Le soleil des rebelles
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #3
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440481
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le soleil des rebelles». Краткое содержание книги:
Le jeune prince Marcus est encore un enfant lorsqu'il assiste impuissant au massacre de toute sa famille.
Seul rescapé de cette boucherie ennemi héréditaire de la famille de Marcus qui va s'asseoir sur le trône, Marcus ne doit son salut qu'à la jeune Héloïse, fille d'Agnès, la lavandière du village qui l'accueillera sous son toit pour l'élever comme s'il était son fils.
« Non, Seigneur ! intervint Agomar. Il vaut mieux la laisser là jusqu’à ce qu’on puisse vous soigner. »
Ojsternig le regarda, furieux. « Comment ça a pu arriver ? »
Agomar repensa au guet-apens qu’il avait lui-même tendu à ses hommes, des années plus tôt. Il n’y avait qu’une seule explication. « Un traître, dit-il.
— Un traître ? Qui ?
— On ne le saura jamais, Seigneur, dit Agomar en hochant la tête, ça peut être n’importe qui. Tout le monde savait que votre installation au nouveau château était pour aujourd’hui.
— Qui ? hurla cette fois Ojsternig.
— Un serviteur du palais, répondit Agomar en haussant les épaules. Ou un paysan de la Raühnvahl. N’importe qui aurait pu avertir les rebelles. »
Agomar avait raison, ils ne sauraient jamais qui avait fournit l’information. Ce pouvait même être un mineur de Dravocnik, qui aurait parlé avec un serf. « Nous avons trois gibets, dit-il d’une voix sourde. Dimanche prochain, je veux qu’un serviteur du palais, un paysan de la Raühnvahl et un mineur pendent au bout d’une corde. Occupe-t-en.
— Je les choisis comment ? demanda Agomar.
— Tu n’as qu’à tirer aux dés, répondit Ojsternig avec mépris.
— Ce sera fait. »
Ojsternig éperonna son cheval, et rebroussa chemin vers Dravocnik. « Combien d’hommes as-tu perdu ?
— Quatorze.
— Dis au bourreau d’aiguiser ses couteaux », dit Ojsternig. Il sentait encore vibrer en lui la peur de mourir, presque excitante. « Et je veux que dimanche on écorche vif quatorze de ces manants. Assure-toi que tous y assistent, y compris les serfs de la Raühnvahl. Et qu’on écrive sur chacune de leurs peaux le nom d’un des soldats qui sont morts aujourd’hui. Les rebelles doivent savoir que tuer l’un des nôtres, c’est comme tuer l’un de ceux qu’ils veulent protéger. Mes sujets aussi doivent le savoir. Ils haïront les rebelles autant qu’ils nous haïssent. » En traversant Dravocnik, escorté de ses soldats à l’épée dégainée, il murmura d’une voix sourde : « C’est la guerre ». Mais la peur de la mort ne le quittait pas, perchée sur son épaule tel un corbeau.
Il se rendit à l’hospice des frères, où on le fit étendre sur une couche placée près de l’autel où l’on célébrait la messe pour les malades. Il se signa, par pure superstition. Le frère médecin surgit aussitôt, et déchira la manche de la tunique. Il coupa le bout de la flèche avec une cisaille, et d’un geste sec retira la pointe.
Ojsternig hurla de douleur.
Puis le frère lava la blessure en y versant du vin tiède cuit avec des clous de girofle. Sur les trous par où la flèche était entrée et sortie, il étala un emplâtre fait de crottin de chèvre, de graisse de porc et de blanc de plomb. Il banda ensuite son bras serré. « Vous devez vous reposer maintenant, Votre Seigneurie », dit le frère.
Ojsternig se leva sans répondre et quitta le monastère pour rentrer dans son château presque vide. Il ordonna qu’on allume un grand feu dans la cheminée et qu’on dispose de la paille fraîche devant. Il s’y coucha et but l’une après l’autre deux coupes de vin de poire, dont il sentit à peine le goût. Il fit signe à Agomar. « Fais venir le gros mollasson. Tout de suite ! »
Un garçon arriva. Il se plaça à côté d’Ojsternig avec nonchalance, glissant sa longue chemise dans ses chausses bicolores, une jambe verte et une jambe noire, aux couleurs de la maison de Saxe.
