Les soupers du prince
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Sous le nom de San-Antonio #7
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 978-2265048287
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les soupers du prince». Краткое содержание книги:
L’Allemand examina les compartiments de cuir et trouva l’argent dans la poche centrale.
— Deux mille six ! annonça-t-il.
— Ben, t’es riche, bout d’homme ! ricana Francky.
— Cet argent n’est pas à moi ! pleurnicha le pauvre type.
— Évidemment qu’il n’est pas à toi puisqu’il est à nous. On lui laisse sa bite pour deux mille six, grand ?
— Elle vaut pas plus, fit Hans, sérieux.
Francky fit sautiller le pénis avec son couteau, ce qui accrut le saignement.
— T’as raison, c’est de la petite pine de cocu, ça. La gonzesse endormie qui chope ça dans les miches, elle se réveille même pas. Fais-nous un petit polaroïd de son zizi, Marie-Cha, en souvenir. Plutôt, c’est le Chleuh qui va le faire et toi tu turluteras notre pote pendant ce temps ; s’il fait du suif on enverra la photo à sa femme.
Un instant plus tard, ils libérèrent leur souffre-douleur qui partit sans dire un mot.
— Ton histoire de bite coupée, ça m’inspire, fit Marie-Charlotte, rêveuse. Quand on lancera notre grande opération chez mon cousin, on coupera la queue de son Arbi et on la lui fourrera dans la bouche avec du sparadrap par-dessus. Ça va être un dégagement du tonnerre, je vous promets. Quelque chose qui restera dans les annales. Mais faut pas se presser. Faut tout préparer minutieusement, comme les Japs ont préparé Pearl Harbor. Je mouille rien que d’y penser !
30
L’hôtel Richemond de Genève avait dressé dans le parc une magnifique tente à rayures bleues et blanches d’une capacité de trois cents personnes, tapissée de moquette, climatisée, équipée de cuisines et de sanitaires. Des lustres de style vénitien l’illuminaient. Une magnifique décoration florale achevait d’en faire un décor hollywoodien (un Hollywood frappé de bon goût !). Des guirlandes d’ampoules festonnaient autour de ce « Camp du Drap d’or » moderne et constituaient une allée de lumière entre le portail et l’entrée de la tente.
Le nappage saumon clair, les chandeliers à quatre branches posés sur chaque table, les dosserets de velours bleu des sièges ajoutaient à ce raffinement. Sur une petite estrade, un quatuor à cordes répandait sur l’assemblée une musique noble qui endiguait le brouhaha né de toute concentration d’individus, fussent-ils du meilleur monde.
Les cartons d’invitation précisant : cravate noire, robe longue, l’assemblée, à de rares exceptions près, avait grande allure. À peine si se signalaient, çà et là, quelques réfractaires (artistes ou journalistes) délibérément vêtus de vestons ordinaires, voire de blousons. À chaque extrémité de la tente on avait dressé des buffets dignes de Lucullus. Le champagne coulait à flots, versé par des serveurs en habit à la française.
Élodie Steven surveillait l’ordonnancement de la soirée d’un œil infaillible. Elle portait une robe de chez Scherrer, bleu nuit, qui mettait sa blondeur en valeur. Elle attendait que les gens ayant accepté l’invitation fussent à peu près tous arrivés pour s’adresser à eux.
Jusqu’alors, contrairement à l’usage, seuls le duc Groloff et son épouse recevaient les invités. Le vieillard portait un uniforme blanc et or, plus chargé de décorations que ceux de feu le maréchal Goering. Il serrait les mains des hommes, s’inclinait sur celle des dames, prononçait une phrase alambiquée à l’adresse des hautes personnalités dont la vigilante Élodie lui soufflait le nom et la fonction.
Le texte de l’invitation indiquait que la réception était organisée par Son Altesse Gertrude, princesse de Montégrin. Groloff murmurait aux hôtes de marque que, compte tenu de son grand âge, l’hôtesse ne pouvait accueillir tous ses invités, mais qu’elle apparaîtrait un peu plus tard.
