Les soupers du prince
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Sous le nom de San-Antonio #7
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 978-2265048287
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les soupers du prince». Краткое содержание книги:
— Génial ! exulta la jeune femme. À quand ces futures réjouissances ?
— Le plus vite possible. Le mois prochain, par exemple.
— Un peu trop près de cette présente soirée qui restera mémorable ; ne les gâtez pas trop !
— Attention ! fit-il, ce n’est pas pour eux que je fais ça, mais pour moi.
Elle sourit :
— Le fait du prince, monseigneur ?
— Si vous voulez.
Et il retira son pied que la grosse Heidi, repue, tentait de capter sous la table.
La « soirée voyouse » eut lieu trois semaines plus tard et remporta un franc succès. Élodie avait invité moins de monde et très peu de diplomates et hauts fonctionnaires internationaux, lesquels sont astreints à une réserve s’accommodant mal du foulard apache et de l’accordéon.
Cette fois-ci, on ne fit pas appel aux délicates cuisines du Richemond, mais à un chef lyonnais qui tenait un bistrot champêtre appelé Le Vallon et excellait dans la confection des plats robustes mais honnêtes, tels que l’andouillette au vin blanc, le petit salé aux lentilles, le saucisson pommes vapeur, le gras-double et autres délices sans lesquelles la cuisine française ne serait que ce qu’elle est. Les convives se remplirent la panse en buvant un brouilly fruité que des sommeliers tiraient au tonneau dont chacune des tables était pourvue.
L’ivresse fut rapide et générale. Affranchis par leurs déguisements, les aimables bourgeois se la donnaient belle. Les dames, pompettes, riaient et piaillaient en provoquant les messieurs si en forme. Édouard savourait cette fresque insolite, scandant du pied les valses et les tangos interprétés par André Verschuren en personne, qu’accompagnaient d’autres instrumentistes.
Il fit danser les invitées les plus jolies qui se montrèrent également les plus lascives et fut pratiquement en état d’érection toute la soirée. Il avait pris la précaution de se munir d’un menu carnet et quand il se retrouva le soir dans sa chambre, il possédait une bonne vingtaine de numéros de téléphone agrémentés chacun d’un signe cabalistique chargé de lui rappeler le physique des dames qu’ils concernaient.
Édouard vécut alors une période d’intense activité sexuelle qui resterait unique dans son existence. Il ne se savait pas capable de tant de prouesses amoureuses. Pour les satisfaire sans problème, il loua une chambre dans un hôtel médiocre, du quartier de la gare de Cornavin ; il préférait trousser les filles dans un hôtel de passe plutôt que dans un palace, l’ambiance du premier convenant mieux que le second à la fornication. Il choisissait un numéro du carnet, et quand la personne qui l’intéressait décrochait, il s’annonçait brièvement :
— Édouard de Montégrin. Êtes-vous d’accord pour me rejoindre tantôt à 15 heures au Splendid-Mirador Hôtel, chambre 418 ?
— Mais, monseigneur…
— Affirmatif ou négatif ? coupait-il en laissant poindre un agacement de mufle.
— Eh bien, je… je ferai mon possible.
— C’est cela : faites-le !
Il raccrochait.
« Le fait du prince », avait dit Élodie. Édouard jouait à cela. Il jouait « au fait du prince ».
La dame pressentie arrivait immanquablement, peinte en guerre dans les vêtements les plus suggestifs de sa garde-robe. La mauvaise qualité des lieux la surprenait. Quand elle amorçait une réflexion à ce propos, il l’interrompait d’un « c’est plus excitant ainsi » qui lui coupait le sifflet.
Édouard stimulait son imagination pour réclamer de sa partenaire de l’instant les complaisances les plus raffinées. Elle se soumettait à ses moindres caprices, en en remettant, au besoin.
La séance terminée, il se rhabillait et fuyait sans parler d’un autre rendez-vous, lequel se produisait rarement (à moins que la performance de la personne n’eût été exceptionnelle).