Ojsternig le regarda en silence. Officiellement, il avait seize ans, mais en réalité il en avait dix-huit. Quand il l’avait acheté à l’orphelinat dans le but de le faire passer pour Marcus II de Saxe, dernier héritier de la lignée, il avait compté sur le fait qu’il grandirait. Mais en six ans le garçon n’avait pas pris plus d’un empan. Il était d’une beauté ambiguë, sensuelle. Son corps s’était arrondi, avec des hanches et un thorax moelleux. Tout en lui était mou, et Ojsternig avait remarqué les regards des soldats quand il passait en se déhanchant dans la grande salle. Il avait toujours l’air de sortir du lit d’un amant, les cheveux dépeignés, comme ébouriffés par une main qui les aurait caressés. Tout en lui évoquait l’indolence du sexe, du plaisir, de l’abandon. Les cernes qui contrastaient avec la peau glabre et lisse de son visage semblaient la marque de ses vices.
« Demain, tu seras avec moi devant le gibet, gros mollasson.
— J’aime bien les pendaisons », répondit Marcus. Sa voix était chaude, douce.
Ojsternig le fixa avec mépris. Faible, vicieux, peu fiable. « Quatorze manants seront écorchés vifs. Tu monteras sur le gibet, tu prendras le couteau du bourreau et tu inciseras le premier condamné. »
Marcus pâlit.
Ojsternig ricana. « Il faut se salir les mains pour être un bon prince. » Il but une autre coupe de vin de poire, puis s’assombrit. « Tu dors depuis deux ans dans le lit de ma fille. Mais il n’y a toujours pas d’héritier », dit-il d’une voix sourde. La princesse avait maintenant dix-neuf ans. Elle n’avait plus aucun intérêt. Petite, sa ressemblance avec sa mère l’avait attiré. Mais, en grandissant elle avait perdu ce charme sensuel et s’était fanée. Ojsternig ne la faisait plus venir dans son lit.
« Votre fille est peut-être stérile », dit le garçon avec un air de défi.
Ojsternig resta impassible. « Approche. »
Marcus fit un pas vers lui.
« Plus près. Agenouille-toi près de moi. » Le garçon s’agenouilla et se pencha vers lui avec sa nonchalance habituelle, comme pour accueillir un secret murmuré.
Ojsternig le frappa alors d’une violente gifle en pleine figure. « Ou peut-être que tu gâches ta semence avec les putains du palais, siffla-t-il. Et quand tu viens dans le lit de ma fille, tes couilles sont vides. »
Il prit sa joue entre le pouce et l’index, et la tordit.
Marcus gémit.
« Mes hommes disent que tu préfères la folle. » Il parlait d’Emöke.
« Elle est toujours libre », dit le garçon, la voix faussée par la douleur qu’Ojsternig lui infligeait. Il avait des lèvres charnues, anormalement rouges, comme mordues par un amant passionné.
Ojsternig le lâcha et le repoussa.
Marcus tomba sur les fesses. « Je n’aime pas me mettre en rang pour une putain », dit-il d’un ton venimeux. Mais sa voix était seulement capricieuse, sans force. « Les autres ont peur d’elle, ils disent qu’elle parle avec les morts et les fées…
— Non, le coupa Ojsternig. Elle te plaît parce qu’elle est folle et qu’elle ne peut pas voir qui tu es. » Il rit amèrement. « Parce que si tu fréquentes les putains, c’est uniquement pour être avec les soldats, non ? » Il vit qu’un peu de sang coulait de son nez à cause de la gifle. Il tendit le pouce, qu’il trempa dans le sang. Puis le passa sur les lèvres du garçon. « Voilà. Maintenant tu es parfait, dit-il. Va-t-en. »
Marcus ne bougea pas. Il fixa son regard vicieux sur Ojsternig.
« Va-t-en ! », hurla celui-ci.
Marcus se leva et recula, comme un chien qui craint les coups de pied. Il disparut.
Resté seul, Ojsternig contempla le feu dans la cheminée. Sigismond de Luxembourg avait ratifié la décision de Robert III et l’avait nommé régent jusqu’à la majorité de Marcus II de Saxe. Il régnerait donc encore cinq ans sans partage sur les deux royaumes réunis. Mais il n’avait aucune confiance en ce garçon. Fuyant, dépravé, capable un jour de l’empoisonner, avec l’aide de quelque ambitieux. Aussi le destin du faux prince de Saxe était-il scellé depuis longtemps. Il lui avait servi à unir les deux terres sous un même commandement. Maintenant, il devait lui assurer une descendance. Dès qu’Ojsternig aurait un héritier, Marcus serait assassiné. Après sa mort, sa fille, selon la coutume, gouvernerait le royaume de Saxe. Cela n’inquiétait pas Ojsternig : il continuerait de régner pour elle. “J’en ai le droit, se disait-il en riant tout bas. Au fond, j’ai été son premier mari.” Mais toujours pas d’héritier. Ojsternig se mit à penser que sa fille était peut-être stérile, puisqu’il ne lui avait jamais fait d’enfant.