Les soupers du prince
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Sous le nom de San-Antonio #7
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 978-2265048287
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les soupers du prince». Краткое содержание книги:
Longtemps Édouard resta debout dans la tempête des acclamations, auprès de sa chétive grand-mère radieuse sous son éternelle réserve. Saluant au plus juste, car il se devait d’affirmer la sacro-sainte majesté, et trop de courbettes eussent nui à son image de marque.
Enfin, soûlé de bravos, il porta le micro à sa bouche et commença à lancer des « merci » qui ne faisaient qu’aviver le délire. Pour en finir, il avança la main en un geste qui réclamait le silence.
L’obtint.
— Quel que soit mon destin, commença-t-il, je garderai toujours dans mon cœur cet inoubliable accueil.
Un nouveau flux de vivats le contraignit à se taire.
Quand il cessa, le prince poursuivit :
— Un destin hors du commun fait de moi le successeur d’une lignée de princes dont beaucoup contribuèrent à façonner l’Europe. Je n’ai aucune visée politique, mais je tiens à affirmer que si un jour le peuple montégrinois souhaitait, en raison des conjonctures politiques, renouer avec le régime de mes pères, je saurais répondre à son appel et à ses vœux.
« En attendant, je remercie de toute mon âme l’admirable nation helvétique, île de paix, île heureuse au sein d’un monde en désarroi, qui a su ouvrir sa porte et tendre la main à ce qui restait de ma famille. Là aussi, je veillerai à rester digne de cette marque de confiance.
« Cela dit, chers hôtes, des buffets vous attendent. Servez-vous, installez-vous, je passerai m’entretenir avec vous tous au cours de la soirée. Que la fête commence ! »
La perspective des somptueux buffets, le flot de musique douce à nouveau déversé écourtèrent les nouvelles ovations.
Édouard et sa grand-mère sortirent par un accès de service et il la raccompagna jusqu’à ses appartements.
— Tu as été une fois de plus magnifique, assura Gertrude. Tu exerces un véritable magnétisme sur les gens.
— J’allais vous en dire autant, mémé.
Son tour des tables fut un nouveau triomphe et, chose curieuse, il y prit plaisir.
Toujours d’une efficacité exemplaire, Élodie lui présentait les convives : beaucoup de membres du corps diplomatique, des conseillers d’État, des banquiers illustres, des directeurs de journaux, le brain-trust de la TV Suisse Romande, le directeur du Grand théâtre de Genève, des chirurgiens en renom, des avocats fameux, des artistes peintres, des comédiens. Il trouvait amusant (et non pas grisant) de voir ces personnages réputés se dresser devant lui et s’incliner en proférant des paroles humides.
Beaucoup de ravissantes femmes accompagnaient ces messieurs. En prenant leurs mains délicates, il les scrutait et se sentait déjà accueilli par la plupart d’entre elles. Il songeait à une réplique d’un des tout premiers films de Godard : « Les plus belles femmes du monde, ce ne sont pas les Scandinaves ; les plus belles femmes du monde se trouvent à Lausanne ou à Genève. » Il lui serait facile de moissonner ces exquises personnes à son gré. « Princesse Mémé » venait de le lui dire : il exerçait un magnétisme sur les gens. Sa virilité ardente se lisait dans ses yeux et les femmes parlent couramment le langage des regards. Il lui suffisait d’insister de la prunelle pour les voir se troubler et répondre « oui ».
Il déambulait de table en table, un sourire irrésistible aux lèvres. À un moment donné, Élodie lui chuchota :
— Vous êtes étourdissant à force de séduction.
