Marianne, une étoile pour Napoléon
- Автор: Бенцони Жюльетта
- Серия: Марианна #1
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Marianne, une étoile pour Napoléon». Краткое содержание книги:
Floquet haussa les épaules, mais alla reprendre son panier à bois et sa poubelle à cendres.
— Ça va ! lança-t-il avec effronterie. On se le tiendra pour dit ! Seulement faudra pas vous plaindre si un jour vous l'regrettez. C'est un bon gars, Floquet ; mais il n'aime pas qu'on lui marche sur les arpions !
Quand il fut enfin sorti, Marianne courut à sa table de chevet, se versa un verre d'eau et le but d'un trait. Ses mains tremblaient si fort que le verre tintait contre la carafe, tandis qu'elle versait. Jamais comme à cette minute elle n'avait eu une conscience aussi aiguë de sa déchéance. Ce mince incident lui ouvrait les yeux. Un laquais, un mouchard, se croyait autorisé à la traiter en égale ! Pour un peu, il l'eût tutoyée ! Non... ce n'était pas possible ! Elle ne pouvait pas endurer ça... pas ça !
Tant pis si Fouché se fâchait, mais demain, dans son rapport, elle le mettrait en demeure d'obliger ce Floquet à garder ses distances, sinon elle n'écrirait plus une ligne.
Dans la rue, le roulement d'une voiture se fit entendre, assourdi par les murs. A nouveau, l'envie de fuir s'empara de Marianne, exaspérée par cette nouvelle rencontre avec un spécimen de la gent masculine. Après tout, qu'est-ce qui l'empêchait d'enfiler un manteau, de prendre son mince bagage et de courir à l'hôtel des Messageries ? Elle pourrait retourner à Brest... Nicolas était reparti pour l'Angleterre, mais Mme Le Guilvinec ne demanderait sûrement pas mieux que de s'occuper d'elle ? Ou alors, elle pourrait aller en Auvergne, chercher cette cousine turbulente qui peut-être l'accueillerait ?
Mais non, ce n'était pas possible ! Si Mlle d'Asselnat était sous surveillance policière, l'arrivée de cette cousine suspecte et fugitive ne pourrait que lui causer un tort immense. Quant à Mme Le Guilvinec, Marianne s'en souvenait maintenant, elle avait dû quitter Recouvrance pour Hennebont où sa fille, malade, l'avait réclamée pour s'occuper des enfants.
Une autre idée lui vint : pourquoi ne pas se rendre à Rome et s'enquérir de son parrain ? L'abbé Gauthier de Chazay n'imaginait même pas la série de catastrophes qui s'étaient abattues sur sa filleule. Il la croyait paisible, sinon heureuse, dans son domaine au cœur de la campagne anglaise. Bien sûr, son évident désarroi le pousserait à l'aider, mais que penserait-il, au fond de son cœur, juste et bon mais intransigeant, de cette Marianne deux fois meurtrière, incendiaire, poursuivie par les polices de deux Etats ? A la seule pensée qu'il pourrait se détourner d'elle avec mépris, Marianne eut un frisson d'horreur. Il n'y avait rien à faire, il fallait rester... encore un peu tout au moins ! Il y avait la musique, le digne M. Gossec qui viendrait tout à l'heure lui donner sa première leçon et en qui elle avait mis tant d'espoir. Pourvu, mon Dieu, qu'il n'essaie pas de la tromper lui aussi !
Brusquement, les nerfs de Marianne lâchèrent. Elle se jeta sur son lit et se mit à pleurer. Elle pleura longtemps, amèrement, enfouie au fond d'une grande vague de chagrin qui, un moment, la submergea. Dire qu'autrefois, en lisant ces fameux romans qu'elle aimait tant dévorer en cachette, elle avait rêvé d'être une de ces héroïnes fantastiques qui traversent, sans un pli à leur robe ou à leur âme limpide, les pires dangers, les plus noirs événements ! Sa vie, à elle, n'était même pas un mauvais roman ! C'était une farce, grotesque et dégradante, une lente glissade dans la boue vers un abîme qu'elle n'entrevoyait pas encore, mais dont elle pressentait l'appel et qui l'épouvantait.
Peu à peu, cependant, ses sanglots s'apaisèrent. Un peu de calme lui revint. Du fond de ses souvenirs d'enfance, elle crut entendre surgir la grosse voix du vieux Dobs, qui l'avait mise en selle et lui avait appris les armes. Un jour où, tombée dans la rivière, elle hurlait de toutes ses forces, il lui avait crié :
— Nagez, miss Marianne ! Nagez au lieu de perdre bêtement vos forces à crier ! Quand on est dans l'eau, faut nager.
