Tisana n’était certainement pas d’humeur à danser sous la pluie en ce moment. Le lendemain apporterait la consécration de sept années de formation ; elle n’avait toujours aucune idée de ce qu’on allait lui demander pour le rite mais elle s’obstinait à croire qu’elle serait jugée indigne et honteusement renvoyée dans sa lointaine ville de province ; ses craintes et ses noirs pressentiments pesaient sur son esprit comme une chape de plomb et danser dans ces circonstances lui paraissait d’une invraisemblable frivolité.
— Regarde ! s’écria Freylis. La Supérieure !
Oui, même la vénérable Inulda était sortie sous la pluie et dansait avec un abandon majestueux ; la vieille femme émaciée et parcheminée à la tête chenue décrivait des cercles d’un pas chancelant mais solennel, les bras décharnés grands ouverts, le visage extatique tourné vers le ciel. Tisana sourit devant ce spectacle. La Supérieure aperçut Tisana sous le portique, lui sourit et lui fit signe de venir, comme l’on fait signe à un enfant boudeur qui refuse de participer au jeu. Mais la Supérieure avait été soumise à son Épreuve depuis si longtemps qu’elle avait dû oublier à quel point l’attente était terrible ; elle était sans nul doute incapable de comprendre les sombres préoccupations de Tisana pour la tâche du lendemain. Avec un petit geste d’excuse, Tisana se retourna et rentra. Dans son dos résonnait le brusque tambourinement de la pluie qui redoublait de violence puis vint un silence vibrant. L’étrange petit orage était terminé.