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Marianne, une étoile pour Napoléon

Электронная книга - «Marianne, une étoile pour Napoléon». Краткое содержание книги:

La vie prodigieuse de Marianne d'Asselnat de Villeneuve commence en Angleterre, dans le paisible domaine de sa tante Ellis Selton qui l'a recueillie après la mort de ses parents, guillotinés sous la Terreur. Son adolescence prend fin brutalement le jour même où elle épouse le beau Francis Cranmere dont elle est secrètement éprise depuis longtemps. Au cours d'une nuit de noces effroyable elle perd à la fois son amour, sa fortune et sa sécurité. Marianne doit fuir, abandonner tout ce qu'elle aime, revenir en France où règne l'homme qu'on lui a appris à haïr jour après jour : Napoléon.
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Elle y était encore lorsque, dans l’après-midi, Marianne quitta l’hôtel avec la princesse et la petite Charlotte pour une promenade en voiture le long des nouveaux quais construits au bord de la Seine par l’administration impériale.

Il y avait quelque chose de changé. Marianne s’en aperçut le soir même, quand, en rentrant de promenade, Mme de Talleyrand se fit raccompagner par elle jusqu’à sa chambre et là, se jetant sur une chaise longue avec un soupir de lassitude, lui déclara :

— Nous recevons, ce soir, comme vous le savez, petite, mais je suis trop lasse pour descendre. Je resterai chez moi.

— Mais que dira Son Altesse Sérénissime si Mme la Princesse n’est pas là pour recevoir ?

L’ex-Mme Grand eut un sourire plein de mélancolie.

— Rien du tout ! Son Altesse saura parfaitement se passer de moi. Je peux même affirmer qu’elle en sera... très satisfaite.

Marianne éprouva soudain une grande compassion. C’était la première fois que la princesse manifestait quelque amertume mais, depuis qu’elle était entrée dans la maison, la jeune fille avait pu constater chaque jour le rôle futile et tout décoratif qu’elle remplissait dans la demeure de son époux. Avec sa femme, Talleyrand était courtois, sans plus. Il ne lui adressait guère la parole que pour s’informer de sa santé ou pour certaines choses usuelles de la vie quotidienne. En dehors de cela, il réservait le meilleur de son esprit aux nombreuses femmes qui l’entouraient constamment de leur escadron froufroutant et parfumé. Mme de Talleyrand paraissait s’accommoder assez bien de cet état de choses. Aussi la mélancolie qu’elle montrait ce soir étonnait Marianne. Cette indifférence n’était-elle qu’une aimable façade cachant une blessure réelle ? Elle s’étonna plus encore quand la princesse ajouta qu’elle n’aurait pas besoin d’elle ce soir et qu’elle devrait se préparer à paraître au salon après le dîner.

— Sans Mme la Princesse ?

— Sans moi, oui. Le prince souhaite que vous chantiez. Ce soir, le grand pianiste tchèque Dussek se fera entendre avec le harpiste Niedermann et le violoniste Libon. Vous compléterez le concert.

La perspective de s’intégrer à un aussi brillant trio n’enchantait qu’à moitié Marianne. Elle n’était pas encore assez sûre de sa voix ni de son talent, malgré les leçons quotidiennes de Gossec et les encouragements chaleureux qu’il ne lui ménageait pas. D’autre part, le fait de chanter dans une si brillante soirée pouvait être important pour elle. Seulement, il lui fallait prévenir Gossec pour décider avec lui ce qu’elle chanterait. De toute façon, elle comprenait bien que l’ordre était venu de plus haut et qu’il ne pouvait être question de se dérober. Cela faisait partie des nouvelles conventions passées entre elle et Talleyrand. Il n’y avait qu’à obéir, même si, en son for intérieur, elle trouvait que le prince n’avait vraiment pas perdu beaucoup de temps avant de la mettre à contribution.

Il était à peu près 11 heures du soir quand Marianne sortit de sa chambre pour gagner le grand salon. C’était l’heure où arrivaient les invités qui n’avaient pas assisté au dîner et où commençait la réception. Depuis quelques minutes, le roulement des voitures et le cliquetis des gourmettes emplissaient la cour et la rue avec les appels des cochers et des valets. Cela étouffait un peu la chanson des violons qui se faisaient entendre en bas.

