Les soupers du prince
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Sous le nom de San-Antonio #7
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 978-2265048287
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les soupers du prince». Краткое содержание книги:
Un Maghrébin accepta la corvée et se servit le premier. Un seul des trois opta pour le jus d’orange. Par contre, il n’y eut que le chef d’équipe (un Méridional velu) pour goûter aux sandwiches jambon.
La grosse femme trinqua à la ronde et vida son verre cul sec, histoire de faire quelque chose pour son moral sinistré.
Une bouteille de Mumm fut péniblement vidée, quelques toasts grignotés, après quoi, les ouvriers partirent.
Demeurée seule, Rosine se prit à pleurer devant l’ouvrage fini. Ce chantier avait représenté une œuvre, pour elle. À laquelle elle avait consacré ses revenus et l’héritage de sa mère. Pénélope obstinée, elle l’avait conçue et réalisée comme s’il se fût agi d’une immense tapisserie ; mais le jour où elle était achevée, celui pour lequel elle l’avait tissée l’abandonnait, lui laissant son lourd présent sur les bras.
« Que vais-je en faire ? » se demandait-elle. Elle ne trouvait pas de réponse à sa question. Soudain, ce paysage ingrat qu’elle chérissait lui apparaissait tel qu’il était : sinistre. Les trois wagons fraîchement peints ressemblaient à un campement d’opérette.
Sa solitude lui fut insoutenable. Elle la découvrit, comme on découvre un jour une anomalie inquiétante de son corps. Pourquoi s’obstiner à vivre dans cet univers zonard de banlieue polonaise, avec pour tout horizon la fuite géante des pylônes ?
Elle pouvait se rabattre sur Versoix, maintenant que son fils était prince (et elle comtesse !). Mais elle se jugeait incapable de tenir ce rôle de bonniche anoblie pour les besoins de la cause. Là-bas, elle se sentirait plus roturière que partout ailleurs et resterait une ancillaire déguisée. Les parties de cartes avec la duchesse Groloff (au titre aussi bidon que le sien), donnait une notion de ce que pouvait être le purgatoire. La télé, les repas compassés à la table de Gertrude, la paix figée du parc, le bord de lac pour films d’avant-guerre, avec ses quelques cygnes orgueilleux et méchants qui défilaient comme les cibles d’un tir forain, la paniquaient au lieu de la sécuriser. Jamais elle ne pourrait entrer dans ce faux monastère. Édouard s’en accommodait à cause de son hérédité ; ses gènes lui avaient permis de s’adapter. Dans son être un mystérieux mécanisme jouait qui le faisait renouer avec ses racines : il était un Skobos, non un Blanvin. Rosine, elle, se comporterait éternellement en fille du peuple élevée par des parents communistes chez qui Lénine remplaçait Dieu.
Elle s’assit sur une grosse pierre plate, près du dérisoire buffet où les nourritures délaissées commençaient à se corrompre doucement au soleil. Son existence butait contre un mur. D’un naturel optimiste, Rosine se dit qu’elle se sentait toujours gaillarde femme aimant l’homme et la vie. Il lui serait facile de retrouver quelqu’un.
Elle flottait entre deux eaux (spleen et espoir) quand elle entendit croître les rugissements d’une moto. L’engin ne tarda pas à apparaître, apportant deux passagers. Un couple. L’homme en jean pilotait torse nu. Il avait le corps gracile, la poitrine glabre : sur cet être chétif, le casque disproportionné évoquait la science-fiction. Sa passagère était plus menue encore. Quand le bolide eut stoppé, elle arracha son heaume et Rosine reconnut Marie-Charlotte.
— Je n’espérais plus te revoir, assura-t-elle en embrassant sa nièce.
— Avec moi, il ne faut jamais désespérer, répondit la gamine.
Son compagnon avait également ôté son casque et restait à l’écart, sans songer à saluer Rosine. Cette dernière constata qu’il s’agissait d’un Asiatique.
— Que deviens-tu ? demanda-t-elle à Marie-Charlotte.
