Le soleil des rebelles
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #3
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440481
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le soleil des rebelles». Краткое содержание книги:
Le jeune prince Marcus est encore un enfant lorsqu'il assiste impuissant au massacre de toute sa famille.
Seul rescapé de cette boucherie ennemi héréditaire de la famille de Marcus qui va s'asseoir sur le trône, Marcus ne doit son salut qu'à la jeune Héloïse, fille d'Agnès, la lavandière du village qui l'accueillera sous son toit pour l'élever comme s'il était son fils.
“Je te tuerai, Ojsternig”, se répéta Mikael ce soir-là, rongé par la haine. Étendu sur sa couche, il serrait dans sa main la bague de son père.
Plus tard, tandis qu’Agnete ronflait, il entendit Eloisa chuchoter : « Bonne nuit, gros bêta ».
Alors Mikael sourit, son cœur s’allégea un peu et il pensa : “Et après, je me marierai avec toi”.
Troisième partie
36
Six ans plus tard, Harro, le molosse d’Ojsternig, avait vieilli. Il se déplaçait difficilement, ses pattes arrière le soutenaient mal, son poil avait blanchi, ses dents autrefois acérées étaient devenues noires et usées. Des taches de gale rougeâtres s’étalaient sur son dos, et ses paupières inférieures tombantes donnaient à son regard féroce une profonde tristesse. Ojsternig l’avait abandonné à son triste sort. Le chien n’avait plus accès au palais. Il s’était trouvé un recoin sale dans la cour, où il passait son temps à somnoler. Fatigué de la vie, épuisé par la faim, il se nourrissait de déchets, comme les chiens errants, qui étaient maintenant plus forts que lui. La gueule grand ouverte, il cherchait son souffle, des coulures de bave blanchâtre irritaient les plaies de ses babines. Les serfs et les artisans lui prêtaient cependant une attention spéciale, prenant un malin plaisir à le maltraiter, comme une revanche tardive. Même les gamins, dont il avait hanté les cauchemars, le frappaient à coups de bâton. Harro ne grognait plus, pour ne pas exciter l’acharnement de ses bourreaux. C’était la seule fierté qu’il puisse à présent se permettre.
L’hiver semblait déjà planter ici et là ses griffes de glace, la neige fondue descendait lourdement du ciel gris sur le château de Dravocnik, où se bousculaient les gens et les charrettes.
Ce jour-là, deux jeunes palefreniers l’avaient aculé dans un coin et le frappaient avec un bouclier où ils avaient fixé un clou à ferrer les chevaux. Harro, par un réflexe instinctif, releva les babines sur ses canines épointées. Les valets se mirent à rire et le frappèrent plus fort.
« Laissez-le tranquille », dit une voix derrière eux.
Riant encore, ils se retournèrent. « Qu’est-ce que tu veux, paysan ? Tu cherches des ennuis, toi aussi ? »
Le garçon qui leur faisait face avait seize ans. Il mesurait au moins un empan de plus qu’eux. Les épaules larges, les mains fortes. Et le regard calme, rendu plus dur par une cicatrice qui barrait son front de la racine des cheveux jusqu’au sourcil gauche.
« Tu veux t’amuser toi aussi ? », ricana l’un des valets, qui avait évalué la taille du garçon et perdu toute son assurance.
Le garçon ne répondit pas. Il le fixait du regard.
Tous deux continuèrent à l’observer un moment pour se donner une contenance. Puis ils s’écartèrent et partirent vers les écuries.
Alors le garçon se pencha et tendit les bras vers le chien. « Viens », dit-il.
Harro agita son moignon de queue. Puis, vacillant sur ses pattes arrière, il s’approcha et lui lécha le visage.
Mikael le prit contre lui, et l’émotion lui serra la gorge quand Harro, en proie à un bonheur inattendu, se mit à japper comme un chiot.
Mikael regarda autour de lui. La cour grouillait de gens affairés qui ne lui prêtaient pas attention.
C’était le grand jour. La longue reconstruction du château de la Raühnvahl, détruit par l’incendie sept ans plus tôt, était achevée. Ojsternig allait s’y installer le matin même, abandonnant l’odieux château de Dravocnik. Il avait ordonné aux habitants de la Raühnvahl de s’y présenter avec tous les moyens de transport dont ils disposaient, charrettes, mulets, bœufs et brouettes. Tous ses biens étaient entassés dans la cour pour le déménagement, des tapisseries précieuses aux lits sculptés, des vivres à la vaisselle. Les paysans allaient devoir les transporter sur la montagne, passer le col, descendre dans la vallée et remonter la colline jusqu’au nouveau château, escortés par Ojsternig et ses soldats. Seules Agnete et Eloisa en avaient été dispensées. Elles avaient un bébé à faire naître ce jour-là.