En passant devant une haute glace, Marianne se sourit et s’arrêta. Malgré le peu d’enthousiasme que lui inspirait cette soirée, elle se sentait à son avantage. Sa robe de tulle vert amande lui allait à merveille, encore que le très profond décolleté, au creux duquel s’épanouissait une touffe de lilas, fût un peu gênant. Aux limites de la décence, il cachait bien peu de sa gorge dont il faisait valoir le galbe et la peau dorée. Entre ses mains, gantées de longues mitaines lilas, Marianne tenait la musique de la romance qu’elle chanterait tout à l’heure et, dans l’énorme chignon de boucles noires et luisantes qui la casquait, quelques brins de lilas se mêlaient à des rubans de tulle vert. Ainsi vêtue, Marianne se jugea belle. C’était une découverte qu’elle devait à Paris, à Leroy et à cette maison raffinée qui lui avaient révélé sa propre beauté. Jusque-là, elle n’en avait eu aucune conscience réelle, bien qu’elle eût déjà découvert qu’elle pouvait éveiller le désir des hommes. Mais, maintenant, elle en était sûre. Peut-être parce qu’un homme comme Talleyrand le lui avait dit ! En quelque sorte, il lui avait appris à se regarder. Et elle n’était pas encore lasse de ce plaisir tout neuf.

Elle s’attarda un peu devant la glace, heureuse de l’image rayonnante qu’elle lui renvoyait et que la lumière tendre des bougies exaltait encore. Ses yeux verts étincelaient, ses lèvres humides brillaient et, tout à coup, Marianne soupira. Comme elle aurait été heureuse, l’an passé, d’être aussi belle ! Peut-être qu’alors Francis l’eût aimée pour elle-même, non pour sa fortune. Peut-être qu’ils eussent pu connaître un véritable bonheur ! Mais Francis était mort et cette brillante image n’était plus que le fantôme de Marianne d’Asselnat glissé dans le corps d’une étrangère, d’une déracinée dont la chair en plein épanouissement avait déjà des souvenirs de femme, mais dont le cœur n’enfermait plus que le vide. Pourtant, il eût été doux d’aimer et d’être aimée, d’offrir à un regard d’homme épris cette beauté inutile !

Dans la glace, Marianne se vit entrouvrir les lèvres, esquisser le geste d’un baiser et ferma les yeux, envahie d’une inexplicable langueur ! Ce fut pour les rouvrir tout aussitôt sur un cri. Des bras l’avaient saisie, une bouche s’était collée à sa nuque, avide et chaude. Dans la glace, elle se vit prisonnière de deux mains anonymes et tremblantes, d’une tête dont elle ne distingua d’abord qu’une chevelure sombre et frisée enfouie dans son dos. Elle se débattit de son mieux, les dents serrées pour ne pas appeler, finit par dénouer l’étreinte et repoussa l’agresseur d’une bourrade assez vigoureuse pour faire honneur à une marchande des Halles. L’audacieux recula jusqu’à la balustrade en fer forgé de l’escalier et faillit bien passer par-dessus. Alors seulement Marianne reconnut M. Fercoc, le précepteur de Charlotte.

— Comment ? C’est vous ? Mais, qu’est-ce qui vous a pris ? Etes-vous devenu fou ?

— Je crois... oh ! après tout, c’est possible ! J’ai perdu la tête et aussi mes lunettes ! Mon Dieu ! Vous ne les apercevez pas ? Je ne vois plus de vous qu’un brouillard vert. Oh ! que je suis donc maladroit !

— Vous pouvez le dire ! approuva Marianne qui, sa colère tombée d’un seul coup, n’éprouvait plus qu’une violente envie de rire.

Avec ses yeux clignotants et ses mains qui battaient l’air en aveugle, il était plus comique qu’inquiétant. Et il paraissait tout à fait affolé et bien inoffensif !

Près du pied doré d’une console, elle aperçut les lunettes qui brillaient. Elle les ramassa, s’assura qu’elles n’avaient pas souffert dans leur chute et en chaussa le nez du précepteur en demandant malicieusement :

— Et comme cela ? Vous voyez mieux ?

— Oh ! oui. Oh ! merci ! Que vous êtes bonne, que vous êtes...

— Que je suis bête, voulez-vous dire ? Je vous ai rendu le bien pour le mal, mon cher monsieur ! Voulez-vous me dire ce que signifiait cette agression ?

Avec ses lunettes, Fercoc retrouvait à la fois son assurance et sa confusion. Il baissa le nez, arrondit le dos.

— Je vous demande pardon, mademoiselle Marianne. Je vous l’ai dit, j’ai perdu la tête. Vous vous regardiez dans cette glace et vous étiez si belle, si lumineuse, tellement semblable à ce que vous êtes dans mes rêves...

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