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Les soupers du prince

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Quand Edouard, dit Doudou, devient Edouard Ier
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Édouard les quitta pour aller consulter un avocat. Il en comptait un parmi ses clients : un vieux nostalgique du passé qui ne plaidait plus beaucoup mais qu’il trouvait sympathique.

Maître Crémona habitait Vaucresson, une villa de meulière en plein délabrement. Un horrible chien borgne, au pelage ras, aboyait comme un furieux dans le jardinet en friche. Le propriétaire avait renoncé à l’entretien de ses massifs qu’on distinguait encore dans la mauvaise herbe. Une femme incomplètement vieille ouvrit la porte. Le mot « souillon » vint spontanément à l’esprit du prince. Elle avait de longs cheveux déteints qui tombaient plus bas que ses épaules (Ophélie bas de gamme), portait un peignoir de pilou dont les poches arrachées pendaient comme des oreilles d’éléphant. Ses jambes variqueuses suppuraient sous des pansements rarement renouvelés, tandis que ses pieds douteux poussaient des pantoufles que leurs talons écrasés transformaient en mules. Elle avait l’œil vague, le teint d’une pâleur rosée d’escalope de veau et des sourcils dessinés au crayon, en forme de toit de pagode.

Le prince dit qu’il souhaitait parler à maître Crémona pour affaire.

— Henri ! lança la femme.

Cela ressembla à un cri d’animal des forêts.

— J’arrive ! répondit une voix étouffée.

Un bruit de chasse d’eau ne tarda pas à emplir le rez-de-chaussée de son grondement, après quoi l’avocat sortit des toilettes fâcheusement situées à l’extrémité du couloir, ce qui, depuis l’entrée, offrait une vue imprenable sur les commodités et leurs accessoires.

De loin, le vieux bonhomme reconnut son garagiste.

— Blanvin ! Quel bon vent ?

Il s’avança en tendant une main qu’il n’avait pas lavée depuis belle lurette.

— Sont-ce les bons vents qui poussent les clients chez vous ? riposta Édouard.

Son hôte sourit.

— Je vous présente mon épouse, annonça-t-il avec une légitime fierté en montrant la souillon.

— Mes hommages, madame ! fit le prince en s’inclinant.

— Vous avez des problèmes ? demanda Crémona.

Il guidait le visiteur à son cabinet, proche de la porte.

— Un seul, mais qui me paraît pas mal, assura Édouard.

La pièce sentait le papier moisi et la crasse accumulée. Les murs restaient invisibles derrière des montagnes de classeurs, de boîtes en carton, de livres de loi, de revues jaunies.

Crémona contourna des piles de dossiers pour atteindre son siège pivotant. Plus favorisé, Édouard put gagner sans encombre le fauteuil de cuir destiné au client.

Il exposa son problème à l’avocat.

Crémona prit l’air que devait avoir son illustre homonyme italien lorsqu’il inventa le calcul graphique. Il jouait du xylophone sur son dentier avec le crayon lui servant à prendre des notes.

— Votre apprenti, le petit Selim (il le connaissait, ayant eu affaire à lui au garage) pourra témoigner que sa sœur n’est plus tout à fait normale depuis son accident et confirmer l’aveu de celle-ci relatif à la destruction de votre courrier. Vous êtes en mesure de prouver que vous étiez absent de France pendant la période incriminée. Reste le problème initial, le seul qui soit vraiment important : celui de l’acquisition de cette voiture volée. Un contrat de vente a-t-il été passé ?

— Non.

— Vous l’avez payée en liquide ou par chèque ?

— En liquide.

— Combien ?

Édouard révéla la somme. Un instant, Crémona fut déconcentré par le prix.

— Elles valent si cher que ça, nos petites copines à roulettes ?

— Tout dépend du modèle, maître.

— Le vendeur vous a remis la carte grise ?

— Non.

Le maître sourcilla.

— Aïe ! fit-il. Quelles plaques portait-elle, si la carte grise n’existait pas ?

— Des plaques de garage que le vendeur a reprises.

— Vous êtes-vous inquiété de la provenance de ce véhicule, monsieur Blanvin ?

— La passion rend imprudent, maître.

— Quel argument vous a-t-il servi ?

— Aucun, puisque je ne lui ai rien demandé ; mais si je l’avais fait, il aurait juré ses grands dieux qu’il avait acheté la voiture à quelque vieille veuve de province.

— Je pourrai toujours sortir ça au juge, bien que je doute de sa crédulité en la circonstance. Enfin, il faudra faire avec, à moins que je ne trouve mieux d’ici le mois prochain.

Édouard versa une provision modeste et repartit en se demandant si maître Crémona faisait bien le poids et ce qui lui arriverait dans la négative.

28

Élodie Steven descendait à Paris dans un hôtel de charme tenu par des homosexuels exquis. Ceux-ci avaient beaucoup investi dans le raffinement. Les meubles Louis XIII s’inscrivaient sur des murs blancs au crépi épais ; ils avaient pour voisins des tableaux XVIII e à l’encadrement somptueux. Le moindre objet était en argent, le plus menu napperon dûment amidonné pour lui donner la consistance d’une hostie, des mariages de couleurs, inattendus, surprenaient puis charmaient l’œil et très vite étaient jugés irremplaçables.

Dès le hall de réception, Édouard fut impressionné par la qualité du décor, son apparat du second degré qui le rendait élégant, noble et discret.

On l’annonça et il fut invité à monter au deuxième étage, chambre 220.

Élodie l’attendait dans l’encadrement de la porte, les bras croisés, avec toujours son expression goguenarde. D’emblée, il admira sa jupe-culotte noire brodée d’or, son body également noir, aux mêmes motifs dorés que la jupe. Cette fille possédait une élégance naturelle qui l’impressionnait.

Elle regarda ostensiblement l’heure à sa montre.

— L’exactitude est la politesse des rois, dit-on ; je vous remercie de la vôtre, monseigneur.

Il lui serra la main et entra. Tout de suite, au contact de cette belle jeune femme, il se sentit rassuré. Ses soucis concernant sa citation en correctionnelle s’évaporaient.

— C’est merveilleux, ici, déclara le prince en contemplant le lit à colonnes et les reproductions de Fragonard. Il faudra qu’un jour j’arrange le château de Versoix de cette manière ; je le trouve tristounet et connement pompeux.

— Le moment venu, je vous trouverai l’architecte d’intérieur qui conviendra, promit-elle.

Il sourit.

— En somme, votre métier consiste à vous rendre indispensable.

— Non. Il consiste à faire croire aux gens que je le suis, rectifia-t-elle.

— Ça doit-être grisant.

— Comme la chasse pour le chasseur ou le tournoi de Wimbledon pour l’amateur de tennis. Vous voulez boire quelque chose ?

— Non, merci.

— En ce cas, nous allons partir sur le sentier de la guerre.

Elle réunissait les menus objets féminins dont elle allait lester son sac à main. Édouard appréciait ses déplacements dans la chambre ; il les trouvait aériens.

— Vous êtes mariée ?

— Divorcée. J’avais épousé un diplomate étranger du B.I.T., un Syrien auquel je trouvais du charme, mais j’ai eu rapidement une indigestion de loukoums.

— Pas d’enfants ?

— Non. Il ne m’a laissé qu’un chien, assez rigolo d’ailleurs puisqu’il s’agit d’un basset hound. On y va ?

Elle avait affrété une voiture de louage avec chauffeur pour leurs multiples déplacements dans Paris. Elle expliqua à son client que c’était là un gain de temps, car il était hors de question de chercher à chaque fois une place pour la voiture.

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