Marianne, une étoile pour Napoléon
- Автор: Бенцони Жюльетта
- Серия: Марианна #1
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Marianne, une étoile pour Napoléon». Краткое содержание книги:
— Bien, mademoiselle.
L’élégant coupé attelé de très beaux trotteurs irlandais s’ébranla en direction du boulevard, dépassa la voiture arrêtée au fond de laquelle Marianne aperçut une vague forme noire, tourna à l’angle du café Dangest et s’engagea sous les arbres du boulevard des Italiens. Marianne laissa rouler un instant, puis se retourna, juste à temps pour voir la voiture noire déboucher à son tour sur le boulevard.
Quand elle se fut arrêtée auprès du célèbre magasin de fourrures, elle se retourna de nouveau et vit la voiture se ranger derrière une grosse charrette de livraison. Elle retrouva encore son suiveur à la poste aux lettres et quand, enfin, son attelage s’engagea dans la rue de Varenne, la voiture noire était toujours en vue.
« Je n’aime pas ça, songea Marianne tandis que Joris, le portier de l’hôtel, ouvrait le portail devant les chevaux. Qui sont ces gens et pourquoi me suivent-ils ? »
Elle n’avait aucun moyen de le savoir, si ce n’est, malgré tout, celui de consigner le fait dans son rapport quotidien. Si Fouché était responsable de cette filature, il ne relèverait pas le fait, mais si l’homme à la voiture noire n’était pas de ses gens, il donnerait certainement à 1’« Etoile » quelques directives.
Un peu rassérénée par cette décision, Marianne descendit de voiture et, laissant Fanny se charger des paquets, elle pénétra dans le grand vestibule et se dirigea vers l’escalier de marbre pour aller rendre compte de ses courses du matin.
Elle était pressée, car M. Gossec devait venir lui donner sa leçon quotidienne dans quelques minutes. Ces leçons étaient devenues le meilleur de sa vie. Elle réchauffait son propre enthousiasme à celui du vieux maître et travaillait dur pour gagner bientôt sa liberté.
Elle posait le pied sur la première marche quand Courtiade, le valet de chambre du prince, la rejoignit.
— Son Altesse Sérénissime attend Mademoiselle dans son cabinet, lui dit-il de ce ton mesuré qu’il ne quittait jamais et qui était l’essence même du serviteur modèle qu’était Courtiade.
Depuis près de trente ans qu’il servait le prince, il avait fini par s’identifier quelque peu à son maître, adoptant même certaines de ses manies les plus innocentes. Courtiade ne s’occupait d’ailleurs, dans la maison, que du seul prince et, auprès des autres domestiques, qui le redoutaient et le respectaient tout à la fois, il était revêtu des pouvoirs d’une sorte d’éminence grise. Aussi, la fausse Mlle Mallerousse le regarda-t-elle avec quelque étonnement.
— Son Altesse ? Vous voulez dire... le prince ?
— Son Altesse Sérénissime, répéta Courtiade en s’inclinant avec un léger pincement des lèvres qui marquait sa désapprobation d’un tel manque de respect. Elle m’a chargé d’annoncer à Mademoiselle qu’elle l’attendait dès son retour. Si Mademoiselle veut bien me suivre.
Réprimant un mouvement de contrariété en songeant à sa leçon de chant, Marianne suivit le valet jusqu’à la porte d’un cabinet qu’elle connaissait mieux que Talleyrand ne le supposait. Courtiade gratta discrètement, entra et annonça :
— Mlle Mallerousse, Monseigneur.
— Faites-la entrer, Courtiade ! Puis vous enverrez prévenir Mme de Périgord que j’aurai l’honneur d’aller la saluer vers 5 heures, hé ?
A l’entrée de la jeune fille, Talleyrand, qui était assis à sa table de travail, se leva pour un rapide salut puis se rassit en faisant signe à sa visiteuse de prendre un siège. A son habitude, il était vêtu de noir mais la plaque de l’ordre de Saint-Georges qui étincelait sur son habit rappela à Marianne qu’il devait déjeuner ce jour-là avec le vieux prince Kourakine, l’ambassadeur russe. Sur un coin du bureau, dans un vase ancien d’albâtre translucide, s’épanouissaient d’admirables roses d’un rouge sombre, presque noir, mais dont les pétales veloutés étaient sans parfum. Seule flottait dans la pièce la légère odeur de verveine qu’affectionnait Talleyrand. L’atmosphère, égayée par un rayon de soleil qui ôtait un peu de leur sévérité aux tentures de damas sombre, était intime et douce.