— Je vis, répondit l’autre, laconique.
— Tu vis, mais sans donner de tes nouvelles à ta pauvre mère qui se fait un sang d’encre à ton propos.
— Si c’était pas pour moi, ce serait pour autre chose ; le sang d’encre, c’est dans sa nature.
— Pas encore en prison ? continua Rosine, sans méchanceté.
— On y pense, t’inquiète pas. Où est Édouard ? Quand on le demande au téléphone, son melon répond qu’il est en voyage.
— Il s’est fixé en Suisse, fit étourdiment Rosine qui regretta sa confidence, mais il était trop tard.
— Où ça, en Suisse ?
— J’en sais fichtre rien, mentit la grosse femme ; c’est dans la partie allemande, un nom à coucher dehors.
— Qu’est-ce qu’il fiche là-bas ? Une gonzesse ?
— Non. On lui propose une affaire de voitures de collection et il va s’associer.
— Ça le fait pas chier de s’expatrier ?
— La vraie patrie, c’est le boulot !
— Il revient tout de même pour contrôler son garage d’ici, je suppose ?
— Pourquoi cherches-tu à le voir ? Ça n’allait pas tellement fort vos relations, vous deux.
— Justement, je voudrais qu’on se rabiboche et lui proposer un bon truc, moi aussi.
Rosine eut un sourire incrédule.
— Les affaires que tu peux lui proposer, je doute qu’elles l’intéressent.
— T’es aussi con que ma mère ! grinça Marie-Charlotte.
— C’est pour m’insulter que tu es venue ?
La gosse regretta sa mauvaise humeur qui allait compromettre le résultat de sa visite.
— C’est toi, tatie, qui m’insultes en me balançant des vannes pareils. Sans charre, j’ai un truc sérieux pour Doudou, sérieux et honnête : un lot de tractions qu’on peut acheter pour une poignée de fèves. Il appartenait à un vieux gazier qui gâtouille. Si tu peux joindre le grand, dis-lui. Il brade, le pépé, sans se rendre compte de la valeur réelle des choses. On lui a acheté des objets anciens, Francky et moi : vases de Lalique, tu connais ? On s’est goinfrés. Les bagnoles, malgré tout, ça reste hors de nos possibilités. Seulement faut faire vite, il a une frénésie de tout liquider pour se retirer dans un Hespéride.
— Tu crois que ça peut attendre le mois prochain ? demanda Rosine qui venait de renouer avec la confiance.
Marie-Charlotte lui dissimula sa joie.
— J’essaierai de faire patienter pépère ; il nous a à la chouette. Ce serait autour du combien ?
— Je sais qu’il doit être en France le 10 pour une chose importante.
— O.K., je te tiendrai au courant.
Elle vit son compagnon debout devant le chantier et s’approcha de lui.
— C’est quoi, ce cirque ? questionna l’Asiatique.
— J’ai jamais pu le savoir, répondit Marie-Charlotte.
Se tournant vers sa tante, elle dit :
— Ça a l’air d’être terminé, ton grand bidule, non ?
— Oui, c’est terminé depuis aujourd’hui.
— Alors maintenant tu peux dire ce que c’est ?
Rosine haussa les épaules.
— Un rêve, répondit-elle ; une connerie. C’est tout ce que tu voudras, sauf ce que je voulais que ça soit !
Édouard s’était arrangé avec un carrossier pour qu’il lui loue un compresseur et le matériel nécessaire. Après avoir fait nettoyer la remise par Walter et Lola, il en avait obstrué les ouvertures avec de grandes feuilles de plastique transparent qui laissaient passer la lumière mais non les insectes, les pétales et duvets de plantes ainsi que les grosses poussières. Il avait désossé la vénérable Rolls, lui ôtant ses garnitures extérieures et intérieures. Maintenant la grosse voiture ressemblait à une gigantesque carcasse de crustacé.
Le prince travaillait en combinaison kaki, un masque de chirurgien devant les voies respiratoires, quand la silhouette de Gertrude se dessina derrière le plastique qui lui donnait un flou spectral.