Bien sûr, Dobs s'était jeté à l'eau lui aussi pour l'aider à s'en sortir, mais son instinct était déjà venu à son secours. Elle avait barboté, comme un jeune chien. Ensuite, elle avait appris à nager. Eh bien ! aujourd'hui c'était un peu la même chose ! L'eau était sale, mais il fallait y barboter en attendant d'apprendre les vrais mouvements sauveurs qui la conduiraient enfin vers des flots plus limpides et plus sains.
Néanmoins, le soir même, elle glissait dans son rapport son ultimatum à Fouché. Deux jours plus tard, en venant allumer le feu, Floquet, sans un mot et même sans un regard, déposa sur le bureau un pli sévèrement cacheté.
A l'intérieur, Marianne trouva un billet sans signature : « Soyez sans crainte. On ne vous importunera plus. » Il y avait aussi un papier qui la fit rougir jusqu'aux yeux : c'était un billet à ordre de la Banque de France d'une valeur de cinquante napoléons.
Partagée entre le soulagement de se savoir à l'abri des avances de Floquet et la honte de cet argent, qu'elle estimait impur et mal acquis, Marianne faillit bien jeter au feu le malencontreux billet. Mais elle se ravisa, fourra le billet dans sa poche et s'habilla pour accompagner la princesse à l'église Saint-Thomas-d'Aquin.
Refusant de s'apercevoir que, chaque fois, son arrivée provoquait une sorte de petit scandale, l'épouse de l'ancien évêque d'Autun assistait obstinément et très régulièrement à la messe en grand apparat et tentait de se faire pardonner en se montrant d'une grande générosité pour les œuvres.
Ce jour-là, c'était le jour de Noël. Mme de Talleyrand-Périgord fut fastueuse. Quant à Marianne, avant de quitter l'église, elle alla glisser discrètement le billet à ordre dans le tronc pour les pauvres. Après quoi, l'âme allégée et un petit sourire aux lèvres en pensant que l'argent frelaté de Fouché servirait finalement à faire le bien, elle s'en alla rejoindre sa maîtresse qui, sous les arbres dénudés de la place, s'attardait, avec une visible satisfaction, à recevoir les remerciements un peu confus, un peu gênés, mais à tout prendre sincères, du Supérieur du Noviciat général des dominicains dont Saint-Thomas-d'Aquin était l'église.
10
LE VISITEUR DU SOIR
C’était un matin clair et froid des premiers jours de janvier. Un petit soleil courageux arrachait quelques éclairs aux stalactites des toits, quelques reflets au verglas des ruisseaux. L’air vif rougissait les nez des passants qui trottaient allègrement, montant et descendant sans arrêt les trottoirs, coupés à chaque porte cochère.
La rue de la Loi[8] présentait une grande animation. Peu de voitures, toutefois ; sauf trois équipages stationnant devant la porte du couturier Leroy, et une voiture de louage devant l’hôtel du Nord, son voisin, mais les petits marchands s’en donnaient à cœur joie. Un homme passait, le nez en l’air, offrant des fagots qu’il poussait dans une brouette. Près de lui, une vieille femme, coiffée d’un épais fichu de laine bleue, transportait un grand seau en criant : « Les gros pruneaux ! les gros pruneaux ! » Sur l’autre trottoir, une jolie fille en robe rayée de jaune et de rouge offrait « Marrons rôtis ! », tandis qu’un petit rémouleur, arrêté tout près d’elle, s’activait à repasser une provision de couteaux qu’un domestique à la mine distante attendait.
En sortant de chez Leroy, Marianne s’arrêta un instant pour respirer l’air vif. On étouffait dans les salons du célèbre couturier où l’agitation ne cessait guère. Et puis, elle avait appris à aimer l’atmosphère vivante et colorée des rues de Paris, les passants, élégants ou miséreux, les cent petits métiers qui s’y exerçaient. Elle sourit au petit ramoneur qui passait en sifflant, avec sa marmotte, et qui siffla plus fort, et sur un ton nettement admiratif, en détaillant la jeune fille avec effronterie.
Tandis que Fanny, la femme de chambre qui accompagnait Marianne, remettait au cocher de leur voiture le grand carton rose qu’elle portait, Marianne tira de son réticule la liste de courses que Mme de Talleyrand lui avait confiées. Elle était passée successivement chez Mme Bonjour pour une garniture de fleurs en tulle, chez Jacques le bottier et chez Nitot le joaillier pour faire ressertir deux pierres d’une parure de camées et de turquoises énormes que la princesse aimait particulièrement, puis chez Leroy pour voir où en était la toilette de bal que la princesse devait porter le 18 chez le maréchal Berthier, prince de Neuchâtel. Elle nota avec satisfaction qu’il ne lui restait plus qu’à passer « A la Reine d’Espagne » pour presser l’achèvement de la palatine d’hermine que sa maîtresse attendait avec une impatience croissante et enfin à la poste aux lettres.