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Les soupers du prince

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Quand Edouard, dit Doudou, devient Edouard Ier
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— Je suis fourbue, fit-elle. Pas vous, monseigneur ?

— Quelque chose comme ça, convint-il.

— Je vais rentrer me reposer à mon hôtel ; et vous ?

— Moi, rien, je ne sais pas.

— Vous voulez m’accompagner ?

— Pourquoi pas ?

— Les chargées de presse sont des femmes faciles, vous voyez !

Il s’abstint de répondre, paya les consommations et la suivit à la Mercedes noire au volant de laquelle leur chauffeur lisait Paris-Match.

Dans sa petite suite (une chambre et un bout de salon séparé de la première pièce par un paravent en cuir de Cordoue, elle lâcha ses chaussures en marchant et s’effondra les bras en croix sur le lit.

Indécis, le prince prit place dans un fauteuil. Les jambes allongées, le buste renversé, il contempla la poutraison de la pièce.

— Vous êtes malheureux ? demanda-t-elle.

— Je ne sais pas.

— Alors, c’est que vous l’êtes.

— Qui ne l’est pas, du moins à certains instants ?

Elle eut un gloussement approbateur, puis dit :

— Tout à fait remarquable, votre prestation de soudard dans la cabine d’essayage. Vous savez que le Sublime nous a surpris ?

— Je sais. Mais comme il est pédé, ça tire moins à conséquence.

— Ce genre d’exploit va glorifier votre réputation, mais déstabiliser la mienne. Vous allez passer pour un prince super-tringleur, moi pour une salope.

— Dois-je vous demander pardon ?

— Inutile, j’ai toujours trouvé stupide qu’on implore un pardon quand on a commis l’irréparable. D’ailleurs ç’a été merveilleux. C’est la première étreinte de ce genre que je savoure.

— Vous en savourez des quantités ?

— Et vous, monseigneur ?

— J’ai questionné le premier.

— Et vous êtes prince, c’est vrai. Pour être franche, je mène l’existence d’une femme libre, assez mondaine et plutôt pas mal, c’est du moins ce que les hommes me laissent croire. À vous, à présent : vous vous dépensez beaucoup ?

— L’occasion, l’herbe tendre, récita Édouard. J’aime l’amour, moins les femmes. Elles m’ont toujours fasciné et effrayé. Pour moi, leur sexe est un merveilleux mystère.

— Vous avez dû peu aimer ?

— Très peu.

— Combien, à vue de nez ? plaisanta Élodie.

— Oh ! pas à vue de nez. Une ! Une seule !

— Ça dure toujours ?

— Elle est morte la semaine dernière.

— Donc, il y a une place à prendre ? fit-elle avec cynisme.

Il devint grave.

— Non, assura-t-il sèchement.

La jeune femme poussa un léger soupir.

— Dites, monseigneur…

— Oui ?

— Vous accepteriez de me refaire l’amour, à tête reposée ?

Il se dévêtit sans répondre.

* * *

Ils passèrent trois jours à l’hôtel d’Élodie, ne sortant que pour prendre des repas ou effectuer les premiers essayages (ils avaient exigé une mise en chantier accélérée de la garde-robe). Édouard ne se rappelait pas avoir fait l’amour aussi intensément et de façon aussi répétée. Il se montrait inépuisable. Quand ils ne s’étreingaient pas, ils dormaient, d’un sommeil obstiné de chien de chasse fourbu, chacun de son côté, sans éprouver le besoin qu’ont généralement les amants de s’enlacer après l’amour et de conserver le contact de leurs corps exténués. Ils s’aimaient physiquement ; le seul sentiment puissant qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre était de reconnaissance, tant ils appréciaient de se dispenser mutuellement un plaisir aussi profond.

Le quatrième jour, elle prit l’avion pour rentrer à Genève et lui sa voiture qui était pleine des premières livraisons. Pour finir, ils avaient fait l’emplette de luxueux bagages chez Vuitton et d’une montre Cartier en or, sa vieille tocante d’acier ayant été jugée indigne de son poignet par Élodie ; il avait insisté pour qu’elle en prît une pour elle-même, en souvenir de cette délicieuse escapade.

Sa carte de crédit d’or ressemblait à une baguette de fée. Il suffisait de la tendre pour obtenir tout ce qu’il désirait. Il supposait immense le trésor de la famille princière, ayant lu moult articles sur les comptes suisses des exilés royaux. D’ailleurs, Gertrude lui avait bien précisé qu’il devait s’acheter tout ce dont il avait besoin pour tenir dignement son rang.

Il lui avait téléphoné scrupuleusement, chaque jour, parfois à plusieurs reprises, non seulement par devoir, mais également par plaisir. Il nourrissait pour elle une grande tendresse et lui témoignait un respect affectueux qu’elle appréciait. Édouard qui d’une façon générale parlait peu, se contentant d’échanger l’essentiel avec ses interlocuteurs, se surprenait à bavarder longuement avec sa grand-mère. Il lui racontait ses achats, les coloris de ses costumes, l’originalité du fameux smoking aux revers de velours (Élodie l’avait engagé à le prendre, à la condition qu’il en achetât un second, très classique). Il lui parlait également de son guide avec chaleur, vantant sa connaissance du Paris in, son efficacité, sa gentillesse.

La vieille princesse, avec son flair infaillible, devait se douter de ce qui se passait entre eux et, comme pour miss Margaret, s’en réjouissait secrètement.

Édouard retrouva le château de Versoix avec le même bonheur que précédemment. C’était devenu son havre, l’île heureuse où sa vie renouait avec ses racines.

Il avait rapporté des présents pour tout le monde, sachant l’efficacité des cadeaux dans la vie conviviale. Un châle de cachemire noir doublé blanc pour Gertrude, deux cravates Hermès pour Groloff, un carré de la même maison pour la duchesse, un gros stylo Pasha bleu, à capuchon d’or, pour miss Margaret, une bouteille de calva hors d’âge pour Walter et une boîte de fruits confits pour Lola. Il éclatait de joie, de vivacité et mit, dès qu’il eut franchi le porche, un entrain fou dans la vaste demeure. Il baisa prestement l’Irlandaise, se fit sucer un peu plus tard par Heidi, exigea qu’on montât un magnum de bordeaux de la cave au dîner, parla beaucoup, raconta des histoires drôles à la limite du convenable, se dépensa tant et tant que la cour en exil du Montégrin se mit au lit passé minuit.

TROISIÈME PARTIE

L’EAU DE VIE

29

Ils étaient quatre à gésir sur des grabats : Marie-Charlotte, Francky (dit le Vietnamien), Stéphanie (dite Couleuvre) et Hans (dit « le Ya »).

Francky avait vingt-cinq ans et se shootait au L.S.D. Il ne riait jamais et adorait mal faire. Pour lui, la violence constituait un sport ; une violence feutrée et sans éclat. Il trimbalait, dans les fontes de ses vêtements de cuir, tout un attirail mystérieux destiné à supplicier ses victimes.

Stéphanie se présentait sous l’aspect d’une bringue longiligne (d’où son surnom) totalement névropathe et nymphomane, qui se nourrissait davantage de sperme que de pain. Elle constituait une véritable attraction dans l’univers où elle gravitait, et bien que principalement lesbienne s’était rendue fameuse en pratiquant la fellation à une douzaine de mecs à la file. Elle était accro à la morphine et ses pauvres membres de sauterelle se couvraient de furoncles violacés consécutifs aux injections qu’elle s’administrait.

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