Le royaume d’Ojsternig et celui de la Raühnvahl n’en formaient plus qu’un, depuis le mariage de la princesse et du garçon qu’on avait fait passer pour Marcus II de Saxe. Le plan élaboré par Arialdo de Tarvis avait fonctionné à merveille. L’empereur Robert III avait nommé Ojsternig régent pro tempore jusqu’à la majorité du jeune prince de Saxe. À sa mort en 1410, son successeur Sigismond de Luxembourg, nouveau Rex Romanorum, avait ratifié cette décision.
Ojsternig, pensa Mikael avec un mouvement de colère, avait planté encore plus profondément ses griffes dans le royaume qu’il avait usurpé en exterminant sa famille. Comme tout ce qui ne lui servait plus, il allait abandonner Dravocnik à son misérable destin.
Mikael serra avec force Harro, qui continuait de japper et de remuer la queue, au comble du bonheur, et lui léchait le visage. Le grand chien de guerre serait abandonné à son sort, lui aussi. Il mourrait de faim ou tué par quelque lâche.
« Moi, je ne t’abandonne pas », lui dit Mikael. Il se baissa et passa la tête sous le corps du chien, ses pattes avant dans une main et ses pattes arrière dans l’autre. Il se releva sans effort et le mit en travers de ses épaules, comme les paysans faisaient avec les agneaux, bien qu’Harro soit plus lourd qu’une brebis. Le chien avait pesé autrefois jusqu’à deux cents livres, mais en pesait aujourd’hui à peine cent cinquante. « Je t’emmène », lui dit-il.
Quelques serfs de Dravocnik le regardèrent, mais aucun ne reconnut le gamin gracile qui pelletait autrefois le fumier dans la cour. Personne ne l’arrêta ni ne lui adressa la parole. Seule une femme au visage marqué de cicatrices de variole lui fit un signe amical de la tête. Elle avait les yeux rougis, ce qui la rendait encore plus laide. Son fils Bassiano, le palefrenier attardé, était mort un mois plus tôt du poumon. Mikael ne l’avait appris que ce matin-là, en venant le saluer.
Il franchit la grande entrée du château et marcha dans les rues de Dravocnik, Harro sur ses épaules, puis dépassa le sinistre village pour attaquer le flanc de la montagne.
Il sourit en pensant à la réaction d’Agnete quand elle le verrait avec le chien. Elle ronchonnerait, crierait sans doute mais elle céderait, il en était sûr, comme elle avait cédé quand il lui avait imposé, enfant, la présence d’Hubertus.
« Évidemment, dit-il à Harro, tu prends un peu plus de place qu’un rat. » Il eut un petit rire. « Mais c’est plus difficile de t’écraser avec un balai. »
Aussitôt après, il redevint sérieux, pensant à Eloisa. Il était sûr qu’Harro lui plairait. Mais il se sentit rougir de honte et d’embarras, comme souvent quand il devait se confronter à elle. Eloisa était devenue pour lui comme une épine dans le pied.
Trois ans plus tôt, un été, tous les deux s’étaient aventurés dans les bois. Seuls. Dans une clairière, Eloisa, qui avait alors treize ans et devenait une femme, s’était penchée pour cueillir un cèpe. Son corsage était délacé à cause de la chaleur et Mikael avait entrevu un sein, avec un mamelon rose aussi attirant qu’une fleur. Il était resté à la regarder du coin de l’œil, en découvrant pour la première fois qu’il était devenu un homme. Une turgescence tendait l’étoffe de ses braies à la hauteur de l’aine. Eloisa, consciente de son regard, avait fixé son entrejambe en éclatant de rire, avec une malice que Mikael avait prise pour une moquerie : « T’as un bâton dans les braies ». Mikael s’était senti rougir. Il avait le souffle court, le cœur battant, le ventre noué. Saisi d’une panique incontrôlable, il s’était sauvé, poursuivi par le rire d’Eloisa. Il avait couru à perdre haleine, avant de s’arrêter net : il ne pouvait pas laisser Eloisa seule dans la forêt, c’était trop dangereux. Revenu sur ses pas, il s’était caché pour la suivre alors qu’elle redescendait dans la vallée. Elle pleurait, il ne savait pas pourquoi. Le soir, rouge de colère, Eloisa s’était exclamée : « Qu’est-ce que tu crois ? Qu’un gamin comme toi pourrait me plaire ? » Il s’était senti mourir de honte et d’humiliation. Le désir de regarder dans son corsage ne l’avait pas quitté mais depuis ce jour-là, il était mal à l’aise avec elle, craignant qu’elle ne se moque encore de lui.