Leur aventure amoureuse (sans amour) se prolongeait. Ils formaient un drôle de couple aux ébats peu communs. Édouard téléphonait en fin de journée à la jeune femme pour lui demander s’il pouvait passer à ses bureaux. Elle répondait chaque fois par l’affirmative. Quand il arrivait, il saluait la préposée de l’entrée qui l’annonçait. Élodie ne le faisait jamais attendre et venait le chercher dans l’antichambre : « Si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer, monseigneur… »
Le seuil franchi, elle refermait la porte en assurant la targette de laiton, puis se troussait. Elle ne portait pas de slip pour l’accueillir. Édouard la saisissait à pleines mains par les fesses et la soulevait, Élodie déboutonnait la braguette du prince, dégageait son sexe. En quelques astucieuses contorsions il la pénétrait et leur furia se déclenchait. Il marchait en la prenant ; sa force était infinie, ses coups de boutoir la faisaient frémir. Elle mordait le col de son veston pour s’empêcher de crier. Dans l’intensité de leur étreinte, ils renversaient des sièges, des appareils téléphoniques, des guéridons chargés d’annuaires. Il devenait un ouragan à la furie obscure, incontrôlée. Parfois, en fin d’accouplement, il la déposait sur le coin de son bureau d’acajou et terminait leur étreinte à une allure folle qui plongeait sa partenaire dans une pâmoison voisine de l’évanouissement.
Naturellement, l’objet de ces visites tumultueuses, voire fracassantes, ne pouvait être caché aux deux personnes travaillant pour Élodie Steven. Elle ne cherchait pas à donner le change et, en raccompagnant le prince jusqu’à la porte, jetait un regard glacial à ses employés.
Au cours de ces rudes rendez-vous, le prince agissait mais ne parlait pas. Leur étreinte achevée, il murmurait, après avoir remis de l’ordre dans ses vêtements :
« — Que voulais-je vous dire encore ? »
Il hochait la tête, ajoutait :
« — Je crois que c’est tout. »
Et s’en allait. Ils ne parlaient jamais affaires au cours de ces tête-à-tête échevelés. Ce qu’ils avaient à se dire de sérieux, ils s’en entretenaient uniquement par téléphone.
Une fois achevé ce qu’il appela « son tour de piste », il accompagna Élodie au buffet et s’y fit servir une tranche de foie gras. Il aurait préféré des œufs durs-mayonnaise car, malgré les tables raffinées auxquelles il devrait aborder, il lui resterait éternellement des envies de choucroutes garnies et de harengs-pommes-à-l’huile.
Ils se rendirent ensuite à la table du duc Groloff et de sa dondon. Heidi portait une robe verdâtre et jaune qui la faisait ressembler à une citrouille mûrissante. Miss Margaret, dans un fourreau noir, chipotait en bout de table. Elle gardait les yeux baissés, ne les levant parfois que pour jeter un regard de détresse à Édouard, plein d’amour et de jalousie informulée. Il se mit à causer de la soirée réussie avec Élodie. L’orchestre interprétait du Mozart. La grosse duchesse bâfrait, la tête dans son assiette. Le prince s’amusa à évoquer ces trois femmes si différentes pendant qu’il les entreprenait.
Il en vint à songer qu’un jour il devrait se marier pour rendre Gertrude arrière-grand-mère, ce qui était la moindre des politesses. La vieille dame commençait déjà à aborder cette question. Elle parlait de familles titrées, pourvues de filles à marier, avec lesquelles elle comptait renouer. Son vœu était qu’Édouard épousât une noble pour conjurer en ses enfants sa partie roturière. Édouard ne se montrait pas hostile à ce projet. Cependant il avait la certitude de ne jamais pouvoir aimer d’amour une autre femme que sa vieille Édith. En revanche, son futur serait jonché de conquêtes faciles ; il souhaitait donc épouser une gourde facile à tromper.
— La prochaine soirée, avertit le prince, sera une soirée canaille.
— Bonne idée, approuva Élodie Steven ; ça plaira à mes calvinistes.
— On dansera ! reprit-il. Du musette. Je veux plein d’accordéons, de saucisson à l’ail et de tonnelets de beaujolais ; des lampions, des guirlandes de fête foraine…