Assise au bord d’une chaise, Marianne osait à peine respirer dans le silence que troublait seulement le grincement léger de la plume du prince sur le papier. Quand il eut fini la lettre qu’il écrivait, Talleyrand jeta sa plume et releva ses yeux pâles sur la jeune fille. Leur expression était froide, énigmatique, et Marianne se sentit inquiète sans trop savoir pourquoi.
— Mme la comtesse de Périgord semble vous tenir en grande estime, mademoiselle Malle-rousse. Ce n’est pas un mince exploit, savez-vous ? De quelle magie avez-vous donc usé pour gagner cette bataille, car c’en est une. Mme de Périgord est trop jeune pour n’être pas tout d’une pièce. Est-ce votre voix ?
— C’est possible. Monseigneur, mais je ne le crois pas. Plus simplement, je parle allemand. Mme la Comtesse est sensible, non au son de ma voix mais à celui de sa langue natale.
— Je le crois volontiers. Vous parlez plusieurs langues, il me semble ?
— Quatre, Monseigneur, sans compter le français.
— Peste ! On en apprend des choses... en Bretagne ! Je ne l’aurais jamais cru. Au demeurant, cela me décide à vous demander si vous accepteriez, puisque vous êtes si savante, de me servir de secrétaire, de temps à autre. J’ai besoin que l’on puisse traduire certaines de mes lettres, vous me seriez fort utile et la princesse vous prêterait volontiers à moi.
La proposition était inattendue. Marianne sentit une vague de sang lui monter aux joues. Ce que lui offrait Talleyrand était impossible. Si elle devenait sa secrétaire, Fouché l’apprendrait aussitôt et, trop heureux de l’aubaine, exigerait aussitôt des rapports infiniment plus complets... et plus intéressants. Or Marianne, justement, ne voulait à aucun prix sortir des potins mondains et des menus faits de la maison dans lesquels elle s’était-prudemment cantonnée jusque-là. Fouché s’en était contenté, il fallait que cela continuât. Mais si elle était admise à connaître la correspondance du prince, il ne s’en contenterait plus. C’est alors que Marianne serait obligée de devenir ce qu’elle ne voulait pas être, ce qu’elle ne croyait pas être : une espionne véritable. Elle se leva.
— Monseigneur, dit-elle, je suis sensible à l’honneur que m’offre Votre Altesse Sérénissime, mais il ne m’est pas possible d’accepter.
— La raison, s’il vous plaît ? fit sèchement Talleyrand.
— C’est que je m’en sens incapable. Votre Altesse est homme d’Etat, diplomate. J’arrive de ma province et ne suis aucunement apte à tenir un poste de cette importance. Ma façon d’écrire...
— Vous écrivez cependant fort bien, il me semble ? Du moins si j’en juge d’après ceci, hé ?
Il avait pris quelques feuillets dans un tiroir et Marianne, épouvantée, vit soudain trembler au bout de ses doigts le rapport remis le matin même à Floquet. La jeune fille se vit perdue. Un instant, les murs verts, les meubles d’acajou se confondirent à ses yeux comme si la maison s’écroulait et Marianne eut l’impression que le lustre de bronze venait de lui tomber sur la tête. Mais elle était trop lucide pour s’écrouler. Son caractère naturellement combatif la poussait toujours à affronter l’adversaire. Au prix d’un effort qui la fit pâlir, elle réussit à ne rien montrer de la peur désespérée qui l’envahissait. Elle adressa au prince une petite révérence, puis tournant les talons, se dirigea calmement vers la porte.
— Dans ce cas, dit-elle tranquillement, je n’ai plus rien à faire ici ! Je suis la servante de Votre Altesse Sérénissime !
Talleyrand était habitué de longue date à toutes les sortes de réactions féminines. Celle-ci le stupéfia.