Élodie Steven retroussa le bas de sa robe longue pour ne pas s’y prendre les pieds, gravit les trois marches de l’estrade et fit signe aux musiciens de s’interrompre. Il n’est pas meilleure manière d’obtenir le silence de ce genre de soirée qu’en arrêtant la musique. Aussitôt, les conversations cessèrent et les yeux se tournèrent dans sa direction. Beaucoup de gens qui la connaissaient l’applaudirent. Elle sourit à la ronde et parla :
— Bien peu d’entre vous ont le privilège de connaître la princesse du Montégrin. La raison en est simple : Son Altesse, la princesse Gertrude, durement frappée par la disparition de ses proches, mène, dans notre pays qui l’a reçue une existence vouée à ses souvenirs et à la piété. Si, ce soir, elle transgresse sa règle de vie, c’est parce qu’elle a une importante nouvelle à vous annoncer. Aussi, vais-je lui céder ma place à ce micro.
Alors on vit s’avancer en direction de l’estrade la Majesté en personne. Gertrude portait une robe de velours noir à col d’hermine (fourrure royale) qui la grandissait. Pour la première fois depuis bien des décades, elle avait consenti à ce qu’on la maquillât : légère touche ocrée aux joues, soupçon de rouge sur les lèvres.
Elle marchait au bras de Groloff et l’on se demandait qui soutenait l’autre. Son apparition fit s’établir un profond silence. Les assistants, impressionnés, ne réagissaient pas. Et puis tout à coup, avec un ensemble surprenant, ils applaudirent à tout rompre cette vieille femme menue et altière qui se déplaçait comme si elle se fût trouvée un jour de sacre dans l’allée centrale d’une cathédrale.
Au pied de l’estrade, elle lâcha le bras de Groloff et prit celui d’Élodie pour gravir les trois marches. Les ovations redoublèrent. Élodie plaça le micro HF dans la main desséchée de la princesse, puis se recula auprès des musiciens.
— Merci à vous tous, et bienvenue, fit Gertrude d’une voix dont la fermeté surprenait. Je voulais que vous soyez les témoins de ce qui est l’une des plus grandes joies de ma longue existence. Alors que je croyais notre dynastie éteinte, Dieu m’a envoyé un petit-fils né de mon défunt fils Sigismond II et d’une personne ayant appartenu à notre entourage, la comtesse Vlassa. Cette union qui avait été tenue secrète m’a été révélée par des documents irréfutables laissés par mon bien-aimé fils. Le Seigneur a en outre voulu que ce fruit du passé soit le sosie de son père et de son grand-père. Si, dans Sa Toute-Puissance, Il permet le rétablissement de la monarchie au Montégrin, mon petit-fils régnera un jour sous le nom d’Édouard Ier. C’est en son honneur que cette soirée nous réunit tous.
Elle tendit la main vers l’entrée de la tente et dit :
— Approchez-vous, Édouard.
Le prince entra dans un ferment de curiosité chauffée à blanc. Un murmure flatteur, dû aux femmes, formait comme un sillage sonore derrière lui. Élodie lui avait recommandé le smoking classique et il était beau et élégant, à peine gêné par les centaines de regards qui suivaient son déplacement.
Il monta sur le praticable, prit la main de sa grand-mère et la baisa avec grâce. Ce fut du délire. Dans les discrets projecteurs qui éclairaient le podium, il ressemblait à un jeune premier de cinéma. Il salua l’assistance d’une légère plongée de la tête, prit le micro que Gertrude lui présentait, mais la houle des vivats continuait de déferler. Les invités, ravis par l’aventure inattendue et conscients de vivre un moment historique, n’en finissaient pas d’applaudir ce prince des Mille et Une nuits. Soudain, à leurs yeux, l’obscur et mal connu Montégrin prenait une importance démesurée, devenait l’égal du Royaume-Uni.
Ce goût pour la monarchie qui assure la prospérité de tant d’hebdomadaires, parce qu’il redonne à chacun son âme d’enfant et avive sa soif de merveilleux, donnait libre cours à l’enthousiasme le plus excessif, le plus fervent. Dans la somptuosité de la tente princière, le bonheur contagieux visitait chacun. Il transportait dans l’ivresse jusqu’aux personnages les plus compassés, jusqu’aux dignitaires les plus imbus de leur fonction.