Il arrivait à Édouard de donner deux rendez-vous dans la même journée et de faire une gentillesse à miss Margaret dans la nuit qui suivait.
Cette vie de bâton de chaise commença à inquiéter Gertrude qui finit par s’en ouvrir à son petit-fils.
— Mon cher garçon, lui dit-elle, je sais combien les Skobos sont de rudes gaillards en amour, toutefois je crains que vous ne preniez l’habitude d’une vie dissolue, ce qui serait dommage. Trop, c’est beaucoup trop, Édouard. Méfiez-vous, mon enfant, de l’oisiveté, et consacrez du temps à une occupation saine. Un proverbe de chez nous dit « que la femme qui ne t’apporte pas d’enfant t’apporte des ennuis ».
Le prince ne se formalisa pas de ce franc-parler. Édouard avait toujours été un homme honnête, avec lui-même comme avec autrui.
— Vous avez raison, mémé, dit-il ; je vais repeindre notre Rolls !
31
Rosine avait décidé de leur offrir le champagne pour célébrer dignement la fin de son fameux chantier. Elle avait constitué une sorte de buffet sur deux caisses renversées recouvertes de serviettes blanches. Trois bouteilles de Mumm cordon rouge trempaient dans un seau de plastique jaune empli de glaçons. Des canapés aux œufs durs, tomates, anchois et au jambon s’empilaient sur un plat à tarte. Les quatre hommes avaient remisé leur attirail et se lavaient les mains au robinet planté au sommet d’un tuyau sortit tout droit du sol. Le chef d’équipe excepté, c’étaient des Arabes et Rosine regretta d’avoir confectionné autant de canapés au jambon. Elle songea également qu’il y aurait trop de champagne et que les travailleurs émigrés se rabattraient sur les bouteilles de jus d’orange.
Cela faisait des mois qu’elle attendait cet instant en pensant que ce serait un grand jour pour elle, et voilà que les travaux venaient de s’achever et qu’elle avait les larmes aux yeux.
Elle regarda l’ex-chantier, le cœur serré. Pourquoi Fausto ne venait-il pas, malgré sa promesse ? Depuis plusieurs semaines il la délaissait, passant en coup de vent, de temps à autre, sans la baiser. Il avait toujours de bons prétextes : des heures supplémentaires à faire à la miroiterie ; un entraînement poussé en compagnie de champions authentiques dont il citait les noms ; une convocation de la Sécu ou du consulat italien… Rosine n’était pas dupe. Elle connaissait trop bien la vie pour couper dans ces prétextes fallacieux. Son champion la doublait, tout simplement. Elle en ressentait une peine immense mais se résignait. Vingt-cinq ans d’écart (dans ce sens-là), ça ne pardonne pas. Elle l’avait toujours su : un jour ou l’autre, le destin lui présenterait la note.
L’asphalte frais fumait dans le soleil, dégageant une âcre odeur de départ en vacances. Il luisait comme une carapace d’insecte, décrivant une figure géométrique parfaite à l’intérieur de laquelle une vaste surface engazonnée commençait à verdir. Au centre de celle-ci subsistait une nappe d’eau résultant de la canalisation éclatée. Le terrain argileux la conserverait encore longtemps dans cette contrée pluvieuse, avant que l’évaporation ne l’assèche. La nature est à ce point équilibrée qu’il suffit de retenir l’eau dans un lieu où elle n’existait pas pour qu’aussitôt une faune nouvelle surgisse. Depuis quelques semaines déjà, des araignées aquatiques, à longues pattes, des libellules bleu et vert et même d’étranges mollusques mangeurs d’algues avaient fait leur apparition.
— Approchez, approchez ! lança-t-elle aux quatre hommes qui attendaient gauchement, à quelque distance. Lequel de ces messieurs va déboucher le champagne ? J’ai si peu de force dans les poignets !